Camille redouble

ECRANS | Noémie Lvovsky signe son meilleur film avec cette comédie à la fois burlesque et mélancolique où une quadragénaire revit ses 16 ans, retrouve ses parents défunts et son grand amour. Comme si Nietzsche, Coppola et la psychanalyse étaient passés à la moulinette d’une fantaisie foutraque. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 6 septembre 2012

Photo : © Arnaud Borrel / F comme Film - Ciné @


Actrice condamnée à jouer les silhouettes dans des films gore, quadragénaire larguée par son mari Eric, Camille voit son existence partir à vau-l'eau, se laissant glisser dans les volutes de cigarettes et les vapeurs d'alcool — apesanteur retranscrite dans un générique génial, comme on n'en voit pas souvent dans le cinéma français. Par la grâce d'un horloger un peu sorcier (Jean-Pierre Léaud, apparition émouvante) et après un nouvel an entre copines très arrosé, elle fait un malaise et se réveille le 1er janvier 1985 à l'hôpital, quelques jours avant de rencontrer Eric et quelques semaines avant la mort de sa mère. Elle a toujours quarante ans dans sa tête mais pour son entourage elle en a à nouveau seize. Magie de la mise en scène : Noémie Lvovsky, qui a choisi avec courage de se mettre en scène dans le rôle de Camille, n'opère aucun rajeunissement physique pour marquer cette transformation. Ce coup de force figuratif est à l'image du film tout entier : absolument libre, s'appuyant sur la croyance du spectateur et lui offrant en retour un joyeux foutoir dans lequel se glissent de beaux moments de mélancolie.

Grande école

Camille est donc confrontée à un double dilemme : essayer de sauver sa mère — pour s'épargner la douleur du deuil — et éviter que son histoire avec Eric s'enclenche à nouveau — mais passer du coup à côté de ce grand amour. Questions très nietzschéennes que Lvovsky emprunte aussi au Coppola de Peggy Sue s'est mariée, et qu'elle résout par des situations de pure comédie. Il y a d'un côté l'hilarante galerie de personnages secondaires — Amalric en prof barbu ou le duo des Beaux gosses, Vincent Lacoste et Anthony Sonigo, le premier en intello bloqué sur Stendhal, le second en adolescent dépassé par la maturité sexuelle de Camille ; de l'autre, l'environnement amical et familial, un clan de copines allumées et au bord de l'hystérie, cousines burlesques des filles de La Vie ne me fait pas peur, et les parents, bougons et dépassés par le comportement incompréhensible de leur fille (Yolande Moreau et Michel Vuillermoz, excellents). L'ensemble s'apparente à une version littérale du travail psychanalytique, mais Lvovsky a le bon goût de ne pas trop s'y arrêter, préférant irriguer son film d'une énergie purement adolescente. C'est aussi le parcours de son héroïne : son regard d'avance sur les événements cède face au plaisir de l'insouciance retrouvée, son envie d'infléchir le destin plie devant l'impératif de vivre intensément dans le présent, encore.

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Faire écran à l’amour : "À cœur battant" de Keren Ben Rafael

Romance | Une curiosité, avec Judith Chemla et Noémie Lvovsky.

Vincent Raymond | Vendredi 9 octobre 2020

Faire écran à l’amour :

Le titre international, The End of Love, est un divulgâcheur de première ! Oui, les deux amants se parlant durant tout le film par Skype interposé, vont rompre à la fin. Anticipant avec une prescience stupéfiante “l’effet Zoom“ du confinement, Keren Ben Rafael montre la déliquescence d’un couple binational séparé par l’attente d’un visa. Elle en France, lui en Israël, leur amour ne survit pas à l’éloignement des corps malgré un bébé et l’omniprésence des écrans. S’il n’a rien de révolutionnaire, le dispositif est ici utilisé de manière très efficace dans un film ménageant d’authentiques séquences de tension dramatique (voire de suspense) en posant l’éternelle question de la difficulté de surmonter des cultures différentes. Une curiosité. À Cœur battant ★★☆☆☆ Un film de Keren Ben Rafael (Fr-Isr, 1h30) avec Judith Chemla, Arieh Worthalter, Noémie Lvovsky…

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Les mamans et les putains : "Filles de joie"

