Au bout du conte

ECRANS | Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri font entrer une fantaisie nouvelle dans leur cinéma, en laissant à une génération de jeunes comédiens pris à l’âge des contes de fées le soin de se heurter à leur réalité d’adultes rattrapés par l’amertume et les renoncements. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 26 février 2013

Photo : © Jean Garcin / Les Films A4


Il était une fois une petite révolution dans le cinéma de Bacri et Jaoui, qui ronronnait gentiment dans sa formule avec Parlez-moi de la pluie. Voilà que ces maîtres du dialogue et du scénario, ces deux acteurs virtuoses, se décident à oser la fantaisie filmique là où jusqu'ici leur caméra se devait d'être transparente. Cure de jouvence effectuée à une double source : celle des contes de fée, dont Au bout du conte transpose dans un contexte contemporain les figures les plus identifiées — le chaperon rouge et son grand méchant loup, la reine cruelle obsédée par sa beauté et par une Blanche-Neige trop jeune, la pantoufle de Cendrillon et son prince charmant ; et ceux qui y croient, des jeunes gens qui sont aussi, réalisme oblige, de jeunes comédiens, tous très bons, même Agathe Bonitzer. Cela change beaucoup à l'écran, mais rien sur le regard que posent Bacri et Jaoui sur le monde ; au contraire, en opposant à ce sang neuf la bile noire et amère coulant dans les veines d'une poignée d'adultes revenus de tout — l'amour, la paternité, le progrès, l'environnement — et englués jusqu'au cou dans leurs angoisses et leurs renoncements, les auteurs n'ont jamais été si loin dans l'expression de leurs obsessions.

Tout conte défait

Le propos du film tient d'ailleurs autant dans cette forme hybride, cette juxtaposition plutôt que ce dialogue entre les expérimentations artisanales que Jaoui tente dans sa réalisation et un territoire bien connu fait de malentendus, de ruminations et de solitudes habillées poliment par un humour toujours efficace. Si elle s'aventure ainsi hors de ses sentiers battus, avec ces aquarelles en ouverture de scènes, ce bal entièrement musical et visuel ou ces jeux sur les objets, leurs tailles et leur intrusion inopinée, c'est pour mieux les manger dans la séquence suivante, par un retour à une quotidienneté grise où les superstitions ne servent qu'à calmer — ou à conjurer — l'attente de la mort. Depuis leurs premiers textes au théâtre, Bacri et Jaoui vomissent les normes, la peur d'être soi-même et l'envie d'être comme les autres. Avec Au bout du conte, ils en trouvent la racine dans les illusions de la jeunesse ; leur force est de ne pas la blâmer, mais d'en prendre simplement acte comme d'une étape nécessaire dans une construction personnelle et intime.


Au bout du conte

De Agnès Jaoui (Fr, 1h52) avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri...

De Agnès Jaoui (Fr, 1h52) avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri...

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Il était une fois une jeune fille qui croyait au grand amour, aux signes, et au destin ; une femme qui rêvait d’être comédienne et désespérait d’y arriver un jour ; un jeune homme qui croyait en son talent de compositeur mais ne croyait pas beaucoup en lui.


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Pierre Jolivet : « mon luxe ? Je ne fréquente pas de cons »

Victor et Célia | Aux Rencontres d’Avignon, puis à celles de Gérardmer, Pierre Jolivet a présenté son nouveau couple de cinéma, Victor et Célia. Deux jeunes gens d’aujourd’hui combatifs, épris l’un de l’autre autant que de leur liberté. Il en a aussi profité pour parler de l’état de la production hexagonale à l’heure de Netflix…

Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

Pierre Jolivet : « mon luxe ? Je ne fréquente pas de cons »

Est-il plus difficile de faire un film ou d’ouvrir un salon de coiffure ? Pierre Jolivet : Je ne sais pas… Il y a de l’entrepreneuriat dans les deux. Faire un film, c’est aussi monter une petite entreprise de plusieurs millions en deux-trois ans. Je n’ai jamais ouvert un salon de coiffure ! À la différence des deux petits coiffeurs qui m’ont inspiré le film. Au départ, j’étais allé me faire couper les cheveux dans un petit salon du XVe, là où j’habite. Ils étaient stressés parce que j’étais leur premier client, et ils m’ont raconté leur histoire. Qu’ils ne dormaient plus, qu’ils s’étaient endettés, qu’ils souffraient et étaient exaltés en même temps par la liberté qu’ils avaient. C'est ce mélange, cette vibration très particulière du passage à l’acte que j’ai essayé d’attraper. La thématique des petites entreprises vous tient à cœur… Celle des chômeurs aussi, beaucoup…J’ai grandi dans une banlieue populaire où il y avait plein de petites entreprises qui ont maintenant disparu. Si nous sommes ce que nous faisons, les artisans sont ce qu’ils fabriquent de leur

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Et si on passait au salon ? : "Victor et Célia"

Comédie | De Pierre Jolivet (Fr, 1h31) avec Arthur Dupont, Alice Belaïdi, Bruno Bénabar…

Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

Et si on passait au salon ? :

