Jimmy P.

ECRANS | Changement d’époque et de continent pour Arnaud Desplechin : dans l’Amérique des années 50, un ethnologue féru de psychanalyse tente de comprendre le mal-être d’un Indien taciturne. Beau film complexe, Jimmy P. marque une rupture douce dans l’œuvre de son cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 septembre 2013

Photo : © Nicole Rivelli - Why Not Productions


Quelque part dans les plaines américaines au début des années 50 ; James Picard, Indien Blackfoot ayant combattu sur le front français durant la Deuxième Guerre mondiale, souffre depuis de vertiges et de malaises à répétition. Interné dans un hôpital, on diagnostique sa schizophrénie, sans toutefois trouver de lésions cérébrales. Les médecins décident de faire appel à l'ethnologue français Georges Devereux, spécialiste des tribus indiennes mais aussi adepte des méthodes freudiennes, qu'il entend appliquer pour éclaircir le cas Jimmy P.

Le dépaysement que provoque le nouveau film d'Arnaud Desplechin tient autant à la transplantation de son cinéma dans un espace résolument en rupture avec ses films précédents, qu'à l'inflexion qu'il donne dès les premières images à sa mise en scène. Comme si la confrontation avec l'Amérique était aussi une confrontation avec le cinéma américain, Desplechin s'inscrit ici dans une lignée classique qui irait de Ford à Eastwood. Cette quête de fluidité et d'élégance peut dérouter au premier abord ; mais la recherche de la simplicité est un des enjeux narratifs de Jimmy P., et elle se fait à travers un pourtant complexe et tortueux chemin où la parole est une action.

L'échange

Desplechin a toujours tourné autour du travail psychanalytique — Paul Dedalus dans Comment je me suis disputé… apparaissait aux premières images sur le divan de son psy. Ici, il est à la fois le centre et le moteur du film, et toute l'ambition de la mise en scène est d'en reproduire les phases, de l'euphorie à la détresse, du doute à la prise de conscience. La clé de l'édifice tient dans ce qu'échangent Devereux et Picard : d'abord de la confiance, puis de la gratitude, et enfin la compréhension de ce qui les unit.

Si Picard finit par identifier la source de son trauma — en l'occurrence, plusieurs figures féminines qui sont autant de plaies mal cicatrisées — Devereux entretient lui aussi des rapports complexes avec le sexe opposé. Plus latent encore, chacun transporte avec lui le déracinement d'un peuple — indien pour Picard, juif pour Devereux — mais refuse d'en être le porte-parole. Ce qui, en fin de compte, scelle leur amitié, c'est la sensation d'être des gens doués de bonté, bonté qu'ils reconnaissent mutuellement chez l'autre. Ça pourrait être naïf, mais ça ne l'est jamais, car Desplechin fait tout transiter par son duo d'acteurs, rencontre aussi improbable que celle qui se joue dans la fiction, mais qui finit par sonner comme une évidence : deux grands comédiens qui partagent une même générosité de jeu.

Jimmy P.
D'Arnaud Desplechin (Fr, 1h52) avec Benicio Del Toro, Mathieu Amalric…


Jimmy P.

D'Arnaud Desplechin (Fr, 1h54) avec Mathieu Amalric, Benicio del Toro... Au lendemain de la seconde guerre mondiale, Jimmy Picard, un Indien blackfoot ayant combattu en France, est admis à l’hôpital militaire de Topeka, au Kansas, un établissement spécialisé dans les maladies du cerveau.
Cinéma Comœdia 13 avenue Berthelot Lyon 7e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Roubaix" : prix Jacques Deray

ECRANS | (À lire à haute voix, façon Stéphane de Groodt) « —Prenons les paris, ce sera Roubaix. —Quoi donc ? —Le César, à Paris le 28 février. —Sauf si Ly l'a, (...)

Vincent Raymond | Mardi 18 février 2020

(À lire à haute voix, façon Stéphane de Groodt) « —Prenons les paris, ce sera Roubaix. —Quoi donc ? —Le César, à Paris le 28 février. —Sauf si Ly l'a, évidemment. —Quel lilas ? —Non, le Ly, Ladj. —Le Ly qui l'Oscar n'a pas eu ? —Celui-là même. —Admettons. —Mais à Lyon, sans pari, Roubaix aura le 22 son Prix. -De consolation ? —Non, Deray. —Comme Odile ? —On s'égare… —D’ailleurs pourquoi la Gare de Lyon est à Paris et pas à Roubaix ? —Parce que Paris est tout petit pour ceux qui Zem comme nous d'un si grand amour… » etc. Roubaix À l’Institut Lumière ​le samedi 22 février

Continuer à lire

Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

Roubaix, une lumière | Arnaud Desplechin délaisse, en apparence, la veine introspective pour signer un film noir tiré d’un fait divers authentique survenu dans sa ville natale. Rencontre avec le cinéaste autour de la genèse de cette œuvre, sa méthode, ses doutes et ses joies. Mais aussi du théâtre… (attention, spoilers)

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

La tension est-elle un peu retombée depuis Cannes ? Arnaud Desplechin : C’était très intense ! Le soir de la projection a été un moment assez bouleversant pour chacun des acteurs. Il y a eu deuxième ovation pour eux et j’ai vu Roschdy qui était comme un petit garçon. Il y a un amour des acteurs spécifique à Cannes : c’est le seul endroit où vous pouvez leur offrir cet accueil. Avec les photographes, les sourires, les encouragements, il y a tout un rituel qui est mis en place… À Venise, c’est différent, c’est le metteur en scène qui ramasse tout. Comment avez-vous choisi Roschdy Zem ? Je le connais depuis très longtemps, par ma maison de production. Je l’avais déjà repéré dans les films de Téchiné où il avait fait de petites apparitions et je m’étais dit : « celui-là, on va compter avec lui ». Et quand j’ai vu N’oublie pas que tu vas mourir… Même sa partition dans Le Petit Lieutenant est vachement bien. Après toute sa carrière, Indigènes… Il a une performance meurtrie de vie dans un film qui m’avait bouleversé, La Fille de Monaco. Ce n’est pas un film “noble“ — il n’avait pas co

Continuer à lire

Divers faits d’hiver : "Roubaix, une lumière"

Thriller | Arnaud Desplechin retourne dans son Nord natal pour saisir le quotidien d’un commissariat de police piloté par un chef intuitif et retenu. Un polar humaniste où la vérité tient de l’épiphanie, et la parole du remède. Le premier choc de la rentrée cinématographique.

