À perdre la raison

ECRANS | Pour ce film plus ouvert mais tout aussi dérangeant que ses précédents, Joachim Lafosse s’empare d’un fait-divers et le transforme en tragédie contemporaine interrogeant les relents de patriarcat et de colonialisme de nos sociétés. Fort et magistralement interprété. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 13 juillet 2012

Photo : © Versus Production / Fabrizio Maltesse


Il y a, à la fin d'À perdre la raison, une séquence admirable — ce n'est pas la seule du film. Murielle sort de chez sa psychanalyste et se retrouve dans sa voiture à écouter Femmes je vous aime de Julien Clerc. Elle en fredonne approximativement les paroles, puis s'arrête et fond en larmes. En trois minutes et un seul plan, c'est comme si le film, le personnage et l'actrice (Émilie Dequenne, comme on ne l'avait jamais vue) lâchaient tout ce qu'ils retenaient jusqu'ici, dernière respiration avant le drame ou l'asphyxie. Car À perdre la raison est construit comme une toile d'araignée, un piège qui se referme sur son personnage, d'autant plus cruel que personne n'en est vraiment l'instigateur. Ce qui se joue ici, ce sont les nœuds d'une société où les choses que l'on croit réglées (le colonialisme, la domination masculine) reviennent comme des réflexes inconscients, provoquant leur lot de tragédies.

Patriarche de glace

Celle du film a pour base un fait-divers : une mère qui assassine ses quatre enfants. On ne révèle rien, puisque Lafosse en fait l'ouverture de son film. Cette honnêteté-là est aussi celle qui amène le cinéaste à ne jamais apporter de réponses tranchées aux sujets pourtant épineux qu'il effleure : les couples mixtes, la dépendance affective et financière, le poids de la culture et du patriarcat… Déjà dans Élève libre, il laissait flotter un parfum de malaise : charge contre les dérives de l'esprit libertaire ou regard mélancolique sur l'impossibilité de transmettre sans vouloir en être payé en retour ?

Avec À perdre la raison, il va plus loin tout en adoucissant sa mise en scène, plus proche des corps et des situations. Sur la corde raide, il peint des monstres plein de bonnes intentions, des rapports de servilité consentis, un mariage blanc généreux qui conduit à un ultime tour d'écrou… L'engrenage terrifiant qu'il décrit n'est souvent affaire que d'une petite phrase, d'un regard, d'un geste, comme si tout pouvait basculer à la faveur d'un infime détail. L'idée d'avoir confié à Niels Arestrup le rôle du médecin patriarche est évidemment brillante, tout comme celle de lui avoir donné comme «fils» Tahar Rahim, recréant ainsi le duo d'Un prophète. Les deux acteurs chargent leur rôle de force et de fragilité, d'inquiétude et de bonhomie, de complicité et de malveillance. C'est dans cette ambivalence, ces zones grises de l'âme humaine, que Lafosse trouve le meilleur terreau pour exprimer l'essence de son cinéma.

À perdre la raison
De Joachim Lafosse (Fr-Belg, 1h45) avec Émilie Dequenne, Tahar Rahim, Niels Arestrup…

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Route que coûte : "Continuer"

Cavale | De Joachim Lafosse (Fr-Bel, 1h24) avec Virginie Efira, Kacey Mottet Klein, Diego Martín…

Vincent Raymond | Mardi 22 janvier 2019

Route que coûte :

Son grand ado de fils ayant pris le mauvais chemin vers la violence et la rébellion, Sibylle tente un coup de poker en l’emmenant en randonnée équestre au cœur du Kirghizstan, loin de tout, mais au plus près d’eux. Le pari n’est pas exempt de risques, ni de solitude(s)… Tirée du roman homonyme de Laurent Mauvignier, cette chevauchée kirghize va droit à l’essentiel : la rudesse des paysages permet à l’âpreté des sentiments de s’exprimer, de la tension absolue à la compréhension, avec un luxe de dents de scie. Joachim Lafosse capture la haine fugace qui déchire ses protagonistes, la peur continue qu’un acte définitif ne vienne mettre un terme à leurs tentatives de communiquer, comme les joies insignifiantes — celle, par exemple, de retrouver un iPod perdu dans la steppe. À l’initiative de l’équipée, Sibylle n’est pas pour autant une mère d’Épinal rangée derrière son tricot : son exubérance, son intempérance et sa relation… épisodique avec le père de Samuel expliquent une partie de ses propres fractures, qui ont beaucoup à voir avec celles que son

Continuer à lire

Maîtresse-carte : "Joueurs"

Polar | de Marie Monge (Fr, 1h45) avec Tahar Rahim, Stacy Martin, Karim Leklou…

Vincent Raymond | Mardi 3 juillet 2018

Maîtresse-carte :

Serveuse dans le restaurant familial, Ella embauche Abel pour un extra. Celui-ci l’embobine et lui inocule aussitôt sa passion ravageuse pour le jeu pratiqué dans des bouges clandestins. Fascinée par cet univers interlope autant que par le charme maléfique d’Abel, Ella bascule… C’est presque un exercice de style ou en genre en soi. Wong Kar-Wai, entre autres cinéastes asiatiques, s’y est souvent frotté : décrire l’atmosphère nocturne badigeonnée de néons des cercles de jeu occultes et surtout, la fièvre de celles et ceux qui les fréquentent… À leurs risques et périls : la sanction de la déchéance et du musculeux recouvreur de dettes plane inéluctablement sur les poissards, sans qui il n’est pas d’histoire qui tienne. Pour son premier long métrage, Marie Monge revisite à son tour cette ambiance et signe un film respectueux du cahier des charges, sans maladresse, mais sans étincelle particulière non plus. Disposer d’atouts forts dans son jeu (comme une distribution solide) ne suffit pas ; il en faut davantage pour faire sauter la banque.