Même si l’affaire n’est pas bouclée à 100%, c’est sûr : Victor et Ben vont ouvrir le salon de coiffure de leurs rêves. Hélas, Ben meurt brutalement et Victor part en quête de l’associé ou associée idéale. Tout le dirige vers Célia, son ancienne *partenaire* de l’école de coiffure. Il reste encore à la convaincre… De l’entreprise à l’artisanat, Pierre Jolivet se sera penché sur toutes les formes de sociétés ou de commerces à périmètre humain. Car justement, ce sont les transactions entre les individus qui l’intéressent, davantage que les affaires de négoce génératrices de profit. Le cinéaste excelle dans la description de ces entraves susceptible de contrarier l’épanouissement personnel, qu’il s’agisse d’obstacles administratifs, de fâcheux, de fatalité voire d’une romance — ce dernier point (également connu sous le dicton “no zob in job“) étant à nuancer : on ne divulgâchera rien en sous-entendant que Victor et Célia vont être tendrement de mèche. C’est d’ailleurs leur relation amoureuse un brin contrariée par leurs scrupules mutuels (elle est en couple, lui trop

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Jean-Pierre Bacri & Agnès Jaoui : « le danger du pouvoir, c’est d’oublier ce qu’on s’était promis »

Place Publique | En moralistes contemporains, Bacri et Jaoui cernent depuis plus d’un quart de siècle les hypocrisies et petites lâchetés ordinaires face à la notoriété ou à l’illusion du pouvoir. Conversation croisée avec un duo osmotique.

Vincent Raymond | Mardi 17 avril 2018

Jean-Pierre Bacri & Agnès Jaoui : « le danger du pouvoir, c’est d’oublier ce qu’on s’était promis »

Avec l’expérience, votre manière de collaborer a-t-elle changé ? Agnès Jaoui : Le temps est arrêté : quand on écrit, on reprend nos stylos. On garde les même méthodes. Quel a été le point de départ de l’écriture de Place Publique ? AJ : C’est très difficile pour nous de dire quand et par quoi cela a commencé : plusieurs thèmes à la fois, des idées, des personnages… Et comme souvent, quand on commence l’écriture, on se dit : « tiens, peut-être que ce sera une pièce… » L’unité de temps et de lieu faisait partie de notre cahier des charges personnel, au contraire du film précèdent, Au bout du conte qui avait cinquante-trois décors. Jean-Pierre Bacri : On a des thèmes préférés, comme les rapports de pouvoirs entre les gens — parce qu’il y en a forcément entre deux personnes, c’est comme ça, c’est la nature humaine et ça nous passionne de jouer ça. Avec le désir d’en égratigner certains ? JPB : Si vous observez avec honnêteté, quand v

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L’essence de la défaite : "Place Publique"

Garden Party | Entre cuisine, dépendance et grand jardin, le nouveau ballet orchestré par Jaoui et Bacri tient de la comédie de caractères, s’inscrivant dans la lignée du théâtre de Molière, au point de tendre à respecter la triple unité classique. Une féroce et mélancolique vanité.

Vincent Raymond | Mardi 17 avril 2018

L’essence de la défaite :

Pendaison de crémaillère chez Nathalie, productrice télé über-parisienne qui s’est trouvé un château à la campagne. S’y croisent Castro, star du petit écran en perte de vitesse, son ex- Hélène, leur fille, et une foule de convives plus ou moins célèbres. Ça promet une bonne soirée… D’un côté de petits maîtres cyniques torpillés par leur acrimonie, des jaloux vieillissants renvoyés à leur verte bile, des fats décatis punis par où ils ont péché ; de l’autre une valetaille issue du bas peuple qui finit par s’affranchir de cette caste prétentieuse en s’acoquinant au passage avec sa progéniture… Que d’êtres factices aux egos majuscules ; que d’individus attachants, portant leur misère pathétique en sautoir. Jaoui et Bacri bousculent une nouvelle fois les lois de la chimie en changeant le vinaigre en nectar — mais, après tout, d’aucuns racontent qu’un mage d’antan changeait l’eau en vin… Le buffet des vanités À peine vécue par celle qui l’organise (Léa Drucker, parfaite en Gatsby moderne vissée à

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Moi, en pas mieux : "La Belle et la Belle"

Encore ? | de Sophie Fillières (Fr, 1h35) avec Sandrine Kiberlain, Agathe Bonitzer, Melvil Poupaud…

Vincent Raymond | Mardi 13 mars 2018

Moi, en pas mieux :

Quand Margaux, 20 ans, rencontre Margaux, 45 ans… Chacune est l’autre à un âge différent de la vie. La surprise passée, l’aînée paumée tente de guider la cadette en l’empêchant de commettre les mêmes erreurs qu’elle. Mais qui va corriger l’existence de qui ? À l’instar de nombreux “films du milieu” tels que Camille redouble, ou Aïe de la même Sophie Fillières, il flotte dans La Belle et la Belle comme une tentation du fantastique — mais un fantastique un brin bourgeois, qui ne voudrait pas (trop) y toucher ; admettant sagement les faits disruptifs et restant à plat, en surface, sans déranger le moindre objet. Un effet de style ? Plutôt l’incapacité à créer une ambiance par la mise en scène, puisqu’ici tout se vaut. Vous qui entrez dans ce film, ne redoutez pas les atmosphères à la Ruiz, de Oliveira ou des Larrieu ; ne redoutez rien, d’ailleurs, si ce n’est le mol écoulement du temps. On a coutume de qualifier ces comédies d’auteur redondantes tournées dans des catalogues Ikéa à poutres

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À l’ombre du deuil : "Soleil battant"

ECRANS | de Clara & Laura Laperrousaz (Fr, 1h35) avec Ana Girardot, Clément Roussier, Agathe Bonitzer…

Vincent Raymond | Mardi 12 décembre 2017

À l’ombre du deuil :