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Divers faits d’hiver :

L’arrivée d’un nouveau lieutenant, des incendies, une disparition de mineure, le crime d’une personne âgée… Quelques jours dans la vie et la brigade de Yacoub Daoud, patron du commissariat de Roubaix, pendant les fêtes de Noël… « On est de son enfance comme on est de son pays », écrivait Saint-Exupéry. Mais quid du pays de son enfance ? En-dehors de tous les territoires, échappant à toute cartographie physique, il délimite un espace mental aux contours flous : une dimension géographique affective personnelle, propre à tout un chacun. Et les années passant, le poids de la nostalgie se faisant ressentir, ce pays se rappelle aux bons (et moins bons) souvenirs : il revient comme pour solder un vieux compte, avec la fascination d’un assassin de retour sur les lieux d’un crime. Aux yeux du public hexagonal, voire international, Arnaud Desplechin incarne la quintessence d’un cinéma parisien — un malentendu né probablement de l’inscription de La Sentinelle et de Comment je me suis disputé dans des élites situées, jacobinisme ob

Continuer à lire

J’ai piscine : "Le Grand Bain"

Comédie | de Gilles Lellouche (Fr., 2h02) avec Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoît Poelvoorde…

Vincent Raymond | Mardi 16 octobre 2018

J’ai piscine :

Chômeur dépressif, Bertrand rejoint un groupe de bras cassés, tous vaguement en déroute personnelle, pour former une très baroque équipe de natation synchronisée masculine. Entraînés par deux ex championnes azimutées, les gars vont se révéler aux autres et à eux-mêmes… Gilles Lellouche réalisateur, ce n’est pas une nouveauté : co-auteur de courts ainsi que d’un long avec son ancien complice Tristan Aurouet (Narco, 2004), il avait aussi participé à la trop inégale (dé)pantalonnade Les Infidèles (2012) avec un autre de ses potes, Jean Dujardin. En revanche, c’est la première fois qu’il se retrouve en solo derrière la caméra pour un long. Si son fidèle Guillaume Canet figure au générique, il n’en est pas le centre de gravité : Le Grand Bain est une authentique histoire sur le groupe et la force de l’union. Pas d’un club de quadra friqués pérorant en buvant des huîtres ; plutôt une collection de paumés de la classe jadis mo

Continuer à lire

La barbe ! (à ras) : "Barbara" de Mathieu Amalric

Biopic | de et avec Mathieu Amalric (Fr, 1h37) avec également Jeanne Balibar, Vincent Peirani…

Vincent Raymond | Mardi 5 septembre 2017

La barbe ! (à ras) :

Une comédienne endosse pour les besoins d’un film le rôle de la chanteuse Barbara. On la suit hors et sur le plateau, tentant de s’approprier ce personnage fantasque et nocturne ; cette icône qui, en réalité, est une idole que fantasme un réalisateur obsessionnel… Mathieu Amalric succombe à son tour à la mode du biopic, tentant une approche conceptuelle d’un fragment de l’existence de la longue dame brune. En l’occurrence, il mêle les répétitions d’une actrice-jouant-Barbara à des images d’archives de l’authentique Barbara répétant en tournée. Un collage-hommage dont on devine l’intention : montrer la convergence de démarches artistiques absolues tout en provoquant un trouble visuel et mental chez le spectateur grâce à la “performance” de la comédienne. Las ! De confusion, il n’y a guère : le mélange d’images fait surtout rejaillir l’artifice et l’inanité du simulacre. Si Jeanne Balibar, tristement horripilante dans le surjeu maniéré dont elle est coutumière, semble donner l’impression de se regarder jouer — et de s’écouter chan

Continuer à lire

"Les Fantômes d’Ismaël" : retour magistral pour Arnaud Desplechin

Le Film de la Semaine | Arnaud Desplechin entraîne ses personnages dans un enchâssement de récits, les menant de l’ombre à la lumière, de l’égoïsme à la générosité dans un thriller romanesque scandé de burlesque, entre John Le Carré, Bergman, Allen et Hitchcock. Vertigineusement délicieux.

Vincent Raymond | Mardi 16 mai 2017

Revoici Desplechin en sa pépinière cannoise, là où il a éclos et grandi. Qu’il figure en compétition ou pas importe peu, désormais : les jurys l'ont, avec une constance confinant au gag, toujours ignoré. De par sa distribution glamour internationale, Les Fantômes d’Ismaël convient à merveille pour assouvir l’avidité multimédiatique d’une ouverture de festival. Il allie en sus les vertus quintessentielles d’un film d’auteur — d’un grand auteur et d’un grand film. Ismaël en est le héros paradoxal : inventeur d’histoires, ce cinéaste se trouve incapable de tourner après que Carlotta, son épouse disparue depuis vingt ans, a refait surface dans sa vie. Plus fort que ses fictions, ce soudain coup de théâtre a en outre provoqué le départ de sa compagne Sylvia… Du grand spectral Si Desplechin exprime ici un désir frénétique de romanesque, il montre que l’imprévisibilité de l’existence surpasse par son imagination la plus féconde des machines à créer… dans le temps qu’il démultiplie les déploiements