Drame | Axelle, Dominique et Conso, trois voisines du Nord de la France, franchissent la frontière belge chaque jour pour proposer leurs faveurs en maison close afin d’améliorer un ordinaire misérable. Les rêves en berne, l’usure morale le dispute à la déchéance physique et au mépris des proches…

Vincent Raymond | Mercredi 24 juin 2020

Les mamans et les putains :

Comme chez Brassens, « c’est pas tous les jours qu'elles rigolent/Parole, parole », les trois “filles“ du titre. La joie reste sous cloche dans ce film à la construction aussi subtile que décalée, rendant bien compte de la situation bancale de chacune au sein du groupe, autant que de leur individualité. Nous ne sommes pas ici dans l’habituel configuration des filières de l’Est ou du Sud et des portraits de filles réduites en esclavage par des réseaux mafieux, puisque ces travailleuses du sexe n’ont pas de souteneur. En apparence, seulement : l’argent qu’elles gagnent si péniblement ne leur profite pas, servant à nourrir la mère azimutée et les gosses de l’une, financer les extras des enfants ingrats de l’autre, alimenter les rêves chimériques d’extraction sociale de la troisième… La prostitution est rarement un choix, et le trio composé par Frédéric Fonteyne & Anne Paulicevich ne s’y adonne pas par plaisir. Ce qu’il révèle surtout d’un point de vue sociologique, c’est que le recours au commerce de son corps, jadis réservé aux plus pauvres des plus pauvres, à ce quart-

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Juliette Binoche et l’école des femmes : "La Bonne Épouse"

Comédie | La brutale disparition de son époux oblige Paulette Van Der Beck à prendre les commandes de l’école ménagère familiale en déclin qu’il était censé diriger. Mais en cette veille de mai 68, les jeunes élèves ne tiennent plus à devenir des fées du logis soumises en tout point à leur mari…

Vincent Raymond | Mardi 10 mars 2020

Juliette Binoche et l’école des femmes :

Sortant avec une certaine malice quelques jours après que l’on a célébré la Journée internationale des droits des femmes, La Bonne Épouse rappelle avec un second degré évident les vertus et commandements jadis prodigués aux jeunes filles ; le hiatus entre les us de l’époque patriarcale serinés par une institution vitrifiée dans la tradition et l’éclosion d’une nouvelle société n’en paraît que plus comique ! Dans cette ambiance provinciale patinée façon Choristes, Martin Provost bénéficie de surcroît d’un trio féminin de choc : Juliette Binoche (apprêtée et maniérée comme Micheline Presle dans Les Saintes Chéries) en directrice prenant la vague de l’émancipation féminine, Yolande Moreau en vieille fille éberluée par ces changements insolites et surtout Noémie Lvovsky en bonne-sœur revêche, évoquant un Don Camillo en guimpe — parfaite dans ce registre qu’on ne lui connaissait pas encore. Cœur sensible, Provost complète son histoire d’une romance au

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Corps et âme : "Vif-Argent"

Fantastique | Juste n’est plus vraiment de ce monde : invisible aux vivants, il a négocié avec las “autorités” de l’au-delà pour accompagner les défunts de l’autre côté, en leur faisant raconter un souvenir. Il croise un jour Agathe, bien vivante, qui le voit et le reconnaît. La mécanique serait-elle enrayée ?

Vincent Raymond | Lundi 26 août 2019

Corps et âme :

De tous les films ayant fréquentés la Croisette cette année et qu’il nous ait été donné l’occasion de voir pour l’instant, celui-ci qui figurait dans la sélection de l’ACID déploie sans doute la plus grande ambition poétique… tout en demeurant d’une exquise et discrète sensibilité. Déjà auréolé du Prix Jean-Vigo, Vif-Argent mérite qu’on lui consacre de l’attention. Juste apparaît (comme le titre le laisse entendre) pareil au messager des dieux mercurial, et doit rendre des comptes à la redoutable Dr Kramartz (autrement dit, “la doctoresse de la substance“). Ni vivant ni trépassé, il se trouve de fait prisonnier d’une zone intermédiaire qui n’est pas sans évoquer celle jadis conçue par Cocteau pour sa transposition du mythe d’Orphée, dont ce film constitue une forme de continuité : après tout, il s’agit bien d’aller reconquérir un amour avalé par le royaume d’Hadès ? Cette vision contemporaine et apaisée des psychopompes antiques, peu éloignée des anges wendersiens, dégage un fantastique diffus, ainsi qu’un érotisme qui en confortent le charme mystérieux