Un couple et ses deux petites jumelles arrive dans sa résidence au Portugal pour un séjour estival. Très vite, des tensions apparaissent entre les parents et le spectre d’un drame ressurgit : quelques années plus tôt, leur fille aînée a été victime d’un accident fatal en ces lieux… Au vu de l’argument et de la dédicace finale, on devine que les sœurs cinéastes ont puisé dans une histoire vraisemblablement très proche de la leur pour composer ce long-métrage entrant de surcroît en étroite résonance avec un court précédent, Retenir les ciels (2013). Nul ne les blâmera d’user de l’art, en l’occurrence du cinéma, comme d’un médium cathartique. Esthétique, l’image l’est assurément : les plans à la composition picturale tirent parti des paysages, du moindre crépuscule rougeoyant, des nuits profondes. Quant au soleil du titre, s’il ne fait pas forcément ressentir sa morsure brûlante, ses effets sur les corps et les nerfs sont palpables : les gamines infusent dans un mélange de torpeur, d’éclats de voix et de silences. Elles ne sont pas longues a découvrir le se

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Nakache, Toledano, Bacri : « Le banal, c’est de rendre plus extraordinaire l’ordinaire »

Le Sens de la Fête | Pour leur sixième long-métrage, Olivier Nakache et Éric Toledano ont partagé le plaisir de l’écriture du scénario avec un maître en la personne de leur interprète, Jean-Pierre Bacri. Entretien exclusif avec trois auteurs unis par le sens de l’affect… et de l’humour à froid.

Vincent Raymond | Mercredi 4 octobre 2017

Nakache, Toledano, Bacri : « Le banal, c’est de rendre plus extraordinaire l’ordinaire »

Ces jours heureux puis Nos jours heureux étaient nourris d’expériences vécues. Est-ce encore ici le cas ou bien avez-vous dû vous documenter sur le monde des traiteurs ? Olivier Nakache : C’est exactement… les deux. Avec Éric, dans notre jeunesse nous avons travaillé dans le milieu de la fête à tout un tas de postes. Et nous avons effectué un travail d’enquête auprès des brigades de serveurs pour pouvoir préparer le scénario au mieux, en s’inspirant de la réalité. Là, on a dû se récréer des anecdotes vraies pour pouvoir les transformer à notre sauce. Par exemple, les feuilletés aux anchois pour faire patienter les convives, ce n’est pas totalement sorti de notre cerveau… Le film démarre par une embrouille entre la brigade de serveurs et l’orchestre pour le monte-charge : on a vu dix fois ces querelles d’ego, et la hiérarchie que chacun veut s’inventer. Éric Toledano : Dans les mariages, on a toujours été touchés par ceux qui auraient voulu être plus. Je pense beaucoup au personnage de Gilles, un chanteur qui aurait voulu jouer devant un vrai public. On a u

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Y a comme une noce… : "Le Sens de la fête" de Éric Toledano & Olivier Nakache

ECRANS | de Éric Toledano & Olivier Nakache (Fr, 1h57) avec Jean-Pierre Bacri, Jean-Paul Rouve, Gilles Lellouche…

Vincent Raymond | Mardi 3 octobre 2017

Y a comme une noce… :

Depuis trente ans, Max, traiteur exemplaire, organise des mariages. Mais ce soir, il arrive au bout du rouleau : ses vies personnelle et professionnelle semblent s’être concertées pour se déliter au cœur d’une noce compliquée. Pourtant, Max fait comme d’habitude : il gère… Cette comédie douce-amère est taillée sur mesure pour (et un peu par) Jean-Pierre Bacri, idéal en chef-d’orchestre désabusé d’un cortège de bras-cassés, de parasites et d’imprévus. Le droopyssime comédien a en effet mis la main à la pièce montée scénaristique, permettant de judicieuses relances quand le soufflé tend à retomber. On ne fera pas grief à la paire Nakache & Toledano de quelques baisses de régime : il y a tant de “vrais” personnages en jeu — pas des silhouettes — que leur donner de la substance à chacun tient du casse-museau. Essuyant bien des tempêtes, ce mariage-paquebot gouverné par le capitaine Max (seul maître à bord après les réalisateurs) rassem

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Chacun sa route : "Le Chemin" de Jeanne Labrune

ECRANS | de Jeanne Labrune (Fr, 1h31) avec Agathe Bonitzer, Randal Douc, Somany Na…

Vincent Raymond | Mardi 5 septembre 2017

Chacun sa route :

Cambodge, de nos jours. Aspirante bonne sœur, Camille prend chaque jour un chemin bordant les ruines d’Angkor, malgré les interdits. Elle y rencontre Sambath, avec lequel elle déambule et converse. Une proximité naît entre eux… Hanté par le sacré, par l’Histoire et ses spectres (les victimes des Khmers rouges y apparaissent), ce “chemin” évoque une zone frontière limbique entre la vie et la mort, annonciatrice d’un événement funeste, d’un deuil : pour Sambath, celui d’un être aimé ; pour Camille, de son existence d’avant. Alors qu’elle s’était engagée dans une quête spirituelle et s’était de surcroît expatriée, c’est sur cette voie inattendue qu’elle va trouver les réponses à ses interrogations. À mille lieues des fantaisies “chorales” qu’elle réalise depuis une quinzaine d’années, Jeanne Labrune signe ici un film plus intérieur et lent, moins léger, trahissant par la contemplation un besoin profond de recueillement, de recentrage. Un probable cénotaphe intime, sur le modèle de La Chamb

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"Grand froid" de Gérard Pautonnier : cadavre en cavale

ECRANS | de Gérard Pautonnier (Fr-Bel-Pol, 1h26) avec Jean-Pierre Bacri, Arthur Dupont, Olivier Gourmet, Fedor Atkine…