Continuer à lire

Les statues leurrent aussi : "Au revoir là-haut"

Le Film de la Semaine | Conte noir plongeant ses racines dans la boue des tranchées et s’épanouissant dans la pourriture insouciante des Années folles, le sixième long-métrage de Dupontel fait rimer épique et esthétique en alignant une galerie de personnages (donc une distribution) estomaquante.

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

Les statues leurrent aussi :

Après avoir frôlé la mort dans les tranchées, une gueule cassée dotée d’un talent artistique inouï et un comptable tentent de “s’indemniser” en imaginant une escroquerie… monumentale. Honteux ? Il y a pire : Aulnay-Pradelle, profiteur de guerre lâche et assassin, veut leur peau… La barre était haut placée : du monumental roman de Pierre Lemaitre, statufié par un de ces Goncourt que nul ne saurait discuter — ils sont si rares… — Albert Dupontel a tiré le grand film au souffle épique mûrissant en lui depuis des lustres. La conjonction était parfaite pour le comédien et réalisateur qui, s’il n'a jamais caché ses ambitions cinématographiques, n’avait jusqu’à aujourd’hui jamais pu conjuguer sujet en or massif et moyens matériels à la mesure de ses aspirations. Chapeau, Lafitte Le roman se prêtait à l’adaptation mais n’a pas dû se donner facilement — l’amplitude des décors et des situations augmentant les risques de fausse route et d’éparpillement. Galvanisé, Dupontel s’est réapproprié ce récit picaresque et

Continuer à lire

La rançon de la gloire (et la monnaie de sa pièce) : "Le Prix du succès" de Teddy Lussi-Modeste

Drame | de Teddy Lussi-Modeste (Fr, 1h32) avec Tahar Rahim, Maïwenn, Roschdy Zem…

Vincent Raymond | Mardi 29 août 2017

La rançon de la gloire (et la monnaie de sa pièce) :

Sur scène, Brahim fait rire. Et son succès profite à toute sa famille, en particulier à son irascible aîné Mourad qui le cornaque depuis toujours. Violent, jaloux de Linda (la fiancée et metteuse en scène de Brahim) Mourad devient un obstacle dont son frère décide de se séparer. Sans le lui dire… Teddy Lussi-Modeste quitte le monde gitan servant de décor à Jimmy Rivière, sa première réalisation, mais n’abandonne pas pour autant les histoires d’emprises claniques, où la parole (autant le verbe que la promesse) joue un rôle central. Il reste également proche des Écritures : ces histoires de bisbille entre frères, de prodigalité, de respect des anciens, de trahison des proches, de tentation… tout cela à des relents ma foi bien bibliques. Mais si la progression dramatique de son intrigue impliquait un inéluctable virage vers le genre polar, celui-ci intervient hélas trop tard, dans un croupion de film — alors qu’il y avait matière à en faire un ressort pal

Continuer à lire

"Le Secret de la chambre noire" : un spectre argentique

ECRANS | Jeune homme sans histoire, Jean devient l’assistant de Stéphane, photographe miné par le décès de son épouse et vivant seul dans sa propriété avec sa fille (...)

Julien Homère | Jeudi 16 mars 2017

Jeune homme sans histoire, Jean devient l’assistant de Stéphane, photographe miné par le décès de son épouse et vivant seul dans sa propriété avec sa fille Marie. Au cours des multiples séances où elle sert de modèle, Jean réalise l’amour qu’il lui porte et la nécessité pour eux de quitter ce lieu toxique. S’entourant d’interprètes français solides comme Gourmet et Rahim, Kiyoshi Kurosawa construit un récit non dénué de finesses psychologiques et formelles, mais qui passe après un (trop) grand héritage gothique sur le fantôme et son reflet. Le film tente de se démarquer par un point de vue plus naturaliste qui, malheureusement, s’essouffle dans le troisième acte par manque d’émotion et d’intensité. La retenue formelle empêche toute immersion et ne reste qu’en surface d’une histoire qui aurait mérité plus de passion, de rage et de désespoir. Le Secret de la Chambre Noire de Kiyoshi Kurosawa (Fr, Be, Jap, 2h11) avec Tahar Rahim, Constance Rousseau, Olivier Gourmet…

Continuer à lire

Kiyoshi Kurosawa : « je filme en ressentant. »

Entretien | Quand Kiyoshi Kurosawa pose sa caméra en France, il emporte avec lui les spectres de son cinéma intime. Explications d’une relation entre un pays et un univers se contaminant mutuellement.