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Elise Otzenberger : « Si ça permettait à des gens d’être curieux, ce serait formidable »

Lune de miel | D’une histoire intime inscrite dans l’Histoire, Élise Otzenberger a tiré une tragi-comédie aux faux-airs de Woody Allen émaillée de séquences documentaires et de dialogues volontiers corrosifs. Tête à tête à l’occasion des Rencontres de Gérardmer…

Vincent Raymond | Lundi 26 août 2019

Elise Otzenberger : « Si ça permettait à des gens d’être curieux, ce serait formidable »

Avec ses couleurs désaturées et ses contrastes marqués, votre film possède un côté un peu passé, semblable aux vieilles photos patinées — des photos qui sont très présentes, évoquant l’idée d’une mémoire qui ressurgit… Élise Otzenberger : Oui, effectivement. J’avais beaucoup parlé à ma cheffe-opératrice de références dans le cinéma américain des années 1970, et de films comme Le Lauréat ou Kramer contre Kramer ayant cette notion de couleur assez importante. Très rapidement, on s’est aussi rendues compte de l’importance des photos dans l’histoire et qu’il fallait leur donner une présence très forte. Chez moi, ma mère a passé sa vie à dire : « Ah, je vais faire des albums photos, je vais faire des albums photo ! » sans jamais en faire. On avait des tonnes de cartons dans lesquels les photos formaient un fouillis complètement anachroniques, et où j’ai passé des heures de mon enfance — c’était assez joyeux ! Je pense qu’on est pas mal de familles dans ce cas, pas uniquement juives. La photog

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Suites polonaises : "Lune de Miel"

Comédie | De Elise Otzenberger (Fr, 1h28) avec Judith Chemla, Arthur Igual, Brigitte Roüan…

Vincent Raymond | Mardi 11 juin 2019

Suites polonaises :

Anna et Adam partagent leur vie, un enfant et des origines juives polonaises. Quand Adam est invité à une commémoration dans le village de Pologne d'où venaient ses grands-parents, Anna saisit l'occasion pour l'entraîner dans un pèlerinage intime. Qu'elle prend plus à cœur que lui… Ce film tient de la quadrature du cercle, et il pourrait faire bondir celles et ceux qui s’arrêteraient à sa surface de comédie sentimentale et familiale traitant… de l’héritage de la Shoah. Nulle provocation chez Élise Otzenberger, bien au contraire, pour qui l’humour a sans doute été un formidable outil cathartique. Nourrie d’histoire(s) familiale(s), Lune de Miel rappelle avec son entame rapide dynamisée par les répliques délirantes du personnage de Brigitte Roüan, les grandes heures du cinéma de Woody Allen époque Annie Hall / Manhattan : le socle dramatique est submergé par le rire et l’absurde, comme pour faire diversion. Au fil du voyage cependant, la fiction va à plusieurs reprises être entrecoupée par des sé

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Claire obscure : "La Dernière Folie de Claire Darling"

Drame | De Julie Bertuccelli (Fr, 1h35) avec Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Samir Guesmi…

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Claire obscure :

Passé et présent se mélangent dans l’esprit de la très chic Claire Darling. Pensant être au seuil de son ultime jour sur terre, la voici qui brade tous ses meubles et bibelots pour une bouchée de pain. Peut-être que sa fille, qu’elle n’a pas vue depuis des années, pourrait remédier à ce chaos ? À chacune de ses réalisations de fiction, Julie Bertuccelli nous prouve qu’elle est décidément plutôt une grande documentariste, surtout lorsqu’elle s’attache à son sujet de prédilection qu’est la transmission, lequel n’est jamais bien loin de la mémoire — son premier long de fiction, Depuis qu’Otar est parti… était d'ailleurs furieusement documentarisant. Racontant la confusion mentale et spatio-temporelle d’une femme visiblement atteinte d’un Alzheimer galopant, ce Claire Darling propose de mettre en résonance le bric-à-brac interne du personnage, le marché aux puces qu’elle organise avec la forme déstructurée du film — façon onirisme à la Resnais, avec échos répétitifs entre passé et présent. L’effet, systématique, se