Vincent Raymond | Mardi 27 juin 2017

L’entreprise funéraire d’Edmond Zweck ne devrait pas connaître la crise. Mais dans sa petite bourgade au nord de nulle part, personne ne meurt. Sur le point de licencier son fidèle Georges et son apprenti Eddy, il récupère un défunt. Hélas, les obsèques vont tourner au désastre… Distribution de prestige pour cette comédie d’humour noir-givré, rappelant à bien des égards cette frange de cinéma nordique qui joue sur l’absurdité découlant de la dilatation du temps : chez Roy Andersson, van Warmerdam, Kaurismäki, mais aussi les Coen de Fargo, quand le dérisoire devient par la contemplation forcenée un inépuisable réservoir d’extraordinaire et l’incongru totalement banal — tel le restaurant asiatique, inattendu dans ce décor. Si l’insolite surgit pour faire pivoter l’histoire vers un burlesque macabre, il reste des non-dits tout aussi porteurs de bizarrerie dérangeante (en témoignent les relations troubles “unissant” le prêtre à ses enfants de chœur). Il faut toutefois accepter le rythme traînant du début, parce qu’il participe pleinement de l’écriture comique. Pauton

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"Aurore" : Agnès Jaoui donne émotion et fantaisie

Le Film de la Semaine | Portrait d’une femme à la croisée des émotions et de la vie, cette comédie culottée sur la ménopause brise réellement les règles. Interprète du rôle-titre, Agnès Jaoui donne émotion et fantaisie à ce grand-huit émotionnel, usant de son superbe naturel. Tendre et drôle.

Vincent Raymond | Mardi 25 avril 2017

Aurore a la cinquantaine et les hormones en panique. Et quand son aînée lui annonce qu’elle est enceinte, sa cadette son désir d’arrêter ses études, son nouveau patron ses délires jeunistes, la coupe déborde. Au milieu de ce chaos surgit alors un fantôme de son passé : son premier amour. Heureusement que des actrices comme Agnès Jaoui existent dans la galaxie souvent monochrome du cinéma français pour épouser la figure de la normalité à l’écran. Pour donner une silhouette, un corps et un visage à un personnage féminin irréductible à une seule caractéristique physique ou psychologique ; pour accepter d’être ce qu’elles sont, et non entretenir un paraître pathétique. À ces comédiennes qui s’offrent “nues” à la caméra — non sans vêtement, mais dans la vérité de leur âge et la pureté d’un jeu dépourvu d’afféterie, il convient de manifester avant toute chose un maximum de gratitude. Car on peut parier que sans la conjonction du talent et de la notoriété d’Agnès Jaoui, Aurore n’aurait pas vu le jour. Du genre tout public Film funambule, Aurore se joue de la gravité de son sujet avec un

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"Ma famille t’adore déjà" : mytho dans un bateau

ECRANS | de Jérôme Commandeur & Alan Corno (Fr, 1h24) avec Arthur Dupont, Déborah François, Thierry Lhermitte, Valérie Karsenti…

Vincent Raymond | Mercredi 9 novembre 2016

Avant de convoler avec Eva, Julien demande à rencontrer la famille de sa promise. Mais la belle, menteuse compulsive, a “embelli” la situation de son fiancé pour impressionner les siens. Piégé, l’amoureux va devoir pagayer pour lui sauver la face… Ce scénario bateau tenant sur un Pass Navigo (genre Mon beau-père et moi, avec Thierry Lhermitte cardiaque à la place de Robert De Niro, et régate sur l’île de Ré en sus) était promis au naufrage. Jérôme Commandeur évite de boire la pleine tasse grâce à de bonnes inspirations : faire court, partager la réalisation avec un technicien chevronné et confier les premiers rôles à un duo inattendu venu du cinéma d’auteur : Arthur Dupont et Déborah François. D’un naturel moins cynique que tendre, Commandeur semble préférer la composante sentimentale à la pure comédie — que ses activités d’humoriste lui donnent l’occasion d’explorer ordinairement. Voilà pourquoi son petit couple se révèle plus attachant dans ses désarrois que celui formé par les beaux-parents, usine à stéréotypes déjà mille fois caricaturée.

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"Tout de suite maintenant" : Bonitzer, père et fille

ECRANS | de Pascal Bonitzer (Fr, 1h38) avec Agathe Bonitzer, Vincent Lacoste, Lambert Wilson…

Vincent Raymond | Mardi 21 juin 2016

Intrigante, cette propension qu’a Bonitzer à s’enticher de héros peu sympathiques, et de les sadiser pour faire bonne mesure — cette perversion d’auteur doit certainement revêtir un nom ; elle a en tout cas un public. Ici, il jette son dévolu sur Nora, une Rastignac froide (pour ne pas dire frigide) jouant les Électre dans le monde tortueux de la finance, où tous les coups sont recommandés. Le rôle de cette jeune arriviste, au plan de carrière contrecarré par l’irruption d’affects personnels aussi divers que la possession amoureuse ou le désir de venger son père, il le confie à sa fille à la ville, Agathe — histoire d’ajouter une grille de lecture psychanalytique trouble à son film. Nora n’est pas la seule à être peu aimable : ses aînés sont une bande de socio-traîtres ayant remisé leurs idéaux au profit… du profit, justement, ou bien des névropathes devenus dépressifs, déments ou alcooliques. Bref, personne ou presque ne semble digne d’être sauvé. Disséminant çà et là quelques-unes de ces démonstrations professorales dont il raffole (comme s’amuser à prédire les comportements), Bonitzer confirme surtout son goût de moraliste et s’offre même une envolée fantastique ina

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"L'Outsider" : pour enfin comprendre l'affaire Kerviel

ECRANS | Christophe Barratier remise patine et chansonnette pour prendre le parti de Jérôme Kerviel face à la Loi des marchés. Il réalise une jolie plus-value au passage : grâce à ce film maîtrisé, la séance se clôt par une forte hausse de la valeur de son cinéma.