Continuer à lire

"À Jamais" : possession, le retour

ECRANS | de Benoît Jacquot (Fr-Port, 1h30) avec Mathieu Amalric, Julia Roy, Jeanne Balibar…

Vincent Raymond | Mardi 6 décembre 2016

Un réalisateur meurt dans un accident alors qu’il travaille à un nouveau projet. Sa nouvelle compagne et actrice investit alors son absence, au point de ressentir comme une étrange résurgence de sa présence… Inspiré par sa nouvelle muse Julia Roy, l’infatigable Benoît Jacquot poursuit une œuvre habitée par le trouble en s’essayant au film de fantôme. Poursuivre, c’est d’ailleurs le principe de ce thriller “métapsychologique” adoptant un chemin labyrinthique, dupliquant réalité et souvenirs transformés ; faisant la part belle à l’onirisme et aux contours flous de l’état modifié de conscience. Les séquences s’enchaînent dans une splendide disjonction, comme une cascade de songes en mouvement. Sommes-nous dans le dédale d’un deuil impossible dégénérant en pathologie, ou bien assiste-t-on au contraire à son accomplissement — certes particulier ? L’ambiance que dispense Jacquot rappelle celle du mal-aimé Femme Fatale (2002) de DePalma ou de Alice ou la dernière fugue (1976), dont Chabrol disait qu’il était “hélicoïdal” ; des films envoûtants dans lesquels il faut savoir s’abandon

Continuer à lire

A perfect day (un jour comme un autre)

ECRANS | de Fernando León de Aranoa (Esp, 1h46) avec Benicio Del Toro, Tim Robbins, Mélanie Thierry…

Vincent Raymond | Mardi 15 mars 2016

A perfect day (un jour comme un autre)

Une situation de guerre absurde, une équipe d’intervention des Nations Unies, des humanitaires parlant dans toutes les langues et ne se comprenant pas… Toutes les conditions sont réunies pour mettre sur pied un europudding des familles, dans l’esprit du No Man’s Land de Danis Tanović ; une de ces comédies concernées à visée universaliste qui parfois montent comme un soufflé à la faveur d’un festival, et retombent dans les limbes une fois l’astuce (ou la supercherie) dévoilée. Pas de chance pour Fernando León de Aranoa, ça n’a pas pris. Un court-métrage bien senti aurait été plus efficace pour montrer la bêtise au front de taureau des administrations internationales. VR

Continuer à lire

Arnaud Desplechin : «L'altérité, c'est le sel absolu.»

ECRANS | Paul Dédalus, les jeunes comédiens, Roubaix, Mathieu Amalric et l’appétit pour les autres : le cinéaste Arnaud Desplechin aborde avec nous les grands sujets de son œuvre et de son dernier film, le sublime "Trois souvenirs de ma jeunesse". Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 mai 2015

Arnaud Desplechin : «L'altérité, c'est le sel absolu.»

Pourquoi avoir eu envie de revenir sur la jeunesse de Paul Dédalus ? Arnaud Desplechin : C’est venu en plusieurs temps. Ça faisait longtemps que me trottait dans la tête l’idée de faire un film non pas sur l’enfance de Paul Dédalus, mais avec des jeunes gens, des acteurs qui n’auraient pas mon âge. J’avais des notes qui s’accumulaient sur des projets, quelques bribes de scènes… Avec le temps, avec l’âge, avec les films précédents que j’ai faits, j’avais très envie de faire un film avec des gens qui n’auraient pas d’expérience du cinéma, sans pour autant faire un documentaire sur eux. Avec l’écriture qui est la mienne, j’avais une grande inquiétude : est-ce que je pourrais trouver des jeunes gens qui pourraient dialoguer avec moi pour fabriquer quelque chose ? Au tout début de Comment je me suis disputé…, un narrateur ouvre le récit en disant «Voilà plus de dix ans que Paul et Esther sont ensemble et voilà plus de dix qu’ils ne s’entendent pas.» Je me disais : c’est quoi ces dix ans ? C’était sur la naissance de ce couple, lui jeune Parisien, elle encore provinciale et ce rapport d’amour entre eux. J’a

Continuer à lire

Trois souvenirs de ma jeunesse

ECRANS | Conçu comme un prequel à "Comment je me suis disputé...", le nouveau et magistral film d’Arnaud Desplechin est beaucoup plus que ça : un regard rétrospectif sur son œuvre dopé par une énergie juvénile, un souffle romanesque et des comédiens débutants remarquables. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 mai 2015

Trois souvenirs de ma jeunesse

En 1996, Paul Dedalus avait trente ans, tentait de terminer sa thèse de philosophie et se séparait de sa compagne Esther. Vingt ans après, il finit une mission d’anthropologue au Tadjikistan, où il partage son lit avec une ravissante autochtone et s’apprête à rentrer en France pour travailler au Quai d’Orsay. De Comment je me suis disputé… (Ma vie sexuelle) à Trois souvenirs de ma jeunesse (Nos Arcadies), Dédalus n’a pas seulement vieilli — et son interprète avec lui, Mathieu Amalric, fiévreux et génial ; il a aussi été transformé par l’œuvre d’Arnaud Desplechin. Lorsqu’il démarre un vaste retour sur lui-même, sur son enfance et son adolescence, ce Dédalus-là n’est, comme l’eau du fleuve selon Héraclite, plus tout à fait le même, mais pas tout à fait un autre non plus. Ce n’est pas qu’une affaire de torsion entre le premier film et son prequel ; il y en a, puisque l’anthropologie remplace la philosophie et que Desplechin a pris des libertés avec la chronologie de son histoire avec Esther. Cela a aussi à voir avec la manière dont un

Continuer à lire

La Chambre bleue

ECRANS | Comme un contre-pied à "Tournée", Mathieu Amalric livre une adaptation cérébrale, glacée et radicale d’un roman de Simenon, où l’exhibition intime se heurte au déballage public, laissant dans l’ombre le trouble d’un amour fou et morbide. Intrigant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 13 mai 2014