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Enfermées dehors : "Les Invisibles"

Comédie | De Louis-Julien Petit (Fr, 1h42) avec Audrey Lamy, Corinne Masiero, Noémie Lvovsky…

Vincent Raymond | Mardi 8 janvier 2019

Enfermées dehors :

Manu dirige L’Envol, un centre d’accueil de jour pour femmes SDF. La tutelle municipale ayant décidé de sa prochaine fermeture, Manu et ses éducatrices entrent en campagne pour accélérer la réinsertion de leurs habituées. Quitte à outrepasser leur rôle et à tricher avec les règles… Louis-Julien Petit va-t-il devenir le porte-voix des sans-voix, le relai des opprimés et des victimes du déclassement social, avec Corinne Masiero en égérie ? Discount (2015) pointait les aberrations éthiques d’une grande distribution préférant détruire des denrées au seuil de péremption plutôt que de les distribuer aux nécessiteux ; Les Invisibles dénonce dans la foulée les rigidités administratives du secteur social, ainsi que la disparition de l’humain dans la “gestion“ (prenons à dessein des expressions comptables, c’est dans l’air du temps) d’une misère déplacée dans des méga-complexes hors des villes. S’il recourt volontiers à la comédie de caractères réaliste et aigre-douce prisée par Paul Laverty — en manifestant une nette pr

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"Une vie" Brizé

Le Film de la Semaine | Une ingénue sort du couvent pour se marier et mener une existence emplie de trahisons et de désenchantements. Maupassant inspire Stéphane Brizé pour un récit ascétique situé dans un XIXe siècle étrangement réaliste, et habité jusqu’à la moelle par Judith Chemla.

Vincent Raymond | Mardi 22 novembre 2016

« Plutôt que de tourner “l'adaptation” d’Une vie, Stéphane donnait l’impression de vouloir réaliser un documentaire sur les gens qui avaient inspiré Maupassant ; de faire comme si l’on avait la chance de retrouver des images d’époque, certes un peu différentes du livre : Maupassant ayant pris des libertés et un peu romancé ! » Jean-Pierre Darroussin, qui incarne le père de Jeanne — un hobereau quasi sosie de Schubert —, a tout dit lorsqu’il évoque sa compréhension du projet artistique, voire du postulat philosophique de Stéphane Brizé. Il y a en effet dans la démarche du réalisateur une éthique de vérité surpassant le classique désir de se conformer à la véracité historique pour éviter l’anachronisme ballot. Nulle posture, mais une exigence participant du conditionnement général de son équipe : plutôt que de mettre en scène le jeu de comédiens dans l’ornière de la restitution de sentiments millimétrés, Brizé leur fait intérioriser à l’extrême le contexte. Ils éprouvent ainsi le froid ambiant sans recourir à un vêtement contemporain pour s’en prémunir, ou s’éclairent à une lumière exclusivement dispensée par des bougie

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"Ma vie de courgette" : gratin d’amour sauce résilience

Le film | Avec ce portrait d’une marmaille cabossée par la vie retrouvant foi en elle-même et en son avenir, Claude Barras se risque sur des sentiers très escarpés qu’il parcourt avec une délicatesse infinie. Un premier long-métrage d’animation en stop motion vif et lumineux ; un chef-d’œuvre.

Vincent Raymond | Mardi 18 octobre 2016

Que vous soyez un enfant de 5 ou de 105 ans, accordez sans tarder un peu plus d’une heure de votre vie à cette grande œuvre ; elle vous ouvrira davantage que des perspectives : des mondes nouveaux. Ma vie de courgette est de ces miracles qui redonnent confiance dans le cinéma, qui prouvent sans conteste que tout sujet, y compris le plus sensible, est susceptible d’être présenté à un jeune public, sans qu’il faille abêtir les mots ni affadir le propos. « Tout est affaire de décor » écrivait Aragon en d’autres circonstances, ce film l’illustre en traitant successivement d’abandon, d’alcoolisme et de mort parentaux, des maltraitances enfantines, d’énurésie, d’éveil à l’amour et à la sexualité… un catalogue de tabous à faire pâlir le moindre professionnel de l’enfance. Des thématiques lourdes, attaquées de front sans ingénuité falote ni brutalité, amenées par le fil éraillé de l’existence des petits héros du film : Courgette et ses amis vivent dans un foyer, où ils tentent de guérir de leurs traumatismes passés. Où on les entoure de l’amour et l’attention dont ils ont été frustrés.