Vincent Raymond | Mardi 21 juin 2016

Qu’il semble loin, le temps des Choristes, de Faubourg 36 ou de La Nouvelle Guerre des boutons ; cette époque laissant croire que Christophe Barratier préférait idéaliser un passé de carton-pâte, baigné d’insouciance nostalgique, comme s’il fuyait toute représentation du présent. Pour son premier film réellement contemporain, le cinéaste se paie le luxe de traiter frontalement un sujet en or que beaucoup de ses confrères français auraient sans doute évacué comme le mistigri : “l’affaire Kerviel”. Frontalement, c’est-à-dire sans recourir à ce faux-nez habituel qu’est “l’évocation de faits réels” — une touchante pudeur visant à se prémunir d’éventuelles poursuites. Ici, tout étant avéré, Barratier cite nommément et sans barguigner les protagonistes et les ra

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Comme un avion

ECRANS | Bruno Podalydès retrouve le génie comique de "Dieu seul me voit" dans cette ode à la liberté où, à bord d’un kayak, le réalisateur et acteur principal s’offre une partie de campagne renoirienne et s’assume enfin comme le grand cinéaste populaire qu’il est. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 9 juin 2015

Comme un avion

Qu’est-ce qu’un avion sans aile ? Un kayak… Drôle d’idée, qui surgit par paliers dans la tête de Michel (Bruno Podalydès lui-même, endossant pour la première fois le rôle principal d’un de ses films). À l’aube de ses cinquante ans, il s’ennuie dans l’open space de son boulot et dans sa relation d’amour / complicité avec sa femme Rachelle (Sandrine Kiberlain, dont il sera dit dans un dialogue magnifique qu’elle est «lumineuse», ce qui se vérifie à chaque instant à l’écran). Michel a toujours rêvé d’être pilote pour l’aéropostale, mais ce rêve-là est désormais caduque. C’est un rêve aux ailes brisées, et c’est une part de l’équation qui le conduira à s’obséder pour ce fameux kayak avec lequel il espère descendre une rivière pour rejoindre la mer. Une part, car Bruno Podalydès fait un détour avant d’en parvenir à cette conclusion : son patron (Denis Podalydès), lors d’un énième brainstorming face à ses employés, leur explique ce qu’est un palindrome. Pour se faire bien voir, tous se ruent sur leurs smartphones afin de trouver des exemples de mots se lisant à l’endroit et à l’envers. Plus lent à la détente, Michel finira in extremis par

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L’Art de la fugue

ECRANS | De Brice Cauvin (Fr, 1h40) avec Laurent Lafitte, Agnès Jaoui, Benjamin Biolay, Nicolas Bedos…

Christophe Chabert | Mardi 3 mars 2015

L’Art de la fugue

Tiré d’un best-seller de Stephen McCauley, L’Art de la fugue se présente en film choral autour de trois frères tous au bord de la rupture : Antoine se demande s’il doit s’engager plus avant avec son boyfriend psychologue ; Gérard est en instance de divorce avec sa femme ; et Louis entame une relation adultère alors qu’il est sur le point de se marier. Le tout sous la férule de parents envahissants et capricieux — savoureux duo Guy Marchand / Marie-Christine Barrault. On sent que Brice Cauvin aimerait se glisser dans les traces d’une Agnès Jaoui — ici actrice et conseillère au scénario — à travers cette comédie douce-amère à fort relents socio-psychologiques. Il en est toutefois assez loin, notamment dans des dialogues qui sentent beaucoup trop la télévision — les personnages passent par exemple leur temps à s’appeler par leurs prénoms, alors qu’ils sont à dix centimètres et qu’ils entretiennent tous des liens familiaux ou professionnels… C’est un peu pareil pour la mise en scène, plus effacée que transparente, tétanisée à l’idée de faire une fausse note. Malgré tout cela, le film se laisse voir, il arrive même à être parfois touchan

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Maintenant ou jamais

ECRANS | De Serge Frydman (Fr, 1h35) avec Leïla Bekhti, Nicolas Duvauchelle, Arthur Dupont…

Christophe Chabert | Mardi 2 septembre 2014

Maintenant ou jamais

Charles et Juliette rêvent de s’installer avec leurs enfants dans une maison à la campagne, loin des appartements parisiens étriqués. Alors que le chantier démarre, Charles est licencié par la banque qui l’employait ; et, un soir, Juliette se fait voler son sac par un inconnu. Plutôt que de le dénoncer à la police, elle finit par proposer à ce petit voleur sans envergure un deal : organiser le braquage de la banque sus-citée. Maintenant ou jamais commence donc comme Une vie meilleure (déjà avec Leïla Bekhti) et se poursuit à la façon de Sur mes lèvres, avec une femme qui révèle une nature héroïque au contact du crime. L’addition mécanique de deux bons films n’accouche pas forcément d’une merveille, et Serge Frydman a bien du mal à camoufler les invraisemblances de son scénario. Le coup de force initial — le basculement de Juliette et son plan parfaitement orchestré qui surgit tel le lapin du chapeau —pèse lourd sur les péripéties à venir — dont une obscure visite à des malfrats belges trafiquants sur les champs de course ; quant aux at

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«Rendre la réalité poétique et la poésie réaliste»

ECRANS | Entretien avec Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 27 février 2013