La Chambre bleue

Que s’est-il passé dans la chambre bleue ? Le film fait d’abord semblant de ne rien cacher des ébats auxquels se sont livrés Julien et Esther, qui se sont connus au lycée et se retrouvent, quadras et mariés, pour vivre une passion adultère. Mathieu Amalric filme leurs corps nus dans des compositions ouvertement picturales et fragmentées, soulignées par une image au format carré et un usage méticuleux des longues focales : une lèvre mordue, un sexe féminin, une main qui caresse un ventre ; et au milieu une goutte de sang sur un drap immaculé, qui trouvera un écho plus tard dans un éclat de confiture qui tombe sur un sol blanc. Cette déconstruction de l’espace s’accompagne d’une déconstruction du temps : un crime a été commis et Julien se retrouve devant des policiers, un avocat, un psychologue… Qui a tué qui et pourquoi ? La Chambre bleue n’a pourtant rien d’un polar et ce qui intéresse Amalric dans le roman de Simenon, c’est un tout autre mystère : celui qui unit deux amants dont le secret est soudain dévoilé aux yeux de tous. C’est ce mystère qui rôde dans les interstices des plans, au carrefour d’une mise en scène faussement exhibitionniste et du déballage méd

Continuer à lire

The Grand Budapest Hotel

ECRANS | Avec "The Grand Budapest Hotel", Wes Anderson transporte son cinéma dans l’Europe des années 30, pour un hommage à Stefan Zweig déguisé en comédie euphorique. Un chef-d’œuvre génialement orchestré, aussi allègre qu’empreint d’une sourde inquiétude. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 février 2014

The Grand Budapest Hotel

The Grand Budapest Hotel, au départ, c’est un livre, lu par une jeune fille blonde sur un banc enneigé de la ville de Lutz, à côté de la statue de son auteur. Ce livre raconte l’histoire du Grand Budapest Hotel telle qu’elle fut rapportée à l’écrivain lors d’un séjour dans ses murs au cours des années 60 par le propriétaire de l’hôtel, Zéro Moustapha. Cette histoire est aussi celle de Mr Gustave, concierge du Grand Budapest du temps de sa splendeur dans les années 30, juste avant le début de la guerre, mentor et ami de Zéro. Le Grand Budapest Hotel était alors un bastion du luxe et du raffinement au cœur de l’Europe, dans la République de Zubrowka. À l’arrivée, The Grand Budapest Hotel est un film de Wes Anderson, autrement dit une pure création : rien de tout cela n’existe, tout a été réinventé par l’imaginaire du cinéaste. Mais ce monde fantaisiste laisse deviner en transparence la véritable Histoire européenne, du temps de ses heures les plus tragiques. Partition virtuose La narration en poupées russes qui lance le film — un récit à l’intérieur d’un récit à l’intérieur d’un récit —, redoublée par les constants changements de raconte

Continuer à lire

Arrête ou je continue

ECRANS | De Sophie Fillières (Fr, 1h42) avec Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric…

Christophe Chabert | Mardi 25 février 2014

Arrête ou je continue

Un chat, un chat hérissait déjà le poil ; Arrête ou je continue donne sérieusement envie d’en finir avec le cinéma de Sophie Fillières, désormais pris au piège de son autarcie, comme coupé de la réalité — du monde comme du cinéma d’aujourd’hui. Pour raconter la peur du temps qui passe chez une quadragénaire qui voit ses enfants grandir, son corps lui échapper et l’amour pour son mari s’éroder, elle en passe par des situations où seule l’intention de la scène compte, jamais sa mise en forme à l’écran. Dialogues signifiants et surécrits — à côté, ceux des Larrieu paraissent naturalistes —, direction artistique proche de zéro — murs blancs, accessoires choisis au supermarché du coin — figurants livrés à eux-mêmes — la scène de la fête atteint des sommets en la matière — et absence hallucinante de rythme ; tout concourt à une grande caricature d’auteurisme à la française, à la fois arrogant et pauvre, où l’on ne voit ni les personnages, ni l’histoire, juste Fillières riant toute seule de ses piètres trouvailles — elle s’appelle Pomme, il s’appelle Pier

Continuer à lire

L’Amour est un crime parfait

ECRANS | Derrière une intrigue de polar conduite avec nonchalance et un manque revendiqué de rigueur, les frères Larrieu offrent une nouvelle variation autour de l’amour fou et du désir compulsif. Si tant est qu’on en accepte les règles, le jeu se révèle assez fascinant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 10 janvier 2014

L’Amour est un crime parfait

Dans le campus suisse high tech où se déroule une partie de L’Amour est un crime parfait, débarquent à mi-film des spécialistes américains des techniques scénaristiques, venus à la pêche aux jeunes talents parmi les classes de lettres de l’université. Ce que Marc, le professeur de littérature incarné par un Mathieu Amalric frénétique, passant de l’exaltation à l’angoisse avec le même regard fiévreux, voit comme une menace. Plus tard, le même Marc, rejoignant son chalet isolé dans les montagnes enneigées, y découvre sa sœur Marianne (Karin Viard) avachie sur le canapé avec son rival Richard (Denis Podalydès), tous deux affublés de lunettes ridicules pour voir sur un écran plasma gigantesque la version 3D des Derniers jours du monde, le précédent film des frères Larrieu… Deux digressions sans rapport avec le récit policier qu’ils nous racontent, mais qui font office de plaidoyer pro domo rigolard envers leur méthode, peu soucieuse d’efficacité ou de rigueur narrative. En cela, L’Amour est un crime parfait

