Gravity

ECRANS | En propulsant le spectateur en apesanteur aux côtés d’une femme perdue dans l’immensité sidérale, Alfonso Cuarón ne réussit pas seulement une révolution technique, mais donne aussi une définition nouvelle de ce qu’est un film d’auteur. Et marque une date dans l’Histoire du cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 octobre 2013

Photo : (C) 2013 WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.


Le silence, la Terre, et un panoramique excessivement lent, comme si la caméra elle-même flottait dans l'espace. On distingue ensuite une silhouette lointaine dans un scaphandre, tournant autour d'une station spatiale arrimée au satellite Hubble, en cours de réparation. Mission de routine pour ces astronautes américains ; l'un, Matt Kowalsky, chevronné et effectuant sa dernière sortie — un Georges Clooney égal à lui-même, c'est-à-dire dans un professionnalisme hawksien et une décontraction absolue — l'autre, Ryan Stone, passant pour la première fois du laboratoire aux travaux pratiques dans l'immensité spatiale — Sandra Bullock, fabuleuse, transmuée par un rôle qui la pousse vers une gamme complète d'émotions.

D'ailleurs, durant cette introduction déjà furieusement immersive, le dialogue, remarquablement écrit, cherche une simplicité que l'on retrouvera dans la ligne claire de son récit et relève du badinage ordinaire ; Stone supporte mal le tangage lié à l'apesanteur, Kowalsky raconte des histoires sur sa jeunesse et sa femme, un troisième astronaute s'amuse à faire des pirouettes et Houston — Ed Harris, une voix sans visage — guide la mission en se mêlant aux plaisanteries de Matt.

Alfonso Cuarón offre alors un ballet élégant de corps délestés de toute gravité, dans leurs mouvements comme dans leur expression, évoluant dans un décor sans limite que la caméra de son fidèle chef opérateur Emmanuel Lubezki explore à 360 degrés, libre elle aussi. Puis vient l'incident : les débris d'une station spatiale russe se dirigent vers l'équipage et menacent de causer des dégâts catastrophiques.

Peur primaire et cri primal

Il faut préciser que durant ces 15 premières minutes qui passent de la sidération à la terreur, Cuarón ne pratique aucune coupe de montage : c'est un plan-séquence stupéfiant qui enfonce ce que le cinéaste avait réussi dans son déjà impressionnant Les Fils de l'homme. Cette quête du plan unique et du temps réel est exceptionnelle techniquement, mais elle fonde surtout l'approche du cinéaste face à son sujet : un réalisme absolu fondé sur une suspension d'incrédulité complète du spectateur, qui oublie la fabrication du film pour vivre intensément l'expérience qu'on lui propose.

D'ailleurs, Gravity n'est pas, contrairement aux apparences, un film de science-fiction ; c'est une fiction se déroulant de nos jours dans l'espace. Cuarón ne fait jamais appel à l'anticipation ni, conséquence logique de sa démarche, à la transcendance métaphysique telle que Kubrick l'a envisagée dans 2001. Le réalisme de Gravity vise aussi à s'approcher de l'essence des émotions humaines les plus primaires : effroi, désespoir, deuil et, visée ultime de l'édifice, sensation de renaissance. Car si Ryan Stone s'enfonce dans le cosmos en puisant dans ses ultimes réserves d'oxygène, sa dérive et son asphyxie avaient commencé longtemps avant, sur Terre, dans sa voiture, le long d'une route où elle tentait d'oublier la mort de sa fille.

La richesse visuelle de Gravity tient ainsi autant à sa manière de repousser les frontières figuratives du spectacle qu'à sa capacité à faire surgir un sous-texte de la matière même de ses images : c'est ce cordon ombilical qui relie Stone et Kowalsky, ce moment où Stone, enfin à l'abri dans un Soyouz russe, se dépare de sa combinaison et s'endort brièvement dans une position fœtale, ou encore cette séquence, bouleversante, où elle laisse couler des larmes qui vont à leur tour flotter dans l'espace comme des gouttes de rosées en lévitation.