«Rendre la réalité poétique et la poésie réaliste»

Comment passez-vous d’un film à l’autre ? Est-ce que par exemple ici, l’envie était de travailler avec de jeunes acteurs ?Agnès Jaoui : Oui et non.Jean-Pierre Bacri : Non et oui. On a voulu écrire pour de jeunes acteurs au début.Agnès Jaoui : Oui, on vieillit ! On commence toujours par établir ce que l’on veut faire, c’est déjà une grande partie du travail. Et ça fait très longtemps qu’on a envie de trouver des formes différentes, puisque le fond, les thèmes sont sensiblement les mêmes. Il y a des archétypes qui se retrouvent…JPB : On a une aire d’exploration et on privilégiera telle ou telle région de cette aire.AJ : En général, on n’arrive pas à trouver cette forme différente. Cette fois, on y est mieux arrivé.JPB : On jubile à l’idée de trouver une forme ludique, comme on aime en voir en tant que spectateur. Je cite toujours Un jour sans fin, mais ça peut être autre chose. On avait imaginé une structure à la Rashomon, ou partir de la fin comme chez Pinter. On n’a pas grand chose à dire au début, donc il fa

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«Chercher Jean-Pierre»

ECRANS | Rencontre autour de la rencontre de Jean-Pierre Bacri et Pascal Bonitzer pour Cherchez Hortense : deux mondes de cinéma a priori étanches, mais unis au cours de l’interview par une vraie complicité. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 3 septembre 2012

«Chercher Jean-Pierre»

Qui est allé chercher l’autre ? Est-ce un rôle écrit pour Jean-Pierre ? Pascal Bonitzer : C’est moi qui suis allé chercher Jean-Pierre, évidemment… Jean-Pierre Bacri : Ou alors il aurait fallu que je lise par Agnès de Sacy le scénario. Et je lui aurais dit : «S’il te plait, dis-lui de penser à moi !». Mais non… Cela aurait pu être une volonté de travailler avec Pascal Bonitzer… JPB : Certes ! Mais mon orgueil stupide ne m’a jamais permis d’écrire à un metteur en scène. Enfin, ce n’est pas de l’orgueil, plutôt une théorie : un acteur qui n’est pas désiré est très malheureux. De même, quand je ne suis pas désiré par une femme, je ne peux pas la convaincre d’être gentille avec moi. C’est ce qui fait que je n’ai jamais pu écrire une lettre à un metteur en scène pour lui dire que j’aimais beaucoup son travail et que j’aimerais travailler un jour avec lui. Parce que s’il me prend, j’aurai toujours dans la tête cette espèce de ver vorace qui dira : «Évidemment, tu lui as demandé». Donc c’est bien vous, Pascal, qui êtes à l’origine de

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Cherchez Hortense

ECRANS | De Pascal Bonitzer (Fr, 1h40) avec Jean-Pierre Bacri, Kristin Scott-Thomas, Isabelle Carré…

Christophe Chabert | Mercredi 29 août 2012

Cherchez Hortense

Depuis Encore, son premier film, le cinéma de Pascal Bonitzer semblait enfermé dans sa propre formule, mélange de parisianisme intello et de lacanisme froid. Cherchez Hortense, d’une certaine manière, n’échappe pas à cette règle : Bonitzer truffe le film de rimes internes aussi ludiques que vaines (un exemple : la femme de Bacri s’appelle Iva, son fils s’appelle Noé) et son intrigue, aussi sophistiquée soit-elle, se réduit in fine à un classique marivaudage avec amant et maîtresse doublé d’un Œdipe tardif. Si le tout est assez mécanique, chaque partie est beaucoup plus libre et enlevée que d'habitude, avec notamment trois séquences extraordinaires qui confrontent Bacri et Claude Rich, entre pure comédie et inquiétude glacée. Bonitzer arrive certes un peu en retard sur la question des sans-papiers, mais il confère une certaine force à son sujet en filmant les ors de la République et ses serviteurs implacables, tellement engoncés dans leur fonction régalienne qu’ils n’ont plus aucun contact avec les réalités humaines qu’ils traitent. Mais le film vaut surtout pour la prestation, une nouvelle fois fabuleuse, de Jean-Pierre Bacri. On a souvent dit

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Du vent dans mes mollets

ECRANS | De Carine Tardieu (Fr, 1h29) avec Agnès Jaoui, Denis Podalydès, Isabelle Carré…

Christophe Chabert | Vendredi 13 juillet 2012

Du vent dans mes mollets

Depuis ses courts-métrages, Carine Tardieu s’applique à regarder le monde avec les yeux des enfants, en général confrontés à des drames qui bouleversent leur naïveté. Avec Du vent dans mes mollets, l’affaire vire au procédé, et on ne voit plus que les gimmicks et les formules à l’écran. Le ripolinage général, la brocante vintage 80 qui sert de direction artistique ou le jeu sur les différents régimes d’image, tout cela distrait sans cesse de l’histoire racontée, il est vrai pas palpitante en soi. Non seulement le film est surproduit, mais il est aussi surécrit, de la voix-off singe savant de sa jeune héroïne au jeu lassant sur les dialogues en franglais entre les parents Jaoui et Podalydès, ou encore une galerie de seconds rôles stéréotypés à souhait. Même quand le film aborde des rivages plus troubles, notamment sexuels, il s’avère d’un grand puritanisme, sur la forme comme sur le fond. Et en devient, du coup, assez irritant. Christophe Chabert