Julien Homère | Mercredi 15 mars 2017

Kiyoshi Kurosawa : « je filme en ressentant. »

Est-ce que les fantômes dans ce film français sont les mêmes que les japonais ? Kiyoshi Kurosawa : Il y a exactement les mêmes fantômes et d’autres qui sont totalement différents. Dans le film, dés l’introduction, le personnage de la mère est le genre de fantôme que l’on voit dans les films qui font peur, notamment les films d’horreur japonais traditionnels. Ce qui est nouveau, c’est le personnage de Marie [Constance Rousseau, NDLR] qui n’était pas un fantôme au départ, mais l’est devenue. Cela ouvre un nouveau drame avec un personnage différent. Cette manière de représenter les fantômes est un challenge car elle ne se fait pas du tout dans l’horreur japonaise ou dans le cinéma de genre mondial en général. C’est vrai que mes films s’inscrivent dans le genre horreur. Et j’ai commencé à avoir envie de ne pas seulement représenter la peur dans les fantômes, mais aussi d’autres facettes de l’être humain, plus sensibles. Comment expliqueriez-vous la dialectique entre les photographies et les fantômes ? Je filme en ressentant. Lorsqu’on regarde un film ou une photographie, ça appartient au pass

Continuer à lire

"Chez nous" : nous en sommes arrivés là...

ECRANS | Désireux d’éveiller les consciences en période pré-électorale, Lucas Belvaux fait le coup de poing idéologique en démontant la stratégie de conquête du pouvoir d’un parti populiste d’extrême-droite. Toute ressemblance avec une situation contemporaine n’est pas fortuite.

Vincent Raymond | Mardi 14 février 2017

Belvaux s’y attendait, il n’a donc pas été surpris : depuis la diffusion de la bande-annonce de son nouveau long-métrage, quelques élus du parti en ayant inspiré le scénario ont d’autorité — forcément — assimilé Chez nous à « un navet » (sic). Et considéré qu’il s’agissait d’un « film de propagande » (re-sic) n’ayant pas sa place sur les écrans à deux mois du premier tour de l’élection présidentielle. Cela, bien entendu, sans l’avoir vu. Pourquoi un tel effroi de leur part ? Est-ce bien raisonnable de craindre de la résonance d’un si modeste film ? Sans doute : ils savent l’opinion malléable et supposent Chez nous susceptible de rappeler aux oublieux ces mécanismes à la Machiavel permettant de manipuler le peuple en douceur — avec son consentement de surcroît. L’effet haine La protagoniste de cette histoire y est choisie par un cadre du Bloc Patriotique, parti populiste d’extrême-droite, pour être tête de liste aux municipales de sa petite ville du Nord. Mère célibataire méritante, infirmière libérale appréciée de tous, fille de syndicaliste communiste et dépolitisée, elle affic

Continuer à lire

Tahar Rahim au CNP Terreaux

ECRANS | Tahar Rahim aurait-il quelque pouvoir d’attraction sur les cinéastes étrangers ? Après Lou Ye et Asghar Farhadi, Kiyoshi Kurosawa est à son tour venu tourner à (...)

Vincent Raymond | Mardi 31 janvier 2017

Tahar Rahim au CNP Terreaux

Tahar Rahim aurait-il quelque pouvoir d’attraction sur les cinéastes étrangers ? Après Lou Ye et Asghar Farhadi, Kiyoshi Kurosawa est à son tour venu tourner à Paris, lui confiant l’un des rôles principaux de ce film attendu sur les écrans hexagonaux le 8 mars prochain. Sauf sur celui du CNP Terreaux, où le comédien et le réalisateur japonais viendront à l’occasion d’une avant-première. Le Secret de la chambre noire Au CNP Terreaux le jeudi 2 février à 20h

Continuer à lire

"Réparer les vivants" : Simon, as-tu du cœur ?

ECRANS | de Katell Quillévéré (Fr, 1h43) avec Tahar Rahim, Emmanuelle Seigner, Anne Dorval…

Vincent Raymond | Lundi 31 octobre 2016

À l’hôpital où des parents viennent d’apprendre que Simon, leur ado accidenté, se trouve en mort cérébrale, un médecin aborde avec tact la question du don d’organes. Ailleurs, une femme attend un cœur pour continuer à vivre… Cette transplantation du roman multiprimé de Maylis de Kerangal sur support cinéma présente des suites opératoires tout à fait attendues, en regard du protocole suivi. En convoquant une galerie d’interprètes popu/tendance autour d’un sujet touchant à un drame intime et à l’éthique, Katell Quillévéré est en effet assurée d’avoir son film-dossier programmé en amorce de mille débats, et que ses comédien(ne)s recevront un prix ici ou là. D’accord, elle nous évite avec raison toute forme d’hystérie et de tachycardie artificielle dans le montage (pour ne pas singer Urgences), mais le rythme est tout de même bien pépère et l’ambiance cotonneuse. Sage, gentiment didactique et surtout un brin trop aseptisé.

Continuer à lire

"L’Économie du couple " : un douloureux huis clos

ECRANS | Un film de Joachim Lafosse (Bel/Fr, 1h40) avec Bérénice Bejo, Cédric Kahn, Marthe Keller…

Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

Déjà qu’il est peu plaisant d’être le témoin privilégié d’une dispute de couple ; alors imaginez une compilation de soupe à la grimace, d’arguties fielleuses, de museaux bouffés servie par un duo jamais à court de reproches mutuels, achoppant sur sa séparation à cause d’une appréciation différente de la valeur du domicile conjugal. Des considérations tristement mesquines, à hauteur de porte-monnaie, montrant combien (sic) la passion est volatil, et ce qu’il peut rester d’un mariage lorsque la communauté amoureuse se trouve réduite… aux acquêts. Douloureux, éprouvant à voir — pour ne pas dire à subir —, ce quasi huis clos est moins insupportable lorsque des amis, invités dans cet enfer domestique, sont pris à témoins par les deux belligérants. Le temps d’une seule séquence, qu’on soupçonne d’être le prétexte du film — un court-métrage aurait suffi. Pour achever la punition, on se mange ici après Camping 3 un nouveau titre de Maître Gims in extenso. Pas très charitable pour le spectateur…

Continuer à lire

Les Chevaliers blancs

ECRANS | S’inspirant de l’affaire de l’Arche de Zoé, Joachim Lafosse confie à un Vincent Lindon vibrant un rôle d’humanitaire exalté prêt à tout pour exfiltrer des orphelins africains. L’année 2016 pourrait bien être aussi faste que la précédente pour le comédien récompensé à Cannes avec "La Loi du marché".