Unique

En cela, non seulement Cuarón redéfinit en profondeur l'idée admise du blockbuster, livrant un cas unique de prototype achevé, ouvrant une brèche tout en y installant un monde abouti, mais il prolonge surtout les thèmes les plus personnels de sa filmographie. À savoir, l'idée que la femme est l'avenir de l'homme, puissance créatrice dotée d'un instinct de vie et source d'un espoir fondateur. La MILF atteinte d'un cancer qui choisissait d'effectuer un dernier road trip avec deux ados dans Y tu mama tambien et la jeune noire qui se découvrait première femme enceinte de l'humanité depuis 18 ans dans Les Fils de l'homme, sont les deux précédents visages de Ryan Stone.

Dans un ultime tour de force, Cuarón synthétise tout cela par un nouveau plan séquence admirable, mais nettement plus discret : il y fait descendre son héroïne aux confins de la solitude et du renoncement, pour ensuite lui donner la force de chercher une dernière issue pour survivre. Pour passer de l'un à l'autre, Cuarón prend un risque, celui de briser une fois, une seule, la stricte vraisemblance des événements qu'il décrit. Mais c'est justement par le continuum temporel, cette loi du plan unique qui, soudain, n'est plus un gage de réalisme mais une ouverture vers l'onirisme, qu'il parvient à hisser Gravity encore au-dessus de ses précédents chefs-d'œuvre.

Cuarón réconcilie ainsi les frères Lumière et Georges Méliès, L'Arrivée du train en gare de la Ciotat et Le Voyage dans la Lune, l'observation du réel et la plongée dans l'imaginaire, le cinéma du spectacle et le film d'auteur intime, l'émotion esthétique et l'émotion romanesque. Pour tout cela, et mille autres choses, Gravity est bien une date dans l'Histoire du cinéma.

Gravity
D'Alfonso Cuarón (ÉU, 1h31) avec Sandra Bullock, George Clooney…


Gravity

D'Alfonso Cuarón (ÉU-GB, 1h30) avec Sandra Bullock, George Clooney...

D'Alfonso Cuarón (ÉU-GB, 1h30) avec Sandra Bullock, George Clooney...

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Pour sa première expédition à bord d'une navette spatiale, le docteur Ryan Stone, brillante experte en ingénierie médicale, accompagne l'astronaute chevronné Matt Kowalsky qui effectue son dernier vol avant de prendre sa retraite.


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Festival Lumière : en dixième vitesse

Festival Lumière | Vous qui entrez dans cette semaine, renoncez à toute vie sociale : à partir du samedi 13 (ou du vendredi 12 si vous effectuez l’inauguration du village), (...)

Vincent Raymond | Mardi 9 octobre 2018

Festival Lumière : en dixième vitesse

Vous qui entrez dans cette semaine, renoncez à toute vie sociale : à partir du samedi 13 (ou du vendredi 12 si vous effectuez l’inauguration du village), le Festival Lumière va mobiliser l’ensemble de vos forces vives. Mais vous serez payé en retour grâce à des projections et des rencontres mémorables. Sans dérouler le programme, dont l’épaisseur remplacerait avantageusement un annuaire, on insistera ici sur quelques incontournables. La masterclass avec Liv Ullmann dimanche 14 à 15h30 à la Comédie Odéon, que vous pourrez faire suivre par une vision profitable du Persona (1966) de Bergman au Comœdia à 20h, où la comédienne norvégienne irradie l’écran par son mutisme tantôt fragile, tantôt menaçant. L’un de ses plus grands rôles, dans un film essentiel du patrimoine mondial cinématographique. Le même jour à 19h, c’est un trio de luxe qui présentera Délicatessen au Zola : Jeunet et Caro, ainsi que

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Money Monster : Jodie Foster joue sur du velours

ECRANS | de Jodie Foster (E-U, 1h35) avec George Clooney, Julia Roberts, Jack O’Connell…