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"Jeunesse" : C’est Conrad qu’on rate

ECRANS | de Julien Samani (Fr, Por, 1h23) avec Kévin Azaïs, Jean-François Stévenin, Samir Guesmi…

Vincent Raymond | Mardi 6 septembre 2016

À force, les cinéastes devraient savoir que transposer un roman de Joseph Conrad dans le monde contemporain n’est pas sans risque : Welles s’y était cassé les dents et Coppola a failli y perdre la raison (avant d’accoucher, il est vrai, d’un chef-d’œuvre monstre). Peu superstitieux, Julien Samani s’est jeté à l’eau en portant à l’écran Jeunesse, un récit partiellement autobiographique, qui devient hélas une chronique initiatique aussi vague que démodée. Comment croire qu’en 2016, un jeune gars puisse traîner sur un port dans l’espoir d’embarquer sur un cargo pour aller faire fortune en Afrique ? Comment admettre qu’un matelot novice devienne en l’espace de deux séquences et un regard distrait sur son manuel, un sous-officier expérimenté ? Pour faire “authentique”, sans doute, Samani ranime des figures légendaires : le vieux capitaine, loup de mer roublard et éthylique (campé par un Stévenin en mode Haddock) et son lieutenant, incapable de se dépar

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Trois questions à... Jean-Luc Gaget

ECRANS | Scénariste de L’Effet aquatique, mais aussi des films précédents de Sólveig Anspach, Jean-Luc Gaget a accompagné tout le film jusqu’à son montage après le décès de la réalisatrice, le 7 août 2015.

Vincent Raymond | Mardi 28 juin 2016

Trois questions à... Jean-Luc Gaget

Pourquoi avoir choisi des personnages de maîtres-nageurs ? Avec Sólveig, on était allés voir Deep End de Jerzy Skolimowski et on avait adoré — on en était raides dingues ! En sortant, on s’est dit : « on va écrire un film qui se passera dans une piscine », et c’est parti de là. Dans le film précédent, Queen of Montreuil, le personnage d’Agathe faisait du documentaire — mais ça ne marchait pas fort, donc elle pouvait très bien devenir maître-nageur (rires). Et sans Deep End, elle aurait pu travailler dans un supermarché. En plus, une piscine, ça peut être très glauque… Mais Sólveig, avec la chef-opératrice Isabelle Razavet, a rendu ce lieu super sensuel, acidulé. Ça amène beaucoup de poésie. Teniez-vous à conclure par un happy end votre trilogie ? C’est un suite sans être

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"L’Effet aquatique" : romance comique en Islande

ECRANS | Un(e) auteur(e) faisant le grand plongeon avant la sortie de son film laisse son œuvre orpheline, autant que ses spectateurs — le public éprouve en (...)

Vincent Raymond | Mardi 28 juin 2016

Un(e) auteur(e) faisant le grand plongeon avant la sortie de son film laisse son œuvre orpheline, autant que ses spectateurs — le public éprouve en effet une impression d’inachèvement, comme si la voix portant le récit s’était étouffée en cours de phrase. Car une réalisation posthume tient de l’énigme ; certes, elle triomphe de la mort, mais ne peut se défaire d’une incertitude : correspond-elle aux désirs de l’absent(e) ? Cette charge funèbre pèse sur L’Effet aquatique comme un péché originel. Dommage pour une comédie, pourrait-on penser, mais ce qu’elle amène de mélancolie se marie avec la musique intime de Sólveig Anspach, dont le cinéma n’a cessé de redonner à des éclopés ou des pieds-nickelés le goût de la fantaisie. Elle a même ici l’arrière-goût chloré des bassins bleutés, ce (mi)lieu intermédiaire où l’on se met presque totalement à nu. Démarrant comme un huis clos timide et recroquevillé, le film se déploie au contact de l’eau pour gagner les rives de l’Islande et celles de la comédie romantique — ou plutôt de la romance comique. Assumant sa naïveté comme une douceur, il semble prôner l’utopie du coup de foudre et la persévérance des idéalis