Vincent Raymond | Mardi 19 janvier 2016

Les Chevaliers blancs

Qu’il situe ses histoires dans le cadre intime d’une famille en train de se disloquer (Nue Propriété, À perdre la raison) ou, comme ici, au sein d’un groupe gagné par le doute et miné par les tensions, Joachim Lafosse suit film après film des shémas psychologiques comparables : il décrit des relations excessives, où un dominateur abusif exerce une subjugation dévastatrice sur son entourage. Cette figure charismatique n’est pas toujours ab initio animée d’intentions malveillantes : le personnage que joue Lindon dans Les Chevaliers blancs est mu par une mission humanitaire qu’il considère comme supérieure à toute autre considération, toute contingence, y compris la sécurité des membres de son équipe. La poursuite orgueilleuse de son idéal va le faire glisser dans une spirale perverse. Hors de tout manichéisme, Lafosse ne réduit pas ce mentor déviant aux seuls effets de sa malignité : sans chercher à l’exonérer, il le montre dévoré par de sincères souffrances ; pareil au Drogo du Désert des Tartares, écrasé par la chaleur, l’attente, l’impatience — plus éprouvé et manipulé en s

Continuer à lire

The Cut

ECRANS | Fatih Akin passe à côté de son évocation du génocide arménien, transformée en mélodrame académique sans souffle ni ampleur, comme si le cinéaste avait été paralysé par l’enjeu. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 13 janvier 2015

The Cut

Devant les premières séquences de The Cut, avec sa reconstitution si proprette qu’elle paraît totalement factice et ses images désespérément mièvres de bonheur familial édifiant avec un Tahar Rahim peu crédible en forgeron arménien murmurant des paroles sucrées à sa femme et ses filles, on se pince un peu. Est-ce bien Fatih Akin, le cinéaste rock’n’roll de Head on ou celui, à l’humanisme rugueux de De l’autre côté, derrière la caméra ? Cette introduction semble au contraire singer un cinéma hollywoodien impersonnel qui s’emparerait d’un grand sujet : le calvaire de Nazareth qui, en 1915, va vivre le génocide organisé par les Turcs contre les Arméniens. Séparé de sa famille, condamné avec d’autres camarades d’infortune à des travaux forcés pour construire une route, il assiste, impuissant, à leur massacre et sera le seul rescapé de cette tuerie. Les images ont beau chercher à tout prix à glacer le sang du spectateur, quelque chose ne prend pas, une ét

Continuer à lire

Samba

ECRANS | Retour du duo gagnant d’"Intouchables", Nakache et Toledano, avec une comédie romantique sur les sans papiers où leur sens de l’équilibre révèle à quel point leur cinéma est scolaire et surtout terriblement prudent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 14 octobre 2014

Samba

Alors que le triomphe d’Intouchables leur ouvrait toutes les portes, Olivier Nakache et Éric Toledano ont choisi avec Samba de tracer tranquillement leur sillon. Mais en territoire miné. Car il faut être passablement inconscient pour tourner une comédie romantique sur les sans-papiers où une cadre en burn out (Charlotte Gainsbourg) devient bénévole dans une association et s’éprend d’un cuistot en situation irrégulière (Omar Sy). Le plus surprenant étant qu’ils réussissent à le faire sans froisser quiconque alors que le sujet, passionnel, cristallise l’opinion française depuis un quart de siècle. Exploit ? Pas vraiment, car c’est justement cette méthode, consistant à chercher sans arrêt l’équilibre pour quêter l’unanimité, qui finit par rendre le film agaçant. Le mot méthode n’est pas employé au hasard : Nakache et Toledano ont une manière bien à eux de rassurer le spectateur, de remettre toujours la balle au centre et, finalement, de jouer la carte de la plus grande prudence. Ainsi, chaque fois qu’ils s’approchent un peu trop près d’une situatio

Continuer à lire

Pas son genre

ECRANS | Lucas Belvaux raconte l’histoire d’amour utopique et contrariée entre un prof de philo parisien et une coiffeuse d’Arras, avançant sur le fil des clichés pour renouveler adroitement son thème de prédilection, la lutte des classes, ici envisagée sous l’angle de la culture. Critique et interview. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 29 avril 2014