Vincent Raymond | Mardi 17 mai 2016

Money Monster : Jodie Foster joue sur du velours

Auteure jusqu’alors de trois longs-métrages tournant autour d’une sphère domestique plutôt hétérodoxe — on frise la litote si l’on se remémore Week-end en famille (1996) ou Le Complexe du Castor (2011) —, la réalisatrice Jodie Foster marque avec Money Monster une vraie rupture en s’essayant à un registre qu’elle a souvent eu l’occasion de pratiquer en tant que comédienne : le thriller. Sans être bouleversant d’originalité, son film répond aux exigences du genre en combinant efficacité rythmique et interprétation zéro défaut. Cela dit, la roué Jodie a joué sur du velours en composant un couple ayant, depuis Soderbergh, une complicité avérée : Julia Roberts et George Clooney, au-delà de leur image glamour respective, semblent faits pour se donner la réplique sur un mode taquin. Leur cohésion ressemble à cette oreillette dont l’un ici est équipé, et à travers laquelle l’autre lui parle ; un lien invisible contribuant à consolider l’empathie éprouvée par le public pour leurs personnages. Permet-il par ricochet de mieux apprécier sa critique conjointe des relations incestueuses entre la finance et les médias, deux empires de l’imm

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Gravity de retour en IMAX

ECRANS | Pour tous ceux qui ne l’auraient pas encore vu, et pour tous ceux qui voudront le revoir dans les conditions voulues par son cinéaste Alfonso Cuarón, (...)

Christophe Chabert | Mercredi 13 novembre 2013

Gravity de retour en IMAX

Pour tous ceux qui ne l’auraient pas encore vu, et pour tous ceux qui voudront le revoir dans les conditions voulues par son cinéaste Alfonso Cuarón, Gravity ressort pour une semaine en IMAX au Pathé Carré-de-Soie de Vaulx-en-Velin, avec notamment une seule et unique projection en VO ce lundi 18 novembre à 19h10. Dans cette version, le spectacle est encore plus immersif et la beauté de la mise en scène, notamment le magnifique travail d'Emmanuel Lubezki, qui a cherché à redonner une texture proche de l'argentique à l'image numérique, toujours plus frappante.

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Cuarón, enfin en orbite

ECRANS | Le triomphe de Gravity sonne pour Alfonso Cuarón les cloches d’une renommée tardive, après pas mal de rendez-vous manqués. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 octobre 2013

Cuarón, enfin en orbite

Alors que des cinéastes comme Fincher, P. T. Anderson ou Guillermo Del Toro sont depuis longtemps installés au sommet du cinéma contemporain, Alfonso Cuarón restait, jusqu’à Gravity, un outsider. Pourtant, il a débuté avant tous ces cinéastes-là et, à 52 ans, affiche plus de vingt années d’activité derrière la caméra. Son premier film, tourné en 1991 dans son Mexique natal, Solo con tu pareja, est remarqué par la presse mais est devenu quasiment introuvable — en DVD, seul l’excellent éditeur américain Criterion en propose une version. Quatre ans plus tard, le voilà déjà à Hollywood pour y réaliser l’adaptation d’un classique de la littérature enfantine, La Petite Princesse, qui fera l’admiration de Tim Burton mais qui s’avèrera un échec à sa sortie. Puis il signe pour une transposition contemporaine du roman de Dickens, De grandes espérances, sans doute son moins bon film, handicapé par un casting raté réunissant un fade Ethan Hawke et une peu crédible Gwyneth Paltrow. On sent que

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Gravité sur la rentrée ciné

ECRANS | Après un été en demi-teinte, les quatre prochains mois devraient confirmer le cru exceptionnel de cette année 2013. Avec les locomotives cannoises et une pléiade d’auteurs dont on trépigne de découvrir les nouveaux opus, la rentrée est en effet salement musclée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 août 2013