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Rosalie Blum

ECRANS | de Julien Rappeneau (Fr, 1h35) avec Noémie Lvovsky, Kyan Khojandi, Alice Isaaz, Anémone…

Vincent Raymond | Mardi 22 mars 2016

Rosalie Blum

On se réjouissait de voir portée à l’écran une BD parmi les plus originales de cette dernière décennie. Dommage que pour son premier film en tant que réalisateur, le scénariste Julien Rappeneau ait manqué le coche en signant cette adaptation de l’œuvre de Camille Jourdy. A-t-il été trop fidèle à l’original ? Pas assez rigoureux sur la direction d’acteurs ? Seul le décor urbain d’une province insipide (pardon pour la ville de tournage) semble ne pas souffrir de la transposition. Ce n’est pas le cas de certains personnages. Si Kyan Khojandi offre une neutralité bienveillante au sien, Noémie Lvovsky, dans le rôle-titre, surjoue l’effacement chuchoté avec une affection calamiteuse. Révélée dans des emplois pétulants, à l’aise lorsqu’il s’agit de faire passer force ou menace, la réalisatrice-actrice se montre beaucoup moins convaincante dans les minauderies. On se console ici avec des comédiens égaux à eux-mêmes (au point qu’ils doivent être inquiétants dans la vie quotidienne), Anémone et Philippe Rebbot. VR

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Ce sentiment de l'été

ECRANS | De Mikhaël Hers (Fr, 1h46) avec Anders Danielsen Lie, Judith Chemla, Marie Rivière... Sortie le 17 février

Vincent Raymond | Mardi 9 février 2016

Ce sentiment de l'été

Si Mikhaël Hers situe son film successivement à Berlin, Paris, Annecy et New York, lui semble résider en ce pays plus virtuel mais transversal qu’est la nostalgie. L’inspiration qu’il en tire connaît des fortunes diverses : Memory Lane (2010), film de bande flasque, avait manqué le coche ; Ce sentiment de l’été réussit en revanche avec une remarquable délicatesse à emmagasiner toutes les promesses de son titre elliptique (telle l’impression physique de la chaleur irradiante) en évoquant comme rarement le deuil à travers l’absence. Celle d’un personnage dont la mort survient de manière inattendue et dont la cérémonie funéraire elle-même est occultée. Seuls restent les vivants, devant composer avec leur stupeur muette, avant de recomposer leur vie. Plutôt que de les montrer succombant à la déréliction et la déprime, Hers les présente pendant des phases de reconstruction. Ce parti pris se retrouve à l’écran : avec son gros grain vibrionnant, ses couleurs vives, l’image rappelle le format 16mm du cinéma son direct, avide de parcourir les rues en quête d’un souffle de vie nouveau et d’inattendu. Une pulsion d’éne

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Rendez-vous à Atlit

ECRANS | De Shirel Amitaï (Fr-Isr, 1h31) avec Géraldine Nakache, Judith Chemla, Yaël Abecassis…

Christophe Chabert | Mardi 20 janvier 2015

Rendez-vous à Atlit

Trois sœurs se retrouvent dans leur grande demeure familiale en Israël après le décès de leurs parents. Vendra ? Vendra pas ? Le caractère des filles, tout comme leur mode de vie — l’une vit une existence bourgeoise à Paris, l’autre est du genre bohème, la troisième est restée sur le sol israélien — fait tanguer la réponse entre grandes embrassades et gros coups de gueule. Plus Rendez-vous à Atlit avance, plus on a la sensation d’assister à une version franco-israëlienne des horribles Petits mouchoirs : même construction dramatique lâche où le conflit de départ est sans cesse renversé dans un sens ou dans l’autre, même petite musique sentimentale où les personnages n’existent que par des émotions dont le spectateur doit attester la véracité à l’écran… Flirtant constamment avec l’insignifiance, le film de Shirel Amitaï finit même par y tomber quand les parents reviennent hanter la maison autour d’un compteur d’électricité cassé ou d’une petite tasse de thé. Ramener le fantastique à la hauteur réaliste d’un téléfilm allemand, c’est une form

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Tiens-toi droite

ECRANS | De Katia Lewkowicz (Fr, 1h35) avec Marina Foïs, Laura Smet, Noémie Lvovsky…