Continuer à lire

La Vénus à la fourrure

ECRANS | Une actrice, un metteur en scène, un théâtre et "La Vénus à la fourrure" de Sacher-Masoch : un dispositif minimal pour une œuvre folle de Roman Polanski, à la fois brûlot féministe et récapitulatif ludique de tout son cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 6 novembre 2013

La Vénus à la fourrure

À sa sortie, on avait pris Carnage pour une sorte de repli stratégique de la part de Roman Polanski. L’adaptation de la pièce de Yasmina Reza venait après ses déboires avec la justice suisse, et le choix d’un huis clos à quatre personnages lui permettait de tourner vite en déclinant en virtuose sa science du découpage et de la mise en scène. Surtout, il y circulait une rage que l’on imaginait circonstanciée, là encore liée à cette énième humiliation dans une vie déjà chaotique. Derrière sa réjouissante santé, par-delà la comédie de mœurs labyrinthique à laquelle Polanski nous convie, La Vénus à la fourrure poursuit ce double geste de façon enthousiasmante. C’est une charge virulente contre l’époque et ses travers, ici pris sous l’angle de la lutte des sexes, et c’est à nouveau un huis clos tiré d’une pièce de théâtre, signée cette fois David Ives ; sauf le théâtre est le lieu et la matière du film, même si, en transparence, le cinéaste vise aussi tout ce qu’implique l’acte de mettre en scène, y compris le s

Continuer à lire

«Jimmy P. est un buddy movie»

ECRANS | Rencontre avec Arnaud Desplechin autour de son dernier film, «Jimmy P.» et des nombreux échos qu’il trouve avec le reste de son œuvre, une des plus passionnantes du cinéma français contemporain. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 septembre 2013

«Jimmy P. est un buddy movie»

Votre cinéma a un rapport important avec la psychanalyse, bien avant Jimmy P. : la séance d’ouverture de Comment je me suis disputé…, l’internement de Matthieu Amalric dans Rois et reine, même la scène finale de La Sentinelle… Pourquoi avoir tourné autour de la psychanalyse avant d’y consacrer non pas le sujet, mas le cœur d’un de vos films ?Arnaud Desplechin : C’est une réponse décevante mais je ne sais pas bien pourquoi. Je sais que ce sont des scènes que j’aime beaucoup dans les films ; c’est sûrement aussi la lecture des romans de Philip Roth où les personnages sont en analyse. Au lieu de donner une explication du personnage, ça ouvre le champ des angles sur lui. Au début de Comment je me suis disputé…, le personnage est chez son analyste avec qui manifestement ça ne se passe pas très bien, mais tout d’un coup il y a une plongée dans ses souvenirs, dans une parole libre avec des moments où on ne sait pas si le personnage se ment à lui-même ou s’il dit la vérité. Je n’aimerais pas l’idée d’un privi

Continuer à lire

Classique chic

ECRANS | Le cinéma de patrimoine, par-delà le festival Lumière, va-t-il devenir le prochain enjeu de l’exploitation lyonnaise ? En attendant d’aller voir de plus près ce qui se passe en la matière, revue des classiques à l’affiche dans les mois à venir et focus sur l’intégrale Desplechin proposée au Cinéma Lumière en septembre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 23 août 2013

Classique chic

Le succès du festival Lumière aurait-il aiguisé les appétits ? Toujours est-il qu’il semble désormais certain que l’exploitation lyonnaise, saturée de multiplexes et peinant à trouver une solution à ce qu’il faut bien appeler le "blocage Moravioff", qui laisse les CNP dans une situation de précarité extrême, empêchant ainsi une exploitation décente pour l’ensemble du cinéma d’art et essai, regarde de près ce qui se passe sur le terrain du cinéma de patrimoine. UGC Ciné Cité Confluence et le Comoedia ont développé tout l’été une politique de programmation de classiques — parfois incongrus du côté de chez UGC, comme Trois femmes de Robert Altman — et Plein soleil a eu droit à une exposition sur les écrans comme on n’en avait pas vu depuis longtemps pour un film tourné il y a près de soixante ans ! L’Institut Lumière et Thierry Frémaux n’ont jamais caché leur envie de donner un petit frère à leur cinéma Lumière de la rue du Premier film, d’autres circuits s

Continuer à lire

Cannes, à la Vie, à l’amour…

ECRANS | En couronnant ce qui est incontestablement le meilleur film de la compétition, "La Vie d’Adèle" d’Abdellatif Kechiche, Steven Spielberg et son jury ont posé un beau point final à un 66e festival de Cannes passionnant en son centre, sinon dans ses périphéries. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 27 mai 2013

Cannes, à la Vie, à l’amour…

Y croyait-on vraiment ? Imaginait-on Steven Spielberg se lever de sa chaise durant la cérémonie du palmarès cannois pour annoncer, du haut de sa stature de cinéaste mondialement reconnu et présentement président du jury, la Palme à La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, chef-d’œuvre du naturalisme à la française relatant la passion entre Adèle et Emma à coups de grands blocs de réalité réinventée, des premiers regards à la dernière étreinte en passant par de longs moments d’intimité physique ? C’est pourtant ce qui s’est passé, et on en est encore ému. Car si La Vie d’Adèle n’était pas notre film préféré de la compétition — on dira lequel plus tard — c’était d’évidence le meilleur, le plus incontestablement ample et abouti, le plus furieusement contemporain, que ce soit dans sa matière romanesque, ses personnages ou son dispositif. Kechiche est aujourd’hui l’héritier direct de Pialat, même s’il développe aussi sa propre singularité et même si, avec ce film-là, il dévoile sa part la moins sombre, la plus solaire, comme une antithèse absolue de son précédent et terrible

Continuer à lire

Cannes – Jour 4 : psy-folk

ECRANS | "Grand central" de Rebecca Zlotowski. "Jimmy P." d’Arnaud Desplechin. "Inside Llewin Davis" de Joel et Ethan Coen.