Pas son genre

Pas son genre débute comme une version sérieuse de Bienvenue chez les Ch’tis, avec un prof de philo parisien dans le rôle de Kad Merad. Muté à Arras, qui prend la place de Bergues en guise de punition sociale, il ne tombe pas amoureux de la chaleur humaine des gens du Nord, mais d’une coiffeuse, mère célibataire, lectrice d’Anna Gavalda et adepte du karaoké. D’où choc culturel. Grâce à la mise en scène de Lucas Belvaux, ce choc est aussi cinématographique : si Clément semble l’héritier naturel d’une tradition "Nouvelle vague" d’intellectuels beau parleur, un brin arrogants et peu avares en citations littéraires, Jennifer paraît s’être échappé d’un film de Jacques Demy, aimant la vie, les couleurs, les chansons et la légèreté. Belvaux démarre donc leur romance sur le fil des clichés, même s’il a l’intelligence de les renverser régulièrement : Jennifer décale sans cesse le moment de la relation physique, tandis que Clément se pique au jeu de cet amour courtois anachronique envers celle qu’il a d’abord pris p

Continuer à lire

96 heures

ECRANS | De Frédéric Schoendoerffer (Fr, 1h36) avec Niels Arestrup, Gérard Lanvin, Laura Smet…

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2014

96 heures

Pris en otage par Kancel, un truand suave mais très méchant, le patron de la BRB a 96 heures pour avouer quel est l’enfant de salaud qui l’a balancé et l’a envoyé croupir derrière les barreaux. Entouré d’hommes de main aussi bêtes que sadiques, Kancel boit du bon vin, fait un barbecue, va rendre visite à sa fille et à son petit fils et s’énerve de temps en temps, de préférence quand on ne s’y attend pas. Un rôle sur mesure pour un Niels Arestrup excellent mais qui, cette fois-ci, ne sauve pas le film de la médiocrité totale. Entre un Gérard Lanvin qui laisse ses couilles tranquilles pour s’occuper exclusivement de l’oreillette très visible dans laquelle on lui souffle ses dialogues, des rebondissements que l’on devine en moyenne vingt minutes avant leur arrivée à l’écran et une direction artistique calamiteuse qui souligne le budget visiblement serré de cette série B mal assumée au scénario débile, tout est au bas mot grotesque et dépourvu de toute intensité dans le suspense. Depuis son nanar Truands, on ne croit plus trop en un sursaut de Schoendoerffer ; 96 heures confirme qu’il ferait mieux d’aller tourner des épisodes de Braquo — à moins qu

Continuer à lire

Diplomatie

ECRANS | De Volker Schlöndorff (Fr-All, 1h24) avec Niels Arestrup, André Dussollier, Charlie Nelson…

Christophe Chabert | Mardi 25 février 2014

Diplomatie

Dans la nuit du 24 au 25 août 1944, le général allemand Von Choltitz, gouverneur de Paris, s’apprête à exécuter l’ordre d’Hitler : faire sauter les principaux monuments parisiens et provoquer une crue gigantesque de la Seine. Le consul suédois Nordling va, dans sa suite de l’Hôtel Meurice, tenter de le dissuader de pratiquer cette politique de la terre brûlée qui ne fait que reculer la débâcle inéluctable de l’armée allemande. Le sujet avait donné lieu à une pièce à (grand) succès de Cyril Gély et Volker Schlöndorff l’adapte ici à l’écran avec les deux comédiens qui avaient créé les rôles sur scène, Arestrup et Dussollier. Ce duo-là vaut le déplacement — mais Charlie Nelson en concierge bourru n’est pas mal non plus — même si, de manière assez curieuse, Arestrup a choisi d’adopter un accent allemand assez artificiel pour faire parler son personnage en français. Cela résume assez bien les vaines tentatives de Schlöndorff pour faire muter son matériau théâtral en œuvre de cinéma : les aérations du récit comme les possibilités d’y faire en

Continuer à lire

Quai d’Orsay

ECRANS | De Bertrand Tavernier (Fr, 1h54) avec Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz, Niels Arestrup…

Christophe Chabert | Mercredi 30 octobre 2013

Quai d’Orsay

Le cinéma de Bertrand Tavernier ne brille pas par sa légèreté ; d’où étonnement de le voir s’emparer de la BD de Blain et Lanzac relatant sur un mode de comédie picaresque le passage au ministère des Affaires étrangères de Dominique de Villepin, rebaptisé Alexandre Taillard de Worms. Grand bien lui en a pris : c’est son meilleur film depuis des lustres, malgré ses évidentes faiblesses. Adoptant le point de vue du candide Arthur Wlaminck, recruté pour s’occuper du «langage» au sein du cabinet, Tavernier met en lumière le bordel intégral que le ministre sème autour de lui, mélange d’égocentrisme, de cuistrerie, de copinage et d’agitation pure et vaine. Tant qu’il reste dans l’enceinte du Quai d’Orsay, le film est franchement plaisant, notamment grâce à la double prestation de Lhermitte et Arestrup, antinomiques comme le feu et la glace. La lourdeur de Tavernier revient dès qu’il en sort, notamment pour aller filmer les scènes parfaitement inintéressantes entre Arthur et sa compagne, aération inutile d’un récit qui méritait plus de radicalité. Se plaçant sous la Présidenc

Continuer à lire

Gibraltar

ECRANS | De Julien Leclercq (Fr, 1h53) avec Gilles Lellouche, Tahar Rahim, Riccardo Scamarcio…