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À moi seule

ECRANS | De Frédéric Videau (Fr, 1h31) avec Agathe Bonitzer, Reda Kateb…

Christophe Chabert | Jeudi 29 mars 2012

À moi seule

S’inspirant de l’affaire Natascha Kampusch, qu’il transpose librement en France aujourd’hui, Frédéric Videau raconte comment Gaëlle, enfermée pendant huit ans par Vincent, un homme dont les motivations resteront jusqu’au bout mystérieuses (besoin d’amour ou envie de paternité ?), échappe à son ravisseur et tente de retrouver ses marques dans la vie réelle. Sujet passionnant, bien entendu, que le cinéaste gâche à force d’auteurisme. Plutôt que de se concentrer sur les rapports entre Gaëlle et Vincent (et laisser toute la place à l’excellent Reda Kateb, comédien physique et nerveux qui écrase littéralement la pauvre Agathe Bonitzer, au jeu statique et psychologique), il filme d’interminables séquences entre Gaëlle et sa mère (Noémie Lvovsky), son père (Bonaffé, dont la présence dans le film reste une énigme), sa psy (Hélène Fillières). L’ennui est total, l’obstination du personnage à garder pour elle ses sentiments vis-à-vis de son geôlier s’apparentant à regarder un mur pendant une heure. Ce cinéma d’auteur, qui ne s’intéresse qu’aux creux, refuse le spectacle et préfère le dialogue à l’action, les points de suspension aux points d’exclamation, est resté bloqué des années en arri

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Une bouteille à la mer

ECRANS | De Thierry Binisti (Fr-Isr, 1h39) avec Agathe Bonitzer, Mahmud Shalaby…

Dorotée Aznar | Mercredi 1 février 2012

Une bouteille à la mer

«Si les gens se tiraient moins dessus et qu’ils faisaient plus l’amour, il y aurait plus de paix dans le monde», disait Audrey Hepburn dans Ariane. «Vous êtes quoi ? une fondamentaliste religieuse ?», lui rétorquait Gary Cooper. Une bouteille à la mer illustre la réplique d’Hepburn en version correspondance (la bouteille à la mer du titre, puis des mails) entre une jeune française installée avec sa famille en Israël et un Palestinien isolé dans la bande de Gaza. Mais Thierry Binisti oublie d’y adjoindre la répartie ironique de Cooper, et son film, tout de bons sentiments téléfilmés, ne décolle jamais de cet œcuménisme un peu usé sur la question. C’est problématique quand l’histoire réduit le conflit à une affaire d’œil pour œil, dent pour dent, négligeant au passage la disproportion des moyens militaires entre les deux forces — qui plus est, dans le film, ce sont les Palestiniens qui frappent les premiers. Dernier point : pour le héros, la France fait figure de terre d’asile parfaite pour commencer une nouvelle vie. On ne peut s’empêcher de penser, en notre for intérieur, qu’il déchantera quand Claude Guéant l’accueillera à la frontière !

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Avant l’aube

ECRANS | De Raphaël Jacoulot (Fr, 1h44) avec Jean-Pierre Bacri, Vincent Rottiers…

Christophe Chabert | Mercredi 23 février 2011

Avant l’aube

Belle surprise que ce "Avant l’aube". Raphaël Jacoulot avait signé un premier film passé inaperçu (et depuis introuvable), "Barrage" ; espérons que celui-ci lui offrira la reconnaissance qu’il mérite. L’action se déroule dans un hôtel isolé des Pyrénées tenu par Jacques Couvreur, un bourgeois hautain (Bacri, fantastique, utilise habilement sa sympathie bougonne pour rendre ambivalent son personnage). Pour camoufler un accident mortel et préserver la réputation d’un fils que pourtant il n’estime guère, il prend sous son aile le seul témoin, Frédéric, un ancien délinquant en réinsertion (Vincent Rottiers, acteur instinctif et physique, toujours aussi passionnant). Jacoulot installe avec patience les rouages de la double mécanique qui se referme sur Frédéric : celle du polar, huilée par de nombreuses zones d’ombre (crime crapuleux ou acte de lâcheté ordinaire ?) ; et celle, plus dure encore, de l’illusion d’une ascension sociale favorisée par un transfert de paternité. Sans tapage mais avec une réelle maîtrise du temps et de l’espace — quoique ouverte à inattendue, comme dans cette séquence à Andorre, territoire cinématographique vierge et fascinant que le cinéaste peint en Hong-Ko

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Bus Palladium

ECRANS | De Christopher Thompson (Fr, 1h40) avec Marc-André Grondin, Arthur Dupont, Elisa Sednaoui…

Dorotée Aznar | Vendredi 12 mars 2010

Bus Palladium

Inutile de chercher loin l’horizon esthétique de Bus Palladium. Il vient d’une époque, celle des Enfants du rock, que toute une génération (celle de Christopher Thompson) tente aujourd’hui de réhabiliter avec nostalgie. Ainsi cette chronique d’une bande de potes montant un groupe dans les 80’s n’est que le lègue spirituel des amis de Philippe Manœuvre aux baby rockers slimanisés et autres kids de La Nouvelle star ; qui ont trouvé ici leur film étendard, passionné mais stérile, enfermé dans une vision du rock vintage où les signes sont clichés. Toc, balisé et jamais musical, Bus Palladium rejoint LOL au catalogue d’un cinéma trans-générationnel rêvant inconsciemment de réactualiser l’atomisation narrative d’Hélène et les garçons. Sa vraie référence. JD

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Adieu Gary

ECRANS | De Nassim Amaouche (Fr, 1h15) avec Jean-Pierre Bacri, Dominique Reymond… (sortie le 22 juillet)