Christophe Chabert | Dimanche 19 mai 2013

Cannes – Jour 4 : psy-folk

Le déluge s’est donc abattu sur Cannes. Ce fut un joyeux bordel qui a plongé une partie des festivaliers dans la morosité, ce que l’émeute à l’entrée de la projection presse d’Inside Llewin Davis n’a fait qu’intensifier. Pourtant, ce fut sans doute la plus belle journée en matière de cinéma depuis le début de ce Cannes 2013 ; enfin, a-t-on envie de dire, car jusqu’ici, la compétition n’avait pas tout à fait tenu ses promesses. Avant d’en venir aux deux très gros morceaux de ce samedi, un mot sur Grand central de Rebecca Zlotowski. Histoire d’amour adultère et portrait d’une équipe s’occupant de l’entretien d’une centrale nucléaire, le film reproduit, avec plus d’ambition et de maîtrise, les qualités et les défauts de son précédent Belle épine. Zlotowski aime peindre des environnements forts et y implanter des enjeux intimes, mais les deux ne s’interpénètrent jamais vraiment. Les séquences dans la centrale sont assez impressionnantes, reprenant des codes importés du thriller ou du film d’horreur, et la cinéaste y décrit avec précision

Continuer à lire

Savages

ECRANS | On espérait que, loin des pamphlets politiques et des fresques historiques qui ont fait sa gloire, Oliver Stone allait retrouver un peu d’efficacité et de modestie dans ce thriller narcotique sur fond de ménage à trois. Mais faute de choisir un ton, un style et un point de vue, son "Savages" est plus ridicule que distrayant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 26 septembre 2012

Savages

En introduction, la belle O (pour Ophelia, attention, référence !) raconte que ce n’est pas parce qu’elle nous explique l’histoire du film en voix-off qu’elle en est forcément sortie saine et sauve. Joignant le geste cinématographique à la parole, Oliver Stone bloque son ralenti en noir et blanc, rembobine le film telle une antique VHS et reprend le récit à son début. L’idée est excitante : désigner ses personnages comme de pures créatures de celluloïd, des images malléables que l’on brinquebale d’un bout à l’autre de l’intrigue et qui finissent par lui survivre. Cette plasticité est la marque du cinéma de Stone depuis Tueurs nés, même si on peut aussi constater qu’elle est ironiquement devenue le symbole de sa carrière récente, où une emphatique fiction patriotique (World trade center) voisine avec un sobre docu-drama à charge sur George W. Bush ou une suite paresseuse d'un de ses plus grands succès (Wall street : l'argent ne do

Continuer à lire

Poulet aux prunes

ECRANS | Dans Poulet aux prunes, Marjane Satrapi fait mieux que transformer l’essai de Persépolis : avec son comparse Vincent Paronnaud, ils retranscrivent en prises de vue réelles l’imaginaire débordant de ses bandes dessinées, en gorgeant les images d’humour, d’émotion et de poésie visuelle. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Vendredi 21 octobre 2011

Poulet aux prunes

C’est l’histoire d’un musicien iranien qui casse son violon et qui décide, désespéré de ne pouvoir retrouver la magie de sa musique avec un autre instrument, de casser sa pipe. Poulet aux prunes ne prend pas de gants pour nous annoncer la nouvelle : à peine l’introduction du film est-elle terminée que l’on connaît déjà le moment du trépas de Nasser-Ali. Ne reste plus qu’à compter les jours qui rapprochent de l’échéance, et les animer de toutes les façons possibles. Retours en arrière, projections hypothétiques sur les différentes manières de passer l’arme à gauche, et même grands bonds dans le temps accompagnant le destin des personnages secondaires… «C’est ce que j’aime au cinéma, commente Marjane Satrapi, co-réalisatrice avec Vincent Paronnaud. Que le personnage meurt au bout de dix minutes, et ensuite, on parle de sa vie pendant une heure vingt.» La narration de Poulet aux prunes est à l’image du débit élégant et élastique de son narrateur Édouard Baer : souple, fluide, libre, échappant à la pesanteur du réel pour se laisser conduire par la simple beauté de l’imaginaire, du rêve et de la poésie. Lignes brisées Quand Marjane

Continuer à lire

Tournée

ECRANS | Débordant de vie, avec tout ce que cela comporte d’euphorie, de déprime, de coups de cœur et de coups de gueule, Tournée est avant tout un film de flux et (...)

Christophe Chabert | Mercredi 23 juin 2010

Tournée

Débordant de vie, avec tout ce que cela comporte d’euphorie, de déprime, de coups de cœur et de coups de gueule, Tournée est avant tout un film de flux et de fluides. On y suit une troupe de New Burlesque (cinq filles, un mec) drivée à travers la France par Joaquim Zand, autrefois producteur star à la télé, aujourd’hui has been, mauvais père et ex-mari : c’est le flux de départ, son trajet principal. Mais d’autres lignes viendront croiser ce parcours : Joaquim qui se rend à Paris dans l’espoir d’y trouver une salle pour accueillir le spectacle et qui ne fait que se prendre des gnons et des portes claquées ; ou cet ultime embranchement qui conduit le groupe vers un hôtel désaffecté, lieu d’utopie et d’apaisement, copie fantôme de ceux dans lesquels il a passé une partie de sa tournée. Les flux sont aussi des flux d’amour, souvent incontrôlés : un quickie avec un informaticien dans les toilettes pendant un mariage vietnamien ; une conversation aussi touchante qu’hilarante avec une vendeuse de station-service ; ou sa réplique cauchemardesque, une engueulade avec une caissière de supermarché un peu trop fascinée par la mise à nu de ces filles à la beauté paradoxale

Continuer à lire

Amalric, tour et détours

ECRANS | Acteur prodige dont la réputation déborde aujourd’hui les frontières françaises, Mathieu Amalric signe avec "Tournée" son quatrième — et meilleur — film en tant que réalisateur. Rencontre. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 23 juin 2010