Christophe Chabert | Jeudi 5 septembre 2013

Gibraltar

Avec à son passif un film de SF épouvantable (Chrysalis) et un tract de propagande pour le GIGN (L’Assaut), il y avait de quoi redouter le troisième long-métrage de Julien Leclercq. D’autant plus qu’il s’est associé avec Abdel Raouf Dafri, scénariste surcoté de Mesrine et de la saison 2 de Braquo. La (relativement) bonne surprise de Gibraltar, c’est que tous deux optent pour un traitement sobre et rigoureux de leur sujet : la descente aux enfers d’un patron de bar criblé de dettes qui accepte de jouer les indics pour les douanes françaises sur le rocher de Gibraltar, plaque tournante du trafic de drogue. Pas d’"enculé" à toutes les répliques, ni de découpage frénétique de l’action, mais un film-dossier qui tente de raconter simplement cette histoire vraie et de dénoncer au passage l’hypocrisie et la lâcheté du pouvoir. On se croirait face à un vieil Yve

Continuer à lire

Grand central

ECRANS | Après "Belle épine", Rebecca Zlotowski affirme son désir de greffer le romanesque à la française sur des territoires encore inexplorés, comme ici un triangle amoureux dans le milieu des travailleurs du nucléaire. Encore imparfait, mais souvent passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Grand central

Gary (Tahar Rahim, excellent comme jamais depuis Un prophète) est en quête de stabilité professionnelle après des années de jobs plus ou moins louches. Il atterrit dans la Drôme et intègre assez vite une équipe d’ouvriers travaillant au cœur des centrales nucléaires. La communauté, masculine, virile et solidaire, obéit à des règles draconiennes qui visent à éviter la contamination par la «dose» radioactive. La contagion, pour Gary, sera d’abord amoureuse : il croise un soir la femme d’un de ses collègues, Toni (prénom renoirien qui fait écho au cadre, curieusement bucolique, dans lequel vivent ces prolos du nucléaire, des mobile homes en bord de fleuve) et une passion physique va naître presque instantanément entre eux. C’est tout le projet de Rebecca Zlotowski : comme les courses de motos clandestines de Belle épine accompagnaient la quête existentielle de Léa Seydoux, le nucléaire est ici la toile de fond qui permet de renouveler un classique triangle amoureux, même si le scénario s’emploie à intriquer jusqu’à la folie les deux éléments, poussant Gary à mettre sa vie en péril pour espé

Continuer à lire

Le Passé

ECRANS | Pour son premier film tourné hors d’Iran, Asghar Farhadi prouve à nouveau qu’il est un des cinéastes importants apparus durant la dernière décennie. Mais ce drame du non-dit et du malentendu souffre de la virtuosité de son auteur, un peu trop sûr de son talent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 18 mai 2013

Le Passé

Il n’aura pas fallu longtemps à Asghar Farhadi pour devenir la star du cinéma d’auteur mondial. Découvert par les cinéphiles avec le très fort A propos d’Elly, puis couvert de récompenses — ours d’or, césar, oscar — et adoubé par le grand public pour Une séparation, le voilà qui quitte son Iran natal pour tenter l’aventure en français dans le texte avec Le Passé. Il faut rappeler ce qui a fait la force du cinéma de Farhadi : une vision inédite des classes moyennes iraniennes, dont les cas de conscience exposés dans des récits puissants et brillamment construits avaient quelque chose d’universel, et que le cinéaste parvenait à faire vivre grâce à des mises en scènes tendues comme des thrillers. Le Passé peut d’abord  se regarder comme un grand jeu des sept erreurs : qu’est-ce qui reste du Farhadi iranien dans sa version française, et qu’est-ce qui s’en écarte ? La classe moyenne est toujours au centre du récit, mais comme une donnée presque routinière, et le choc des cultures entre un mari iranien et sa femme française, qui plus est vivant avec un nouvel amant d’origine algérienn

Continuer à lire

Cinéaste libre

ECRANS | Avec "À perdre la raison", Joachim Lafosse risque de trouver une reconnaissance publique que son film précédent, le pourtant excellent "Élève libre", ne laissait pas deviner. Il s’explique ici sur ce désir de devenir un cinéaste populaire sans pour autant renier ce qui a fait la force de son cinéma, un regard cruel sur les limites morales de la société contemporaine. Entretien et critique : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 13 juillet 2012

Cinéaste libre

Comment avez-vous été en contact avec le fait-divers dont À perdre la raison s’inspire et quand avez-vous eu envie d’en tirer un film ? Joachim Lafosse : Il y a cinq ans, je suis dans ma voiture quand j’entends parler de cette histoire. Et ça me laisse dans l’effroi, je ne comprends pas. Je rentre à la maison, j’en parle à des amis, à ma femme et tous me disent c’est impensable, c’est incompréhensible. Puis j’écoute les informations et j’ai l’impression qu’on est en train de fabriquer un monstre. À ce moment-là, je vais voir mes co-auteurs et je leur demande si on ne pourrait pas faire un film pour rendre ce passage à l’acte un peu plus pensable, imaginable et compréhensible, même s’il reste d’énormes vides et qu’on ne répondra pas à toutes les questions. Je pense qu’il y a des actes monstrueux mais qu’il n’y a pas de monstres. Il fallait rendre un visage à celle qui commet cet acte monstrueux. Par ailleurs, il se trouve que c’était au moment où j’allais être papa, ce qui n’est pas si hasardeux que ça. Qu’est-ce qui vous a frappé dans cette histoire ? Le récit médiatique est une chose, mais ça ne

Continuer à lire

L’affaire du Meurice

SCENES | Il faut toute la force de persuasion de Niels Arestrup et d’André Dussollier pour faire de Diplomatie une réussite incontestable. La pièce, écrite par Cyril (...)