Christophe Chabert | Mardi 25 novembre 2014

Tiens-toi droite

Désireux de redonner du souffle à un féminisme attaqué de toute part par les tenants réac' de la pensée zemmourienne, Tiens-toi droite s’enfonce dans un récit multiple dont les contours sont particulièrement flous. Les protagonistes sont présentées par une voix-off introductive — la mère de famille nombreuse, la miss réduite à un objet sexuel, la chef d’entreprise dont la vie personnelle est entamée par son activité professionnelle — mais en cours de route, Lewkowicz en rajoute une quatrième, une petite fille boulotte obsédée par les canons de la beauté féminine telle que la société les impose. Impossible de voir dans ce genre de coup de force narratif autre chose qu’un grand fouillis qui semble avoir échappé à tout contrôle : si Tiens-toi droite a un sujet, il n’a à proprement parler aucune forme, ni scénaristique, ni filmique, avançant au gré des intentions de son auteur et de séquences sans début ni fin, visiblement rapiécées par un montage hystérique. Le film paraît surtout totalement coupé du monde réel, fantasme d’une cinéaste qui oublie le spectateur, proche de ces piles de romans français qui déferlent à la rentrée littéraire et disparaissent en

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Aimer, boire et chanter

ECRANS | Pour sa troisième adaptation d’Alan Ayckbourn et, donc, son tout dernier film, Alain Resnais choisit de laisser en sourdine ses ruminations crépusculaires pour une comédie qui célèbre la vie et la vieillesse, les artifices du théâtre et la force du cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

Aimer, boire et chanter

Dans Aimer, boire et chanter il y a, comme dans tous les films d’Alain Resnais un dispositif formel fort et très visible. Trop ? C’est ce que l’on pense lors des premières séquences, où le choix de toiles peintes découpées en rideaux pour les entrées et sorties est d’un goût contestable. Cette théâtralité, qui renvoie à la pièce d’Alan Ayckbourn que Resnais adapte ici — la troisième après Smoking / No Smoking et Cœurs — est cependant justifiée par le leitmotiv qui lance chacun des actes : Colin (Hyppolite Girardot) et sa femme Kathryn (Sabine Azéma) répètent eux-mêmes une pièce de théâtre, mais n’en dépassent jamais les premières répliques, la vie et le naturel finissant par reprendre le dessus. On ne verra jamais cette pièce à l’écran, tout comme on ne verra jamais son acteur principal, George Riley, dont son médecin Colin révèle la mort prochaine. Alors que ses amis (le couple formidable Caroline Silhol / Michel Vuillermoz), son épouse (Sandrine Kiberlain) et son rival (André Dussollier) s’inquiètent, se lamentent ou se réjouissent de la disparition annoncée de leur collègue, George retrouve une nouvelle jeunesse. Et ce sont plutôt les secret

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Les Grandes ondes (à l’ouest)

ECRANS | De Lionel Baier (Suisse-Fr, 1h24) avec Michel Vuillermoz, Valérie Donzelli…

Christophe Chabert | Mardi 11 février 2014

Les Grandes ondes (à l’ouest)

1974. Fatigué d’entendre des mauvaises nouvelles sur ses ondes, le nouveau patron de la Radio Suisse Romande convoque le directeur des programmes pour lui intimer l’ordre de positiver l’antenne avec des reportages montrant à quel point la Suisse rayonne à travers le monde. Une jeune animatrice féministe, un vieux briscard souffrant de pertes de mémoire et un technicien roublard partent donc dans un Portugal encore sous la dictature pour mesurer l’aide suisse au développement du pays. L’argument est picaresque et Lionel Baier en tire d’abord une comédie farfelue et sarcastique emmenée par un Michel Vuillermoz excellent — en revanche, Donzelli rapatrie les insupportables tics de comédienne hérités de ses propres films… Peu à peu, le centre névralgique des Grandes ondes bouge avec l’Histoire en marche et la Révolution des œillets dans laquelle les protagonistes se retrouvent plongés malgré eux. Le film est alors nettement plus brouillon, mais son anarchie scénaristique et formelle fait finalement corps avec les événements racontés. Avec cette ode à la liberté sous toutes ses formes, Baier pense sans doute interroger notre actualité contemporaine et ses renoncements

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L’Apollonide, souvenirs de la maison close