Amalric, tour et détours

Petit Bulletin : Comment avez-vous géré ces années où vous n’avez été qu’acteur et pas réalisateur ? Était-ce grisant ou frustrant ?Mathieu Amalric : Je n’ai rien géré du tout, c’est ça le problème. Mon histoire d’acteur vient du lycée, de mes années de timidité ; il fallait casser la coquille. Ça m’est tombé dessus grâce à Arnaud [Desplechin, NdlR], grâce à son extra-lucidité ; je ne sais pas ce qu’il a vu dont je n’avais pas conscience. Mais à partir du moment où j’ai continué à jouer, il y avait un poste d’observation dément sur comment travaillent Téchiné, Biette, Assayas. C’est amusant l’histoire de la griserie… Oui, au début, sur Comment je me suis disputé, la rencontre avec Jeanne [Balibar, NdlR], des envolées très intimes qui peuvent donner de la force pour ne pas se mentir à soi-même, pour s’approcher de désirs de cinéma. Mais au bout d’un moment, ce n’est plus du tout grisant. C’est beaucoup plus grisant d’approcher des gens qui ne savent absolument pas qui vous êtes, par exemple ces filles du New Burlesque. Tournée évoque le moment d’un tournage ou d’une tournée promot

Continuer à lire

Les Derniers Jours du monde

ECRANS | D’Arnaud et Jean-Marie Larrieu (Fr, 2h10) avec Mathieu Amalric, Karin Viard… (sortie le 19 août)

Christophe Chabert | Vendredi 10 juillet 2009

Les Derniers Jours du monde

Que faire alors que la fin du monde se profile et qu’on reste hanté par le souvenir prégnant d’une fille mystérieuse et disparue ? Robinson, l’anti-héros des Derniers Jours du monde incarné par un Mathieu Amalric formidable d’hébétude, choisit de traîner cette obsession mortifère au milieu du chaos, et de la raconter dans les marges d’un livre de cuisine — le papier manque pour conserver ses souvenirs. Le projet des frères Larrieu est donc de faire un film d’anticipation au passé simple : alors que les événements se dramatisent dans le présent (pluie de cendres, virus mortel), le film s’absorbe dans des flashbacks à haute teneur romanesque retraçant cette passion sexuelle. D’autres personnages se greffent à l’intrigue (un ténor bisexuel, une libraire quittée par son mari, une serveuse de bar), et il faut avaler que tout ce petit monde ne cesse de se retrouver au gré des déplacements et malgré l’apocalypse annoncée. Dans ce road movie languide et souvent inspiré, les Larrieu privilégient l’imprévisible : la poussée libidinale qui accompagne l’approche de la fin. Tout le monde s’envoie en l’air avant de partir en fumée, et règle au passage quelques rapport

Continuer à lire

Che

ECRANS | Cinéma / Cette longue bio filmée de Che Guevara, présentée en deux parties, ressemble à une impasse : celle de son réalisateur, Steven Soderbergh, prisonnier d’un point de vue intenable face à son personnage. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 18 décembre 2008

Che

Dans l’excellent bouquin de Peter Biskind Sexe, mensonges et Hollywood, Steven Soderbergh, à la recherche d’un film digne de son coup d’essai palmé à Cannes, s’exclame : «Depuis quand je suis formaliste ? Je n’étais pas comme ça, avant…» Cette confession revient en mémoire à la vision du Che. Pourtant, il s’est passé beaucoup de choses dans la carrière de Soderbergh depuis À fleur de peau (polar esthétisant et désincarné tourné en 1994). Sa rencontre avec George Clooney qui lui a ouvert les portes d’Hollywood ; la création de Section Eight, société de production tentant de revivifier le cinéma indépendant américain ; les oscars pour Erin Brockovich et Traffic ; les dollars avec la série des Ocean’s. Une carrière sinueuse qui, ces dernières années, a surtout conduit à des films indigents, à l’exception du remarquable Bubble tourné en HD pour trois sous avec des acteurs amateurs. Le Soderbergh formaliste a refait lentement surface, comme dans The Good German, copie creuse des films noirs des années 40. Avec ce biopic sur Che Guevara, on se disait que le cinéaste allait cette fois-ci trouver une matière, du sens et du souffle. Déception

Continuer à lire

Un conte de Noël

ECRANS | Avec cette tragi-comédie familiale aux accents mythologiques, Arnaud Desplechin démontre à nouveau qu’il est un immense cinéaste, entièrement tourné vers le plaisir, le romanesque et le spectacle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 21 mai 2008

Un conte de Noël

Le nouveau film d’Arnaud Desplechin s’ouvre sur un petit théâtre de marionnettes, où l’on nous raconte en accéléré l’histoire familiale qui fonde le récit. Ensuite, chaque personnage sera introduit par une photo de lui enfant ou adolescent, son nom clairement inscrit à l’écran, un style musical lui étant associé (du jazz au hip-hop). Enfin, la reine-mère de ce clan en plein délitement viendra face caméra présenter les enjeux de la tragi-comédie en cours. Pourquoi le cinéaste choisit-il de décliner ainsi, avec divers artifices, la même scène primitive ? Non pas pour briller par-dessus son sujet, mais pour poser une bonne fois ce que ses inconditionnels savent depuis longtemps : Desplechin est du côté du spectacle, de l’action et de la générosité, pas dans l’économie du discours et de la parole. Un conte de noël est, comme son précédent Rois et reine, une machine à produire du romanesque et des émotions fortes, un grand huit existentiel qui fait coexister dans le même espace-temps le trivial et le sublime, la surface et la profondeur. La parabole du fils indigne Dans la famille Vuillard, il y a donc Joseph, le fils absent, mort