Dorotée Aznar | Vendredi 6 avril 2012

L’affaire du Meurice

Il faut toute la force de persuasion de Niels Arestrup et d’André Dussollier pour faire de Diplomatie une réussite incontestable. La pièce, écrite par Cyril Gély, s’intéresse au général nazi Dietrich von Choltitz, qui avait reçu d’Hitler l’ordre de réduire Paris en un champ de ruines, et au rôle du diplomate suédois Raoul Nordling dans la Libération de Paris. L’auteur imagine alors l’échange entre Nordling et von Choltitz, le 24 août 1944, dans une chambre de l’hôtel Meurice, quartier général des forces d'occupation allemandes. Si le texte de Cyril Gély a le mérite de mettre en lumière un fait historique rarement étudié, le résultat n’est à la hauteur ni des enjeux, ni des interprètes. Son récit, qui se perd dans de longues tirades redondantes sur la beauté de Paris, balaie en revanche en quelques secondes la question, essentielle, du retournement de von Choltitz. Et pourtant, Diplomatie est un spectacle rare qui réunit pour la première fois sur un même plateau Dussollier et Arestrup. La rencontre ne déçoit jamais, la finesse d’André Dussollier éclairant l’imposant, le colossal Niels Arestrup, magistral dans son uniforme nazi étriqué. La complicité entr

Continuer à lire

Love and Bruises

ECRANS | De Lou Ye (France, 1h45) avec Tahar Rahim, Corinne Yam, Vincent Rottiers…

Jerôme Dittmar | Vendredi 28 octobre 2011

Love and Bruises

Suzhou River avait lancé Lou Ye comme potentiel successeur de Wong Kar Wai. La comparaison n'a pas tenu longtemps. Dix ans après le cinéaste court encore les festivals mais sa côte reste en berne. Love and Bruises n'y changera rien. Exilé à Paris pour adapter le roman d'une étudiante chinoise décrivant sa passion amoureuse avec un Français, Lou Ye suit son éternel programme inspiré par la révolution sexuelle. Composant un film physique, sur des corps enchainés, où sexe et liberté résonnent ensemble, dans le monde et au travers de trajectoires individuelles, le cinéaste se heurte à un mur : sa mise en scène à l'épaule, écrasante, sans idée, courant débraillée derrière la spontanéité de ses acteurs. En quête de réalisme, Lou Ye s'agite dans les pires endroits et mélange tout. Il veut filmer le mystère du désir sans perdre de vue féminisme et matérialisme pour donner du poids à l'affaire. Tout ça finit mal, sur un film moche, lourd, étouffant et mesquin avec ses personnages. Jérôme Dittmar

Continuer à lire

Viens voir les comédiens…

SCENES | Une saison de théâtre, c’est aussi, n’en déplaise aux puristes, une saison d’acteurs exceptionnels à découvrir sur scène. D’Arestrup à Catherine Frot, de Cantona à Romain Duris, passage en revue des «stars» de cette rentrée. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Jeudi 1 septembre 2011

Viens voir les comédiens…

S’il y a un acteur qu’on n’attendait pas là, c’est bien lui. Qu’Éric Cantona, pour qui on a une affection particulière, s’associe à Dan Jemmett, metteur en scène ayant l’habitude de mettre en pièces le répertoire (on se souvient de sa Nuit des Rois d’après Shakespeare), pourquoi pas ? Mais que les deux aient trouvé comme terrain d’entente Ubu enchaîné d’Alfred Jarry, voilà qui a de quoi stimuler les attentes et laisser s’épanouir tous les fantasmes. Ce qui fascine chez Cantona, c’est ce corps à la fois massif et sportif, cette voix puissante et chantante (combien d’acteurs en France ont le droit de jouer avec leur accent d’origine ?) ; un drôle de comédien dans une drôle de pièce, où le tyran devient esclave mais conserve ses humeurs et ses emportements. Romain Duris aussi a su faire de son corps souple et nerveux un instrument de fascination pour les metteurs en scène de cinéma. C’est en le filmant pour son très raté Persécution que Patrice Chéreau, qui ne rechigne plus autant à revenir au théâtre, a décidé de le pousser sur scène, faisant de lui le nouvel interprète (après Pascal Greggory, qui a fait le trajet inverse de Duris, des planches à l’écran) de son auteur fétiche, Berna

Continuer à lire

Je n'ai rien oublié

ECRANS | De Bruno Chiche (Fr, 1h33) avec Gérard Depardieu, Alexandra Maria Lara, Niels Arestrup…

Dorotée Aznar | Jeudi 24 mars 2011

Je n'ai rien oublié

Involontairement grotesque et d'une lourdeur sidérante, "Je n'ai rien oublié" s'impose comme le pinacle d'une longue tradition de nanars dont nous sommes les garants. Roman de gare jamais sublimé autour d'une famille bourgeoise menacée par son lourd secret, le film de Bruno Chiche ressemble à du Chabrol dégénéré. Du chacha téléfilmé, avec un Depardieu alzheimerisé (toute l'intrigue repose là-dessus), qui n'a jamais été aussi je m'en foutiste et aberrant. Pauvre en tout, ce thriller pour grabataires définitivement perdus invite à se poser cette question : c'est quoi, finalement, le cinéma français ? À bien regarder son histoire, la grandeur y est presque une anomalie dans un océan de médiocrité. Jérôme Dittmar