Christophe Chabert | Vendredi 10 juillet 2009

Adieu Gary

Grand prix de la Semaine de la critique au dernier festival de Cannes, Adieu Gary est effectivement une jolie découverte, malgré ses petits défauts (de jeunesse ?). Après des années d’absence, Samir revient dans son «pays», une cité ouvrière ardéchoise figée après la fermeture de l’usine, et y retrouve son père et ses amis, tous plombés par la résignation. Le décor étonnant du film est pour beaucoup dans sa séduisante étrangeté : dans cette ville fantôme, les personnages sont effectivement en train de devenir des spectres de leur humanité passée. La manière dont Amaouche aborde les questions sociales contemporaines (le deal de drogue, le chômage endémique, l’immigration), sans s’y appesantir mais avec d’étonnantes ellipses de mise en scène, témoignent d’un réel talent de cinéaste. Dommage dès lors que son travail en vignettes subisse un réel passage au vide en son milieu (le film, pourtant très court, est encore un peu long). Il faut donc attendre les dernières séquences, très touchantes, pour que les personnages sortent de leur apathie et se remettent à espérer, ensemble. Christophe Chabert

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Un chat un chat

ECRANS | De Sophie Fillières (Fr, 1h47) avec Chiara Mastroianni, Agathe Bonitzer…

Christophe Chabert | Mercredi 18 mars 2009

Un chat un chat

Déconnecté. C’est le mot qui vient à l’esprit après ce troisième film de Sophie Fillières (on gardait, sans savoir pourquoi, un souvenir évanescent mais agréable du précédent, Gentille). Un chat un chat, c’est une sorte d’abîme de l’auteurisme français, qui pense sérieusement que Jean-Claude Biette et Gérard Frot-Couttaz sont les plus grands cinéastes hexagonaux des trente dernières années. Ça, c’est pour la déconnection cinéphile… Un chat un chat, ce sont des situations à l’étrangeté calculée et du coup jamais drôles, des personnages qui sentent bon l’autofiction mal déguisée (une auteur de roman, une élève de khâgne), des dialogues avec une langue impossible, ni musicale, ni réaliste, juste décalée pour être décalée. Ça, c’est pour la déconnection scénaristique… Un chat un chat, c’est enfin un sommet de non-réalisation, avec un mouvement de caméra tous les trente plans, souvent un simple recadrage sur une action hiératique. Pas de direction artistique, certes, mais ni coiffeurs, ni costumes, à peine un chef opérateur, du son direct crade : une esthétique fière de sa pauvreté. Oh ! Y a quelqu’un derrière la caméra ? Et à la production

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Parlez-moi de la pluie

ECRANS | Le troisième film d’Agnès Jaoui reprend, avec un peu trop d’évidence, les thèmes développés dans les deux précédents, mais y fait entrer une nouvelle figure : Jamel Debbouze, impressionnante raison d’être de cette comédie douce-amère. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 4 septembre 2008

Parlez-moi de la pluie

Il arrive à Agnès Jaoui ce qui est arrivé, au mitan des années 80, à Woody Allen (cinéaste qu’elle a toujours considéré comme un modèle) : une sensation de redite brillante, de trop grande maîtrise dans l’écriture et de sécurité tranquille dans la mise en scène, invisible plutôt que transparente. Son nouveau film, Parlez-moi de la pluie, s’articule autour de deux axes : un reportage autour d’une femme se lançant en politique et ses retrouvailles avec sa sœur dans la maison familiale. Jaoui y reprend le thème de Comme une image : les rapports de vassalité entre ceux qui sont destinés, par atavisme ou par ambition, à réussir et ceux qui avancent dans la vie avec un pied-bot social. Quant aux difficiles relations humaines au sein d’une fratrie, Jaoui les avait déjà évoqués comme auteur dans Un air de famille et Cuisines et dépendances. La présence, formidable mais familière, de Jean-Pierre Bacri en documentariste mytho, rajoute à cette sensation d’être en territoire déjà connu. Certes, les dialogues sont brillants, les situations justes, parfois hilarantes, et l’envie d’élaborer un discours en conservant une subtile dialectique est louable. Mais

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«Sur la pointe des pieds»

MUSIQUES | Entretien / Agnès Jaoui, marraine du festival, est passée avec talent du cinéma à la musique latine. Propos recueillis par CC

Christophe Chabert | Mercredi 14 mars 2007

«Sur la pointe des pieds»

Peut-on trouver des racines à votre démarche musicale dans les films que vous avez tournés ? Je pense au flamenco qu'on entend dans Cuisine et dépendances... Agnès Jaoui : Eh non ! Je n'avais jamais compris pourquoi Philippe Muyl, le réalisateur, avait mis du flamenco à ce moment-là. À l'époque, pour moi, ça sonnait plutôt comme des castagnettes. Après, je me suis dit : «quand je pense qu'il a enregistré avec ces mecs-là !». Ça fait partie des hasards étranges, donc... La chanson dans Le Rôle de sa vie et votre rôle de professeur de chant dans Comme une image, ça n'était pas un hasard ? Là, non. Dans le premier cas, François Favrat m'avait entendu chanter et savait mon amour pour Cuba ; quant au professeur de chant, je fais du chant classique depuis des années. Vous avez choisi de commencer de manière assez modeste, une tournée en 2004 dans des festivals mais pas en tête d'affiche... Je suis arrivée sur la pointe des pieds. C'était une chose de prendre beaucoup de plaisir à faire ça avec des copains, une autre de savoir si ça pouvait être partagé, en faisant abstraction du fait que j'étais comédienne. Les gens venaient sans savoir ce qu'ils allaient entendre, et il y a eu quel

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