Continuer à lire

Entretien avec Arnaud Desplechin

ECRANS | Arnaud Desplechin, cinéaste, conclut l'année en beauté avec son film le plus abouti, "Rois et reine". Propos recueillis par Christophe Chabert et Emmanuel Alarco

Christophe Chabert | Mardi 30 novembre 1999

Entretien avec Arnaud Desplechin

Petit Bulletin : Y a-t-il une méthode pour introduire de l'action dans vos films, surtout dans celles qui sont a priori de simples conversations ? Arnaud Desplechin : Cela dépend. Il y a des stratégies d'écriture et d'autres que je trouve dans le travail que je fais avant que l'équipe et les acteurs arrivent. Il faut trouver des gestes, des attitudes qui arrivent à poser la signification autrement que par la langue. Qu'il n'y ait rien qui ne signifie pas. Cela permet de jouer avec un texte. Il y a un geste dans le film que je trouve absolument déchirant, quand Emmanuelle apprend que son père est malade. Elle dit : "C'est une nouvelle terrible", et là elle prend son sac à main, et elle le pose devant elle. C'est un geste absurde, mais qui signifie beaucoup : comme si elle voulait se cacher ou s'enfuir. Toutes les vertus poétiques du texte sont modifiées. Est-ce que c'est une manière de faire du spectacle avec ce qui n'en est pas ? C'est du cinéma. Le cinéma, c'est un art de l'action. C'est la différence avec le théâtre. Les acteurs, il faut qu'ils puissent acter de la parole. Je ne saurais pas en faire de

Continuer à lire

La Question humaine

ECRANS | L'adaptation par Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval du livre de François Emmanuel en diminue un peu l'impact, mais conserve l'essentiel : sa réflexion sur la naissance d'une langue technique au service de toutes les injustices. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 19 septembre 2007

La Question humaine

Pour ceux qui n'ont pas lu ce choc qu'est La Question humaine, roman glacial de François Emmanuel, résumons son argument : Simon, cadre travaillant aux ressources humaines d'une grande entreprise, découvre que son supérieur entretient des liens avec un groupuscule d'extrême droite remontant à ses sympathies nazies pendant la deuxième guerre mondiale. Et, en lisant une note technique cherchant à faciliter l'extermination des déportés vers les camps de la mort, y entend de troublantes analogies avec son propre job, qui consiste à "restructurer" les "effectifs" de la société. Plus qu'un rapprochement simpliste et choquant, Emmanuel montre que c'est la même langue qui se parle dans les deux cas, langue technique qui dématérialise l'individu pour en faire un objet, un produit, une chose anonyme. Nicolas Klotz et sa scénariste Elisabeth Perceval, auteurs du déjà très fort La Blessure sur le destin des sans-papiers français, ont cherché à retranscrire à l'écran ce qui est avant tout une histoire de mots. La Question humaine le film, est donc en équilibre entre la chair et le verbe, entre le romanesque et la pure méditation ; mais c'est surtout un film qui ose

Continuer à lire

Rois et reine

ECRANS | Arnaud Desplechin creuse la veine romanesque de son cinéma avec ce double récit aux connexions discrètes où cohabitent tragédie et comédie, fantaisie et rigueur, pur plaisir de la mise en scène et virtuosité du langage. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 30 novembre 1999

Rois et reine

On ne cessera jamais de le répéter : Arnaud Desplechin est un cas à part dans le cinéma d'auteur français. Et ce pour une raison simple que plus personne ne pourra nier après Rois et reine : il n'a jamais regardé le cinéma comme du discours, mais toujours comme un spectacle. Se présente alors à lui cet obstacle : comment rendre spectaculaire ce qui ne l'est pas (la parole, la pensée...) ? Question décisive à laquelle Rois et reine, magnifique feuilleton cinématographique à l'ambition démesurée, trouve des solutions extraordinaires. Une scène relève immédiatement le défi : Ismaël (Amalric, vraiment génial) se retrouve devant la porte de son appartement face à deux infirmiers venus l'embarquer pour l'hôpital psychiatrique. Le dialogue est hilarant (il le sera tout au long du film), mais Desplechin ne s'en tient pas là : il glisse entre les mains d'Ismaël un cheeseburger que celui-ci pose par terre, reprend en cours de route, glisse dans la poche de sa robe de chambre... Ce petit détail qui est en fait de la grande mise en scène suffit au cinéaste à introduire dans cette situation banale (trois mecs qui parlent) une dynamique cinématographique. De l'action, et cela change

Continuer à lire

Comment je me suis disputé/Esther Kahn

ECRANS | ARNAUD DESPLECHIN / Cahiers du Cinéma/Why not ?

| Mercredi 13 décembre 2006

Comment je me suis disputé/Esther Kahn

La collection DVD des Cahiers du Cinéma avait déjà édité deux films d'Arnaud Desplechin pour le prix d'un (La Sentinelle et La Vie des morts) ; elle y ajoute aujourd'hui deux nouveaux titres, et pas n'importe lesquels. Comment je me suis disputé et Esther Kahn sont disponibles chez d'autres éditeurs, mais le premier est devenu presque introuvable. Bonne nouvelle donc, car si on peut émettre des réserves sur Esther Kahn, réflexion sur l'enfance de l'art chez une jeune fille sauvage qui se métamorphose en actrice sur les planches londoniennes au début du XXe siècle, il faut louer l'importance de Comment je me suis disputé. Provocateur, Desplechin prend au pied de la lettre les critiques adressées au «jeune cinéma français», et écrit un scénario qui n'est en apparence qu'une accumulation de lieux communs : un jeune agrégé n'arrive pas à finir sa thèse de philo, hésite entre sa copine et celle de son meilleur ami, tombe sous le charme dangereux d'une névrosée à tendance psychopathe, tente de régler ses comptes avec un ancien camarade devenu rival prétentieux... Le coup d'éclat orchestré par le cinéaste es

Continuer à lire