Continuer à lire

La Meute

ECRANS | De Franck Richard (Fr-Belg, 1h25) avec Émilie Dequenne, Benjamin Biolay, Yolande Moreau…

Christophe Chabert | Mardi 21 septembre 2010

La Meute

Les vingt premières minutes de "La Meute" sont encourageantes : ambiance trou du cul du monde réussie, dialogues percutants à la Bernie Bonvoisin, casting à contre-emploi efficace. On nage alors dans une comédie très noire, qui s’arrête net avec l’irruption de l’horreur et du fantastique. Le film n’a alors plus grand-chose à raconter, sinon les lieux communs du genre — des monstres dégueux, des humains obligés de se liguer pour lutter contre la menace comme dans certains Hawks. Étrange sensation d’une série B partie en trombe et qui tombe en panne sèche dès son premier tiers, se contentant alors de remplir pour remplir, sans espoir de retour. CC

Continuer à lire

Un prophète

ECRANS | Choc (et Grand Prix) du dernier festival de Cannes, le cinquième film de Jacques Audiard ose une fresque somptueuse et allégorique où un petit voyou analphabète se transforme en parrain du crime. Après ce Prophète, le cinéma français ne sera plus jamais comme avant… Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Jeudi 9 juillet 2009

Un prophète

Un cercle de lumière vient faiblement éclairer une partie de l’écran, comme une ouverture à la lampe de poche en lieu et place de l’antique ouverture à l’iris. Il vient éclairer quoi ? Les gestes désordonnés d’un jeune garçon dans un fourgon… Il planque maladroitement dans sa chaussure un billet de cinquante francs. Quelque part dans un XXe siècle finissant, Malik el Djebena s’est fait serrer une fois de trop par la police, pour ce qu’on devine être une agression sauvage lors d’une rixe — on verra plus tard d’impressionnantes cicatrices sur son dos. Ce n’est donc sûrement pas un tendre, mais certainement pas un caïd non plus. Phrasé hésitant, corps voûté, yeux en panique : Malik, papillon nocturne aux ailes brûlées prématurément, s’apprête à passer six longues années en prison. Une condamnation lourde pour ce petit voyou récidiviste, aller simple vers l’enfer des vrais mafieux et des criminels endurcis. Lui qui parle à peine français, qui ne sait ni lire ni écrire, s’avère donc une proie facile pour les affranchis qui l’entourent. Leçons de vie en prison Un prophète, le nouveau et fabuleux film de Jacques Audiard, est donc un

Continuer à lire

La Fille du RER

ECRANS | D’André Téchiné (Fr, 1h45) avec Émilie Dequenne, Catherine Deneuve, Michel Blanc…

Christophe Chabert | Mercredi 11 mars 2009

La Fille du RER

Après deux films historiques forts (Les Égarés et Les Témoins), André Téchiné se lance dans un projet contemporain, l’affaire de la fausse agression antisémite du RER. Présenté en deux parties pas du tout égales (Les Circonstances et Les Conséquences), La Fille du RER repose sur un foutoir scénaristique qui ressemble à une trop longue exposition enchaînée à une conclusion expédiée. En lieu et place du développement, on a droit à des digressions peu pertinentes sur des personnages secondaires dessinés à la truelle… Formellement, ça part aussi dans tous les sens, mais produit parfois de belles séquences, comme ce tchat par webcams interposées où les visages seuls finissent par exprimer l’émotion produite par les mots. Téchiné n’a donc pas grand-chose à dire sur son sujet, et sa mécanique romanesque paraît plus artificielle que jamais, peu aidée par la maladresse des dialogues et des acteurs. À l’exception notable d’Émilie Dequenne : vieillie et amaigrie, la Rosetta des Dardenne retrouve l’instabilité fiévreuse du rôle qui l’a révélée, introduisant une ambiguïté qui est le seul trouble d’un film assez essoufflé. CC

Continuer à lire

Élève libre

ECRANS | Cinéma / L’éducation scolaire et sexuelle d’un adolescent par un trio de quadras aux intentions opaques : signé Joachim Lafosse, le film le plus troublant et gonflé de ce début d’année. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 27 janvier 2009

Élève libre

Ça s’appelle un grand écart : après l’exaspérant Nue propriété, Joachim Lafosse crée la surprise avec Élève libre. En apparence pourtant, le cinéaste continue sur sa lancée : figure centrale d’adolescent paumé, absence de musique et goût du plan-séquence poussé à l’extrême. Mais là où Nue propriété tentait de dramatiser le vide et l’ennui, Élève libre est une œuvre basée sur un crescendo romanesque aussi discret qu’essentiel. Jonas loupe son année scolaire et échoue à intégrer le circuit du tennis pro. Si ses parents (séparés) n’ont pas l’air de s’émouvoir de son sort, trois quadragénaires (un couple et un homme seul) dont on ignorera jusqu’au bout comment ils sont entrés dans sa vie, pensent qu’il y a quelque chose à faire de Jonas. Pierre notamment (Jonathan Zaccaï, énorme) va lui donner des cours particuliers dans toutes les matières pour qu’il décroche une équivalence du BEPC. Diplôme de languesAu détour d’une des nombreuses conversations à table entre les quatre personnages, la parole glisse abruptement vers la vie sentimentale de Jonas. Il a une copine, aussi jeune et inexpérimentée que lui, et cette situation intéresse de près ses nouveaux am

Continuer à lire