ECRANS | De Bertrand Bonello (Fr, 2h05) avec Jasmine Trinca, Hafsia Herzi, Noémie Lvovsky…

Dorotée Aznar | Vendredi 16 septembre 2011

L’Apollonide, souvenirs de la maison close

Avec L’Apollonide, Bertrand Bonello nous enferme dans un bordel à la charnière du XIXe et du XXe siècles, avec ses filles (belles, dénudées, frivoles, solidaires), sa mère maquerelle (qui gère et protège sa maison) et ses clients (obsessionnels plus qu’obsédés). La structure du film est celle d’une spirale ou d’un disque rayé, la scène initiale et traumatique (une des filles a été défigurée et ses cicatrices la condamnent à un sourire perpétuel et inquiétant) revenant à intervalles réguliers pour souligner le crépuscule dans lequel s’enfonce cette maison close. Bonello a au moins réussi cela : créer par sa narration, son ambiance sonore et ses images la sensation opiacée d’un monde qui disparaît. Le problème, énorme, de L’Apollonide, c’est que son réalisateur ne résiste jamais à la tentation de se mettre en avant au détriment de ce qu’il raconte : accumulant les références à des cinéastes qui le dépassent de la tête et des épaules (Cronenberg, Kubrick, Argento, Hou Hsiao Hsien, et même Renoir !), sautant sur la première idée couillonne qui passe (une scène grotesque où les filles dansent sur Nights in white satin des Moody Blues, un client qui court après sa panthère en répétant

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Présumé coupable

ECRANS | De Vincent Garenq (Fr, 1h45) avec Philippe Torreton, Noémie Lvovsky…

Marlène Thomas | Mercredi 31 août 2011

Présumé coupable

Un cran au-dessus d’Omar m’a tuer, mais pas beaucoup plus, Présumé coupable revient sur l’affaire d’Outreau à travers le regard d’Alain Marécaux, huissier de justice accusé à tort de viols pédophiles en réunion, puis victime d’un engrenage judiciaire conduit par le tristement célèbre juge Burgaud. C’est justement ce regard univoque, cette absence de contrechamp au drame de Marécaux qui emmène Présumé coupable sur les rails rouillés du film-dossier. Le protagoniste est absolument innocent aux yeux du spectateur, comme il est absolument coupable aux yeux de la justice ; son calvaire ne donne lieu qu’à de l’indignation, jamais à des interrogations. De même, les personnages qui l’entourent sont enfermés dans un manichéisme démonstratif (Burgaud, chargé au-delà de toute limite) ou par le style télévisuel français (l’avocat parle comme un avocat, les flics comme des flics …). La mise en scène de Garenq trouve parfois son ton, mais surtout quand elle l’emprunte au Audiard d’Un prophète. Quant à Philippe Torreton, il a beau payer physiquement de sa personne pour être crédible, il n’arrive jamais tout à fait à faire oublier l’acteur derrière le

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Le Dernier pour la route

ECRANS | De Philippe Godeau (Fr, 1h47) avec François Cluzet, Mélanie Thierry, Michel Vuillermoz…

Christophe Chabert | Mardi 15 septembre 2009

Le Dernier pour la route

Qu’allait donc faire Philippe Godeau, producteur français important, notamment de Pialat (Le Garçu) et Despentes (Baise-moi), une fois passé derrière la caméra ? Avec cette adaptation du récit autobiographique d’Hervé Chabalier racontant son passage en centre de désintoxication pour lutter contre son alcoolisme, Godeau s’efface devant son sujet, mais surtout devant ses acteurs. La mise en scène, à quelques affèteries en flashbacks près, cherche la discrétion et la note juste, une élégance invisible et efficace qui ne confond jamais objectivité et froideur, vérité humaine et psychologisme. Le Dernier pour la route est donc un film d’acteurs au sens le plus noble du terme : Cluzet, impressionnant, magnifique, bouleversant, mais aussi une Mélanie Thierry transfigurée, formidable en nymphette autodestructrice, incapable de saisir la main qu’on lui tend pour la sauver de la noyade. Les meilleures scènes du film prennent le temps de capter ce fil fragile où un destin peut basculer sur un geste, un regard, une parole mal dite, mal comprise ou mal interprétée. Un beau film, tout simplement. CC

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