Gravité sur la rentrée ciné

Après le marteau-piqueur estival qui faisait résonner semaine après semaine le même air connu fait de blockbusters, d’animation pour gamins décérébrés, de films d’auteur qu’on ne savait pas où mettre ailleurs et de comédies françaises dont tout le monde se fout, le cinéma reprend ses droits comme à chaque rentrée, avec des œuvres plus audacieuses et moins routinières. C’est évidemment le cas des deux gagnants du dernier Cannes, en l’occurrence La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche (9 octobre) et Inside Llewin Davis des frères Coen (6 novembre). Rien de commun toutefois entre le roman naturaliste sur les amours adolescentes déployé magistralement, trois heures durant, par Kechiche, et le vagabondage d’un folkeux dépressif et poissard dans l’Amérique des années 60 raconté en mode faussement mineur et vraiment métaphysique par les Coen. Rien, sinon une envie de pousser les murs du cinéma, en faisant imploser les limites de la durée d’un côté, et celles des structures scénaristiques de l’autre. En cela, ce sont les deux grands films insoumis de cette rentrée.

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Les Flingueuses

ECRANS | De Paul Feig (ÉU, 1h57) avec Sandra Bullock, Melissa McCarthy…

Christophe Chabert | Jeudi 11 juillet 2013

Les Flingueuses

Deux scènes très drôles encadrent Les Flingueuses : la première, attendue, voit la géniale Melissa McCarthy, qui n’a pas exactement un corps de film d’action, courser un dealer claudiquant. La poursuite dure la longueur d’un étal de fruits et légumes, et Paul Feig la filme en un seul plan fixe, transformant les limites physiques de la comédienne en pure puissance comique. Plus tard, c’est au tour de Sandra Bullock de faire l’expérience de cette action au ralentie, rampant dans un couloir d’hôpital un flingue à la main. C’est sans doute ce qu’il y a de mieux dans ce buddy cop movie au féminin, dont l’intrigue paresseuse n’est qu’un prétexte pour la confrontation de ses deux stars, l’une flic dans les rues de Boston, vulgaire et cash, l’autre agent modèle du FBI, coincée et rigide. Le reste permet quelques beaux numéros, notamment de McCarthy, tornade dont on n’est pas près de se lasser, et d’autres beaucoup plus lourdingues, comme cette scène de beuverie dans un bar plutôt vulgos. Toutefois, au détour d’un gag gore et macabre ou d’une séance de pétage de plombs familial, Les Flingueuses r

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Une rentrée cinéma en apesanteur

ECRANS | De septembre à décembre, le programme de la rentrée cinéma est riche en événements. Grands cinéastes au sommet de leur art, nouveaux noms à suivre, lauréats cannois, blockbusters attendus et peut-être inattendus. Morceaux de choix à suivre… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 21 août 2012

Une rentrée cinéma en apesanteur

Une rentrée sans Palme d’or cannoise n’est pas vraiment une rentrée. Et même si, comme il y a trois ans, elle est signée Michael Haneke, il ne faudra pas rater Amour (24 octobre), tant le film est un accomplissement encore plus sidérant que Le Ruban blanc dans la carrière du cinéaste autrichien. Avec sa rigueur habituelle, mais sans le regard surplombant qui a parfois asphyxié son cinéma, Haneke raconte le crépuscule d’un couple dont la femme (Emmanuelle Riva) est condamnée à la déchéance physique et qui demande à son mari (Trintignant) de l’accompagner vers la mort. C’est très dur, mais aussi très beau et puissamment universel, grâce entre autres à la prestation inoubliable des deux comédiens, au-delà de tout éloge. L’autre événement post-cannois est aux antipodes de ce monument de maîtrise et d’intelligence ; pourtant, Les Bêtes du sud sauvage (12 décembre), premier film de l’Américain Benh Zeitlin, procure des émotions et des sensations tout aussi intenses. Osant le grand pont entre

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The Descendants

ECRANS | À Hawaï, un architecte voit sa vie basculer après l’accident qui plonge sa femme dans le coma… Sur le fil de la tragédie et de la comédie, entre cinéma à sujet et chronique intimiste, Alexander Payne s’affirme comme un auteur brillant et George Clooney comme un immense comédien. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mardi 17 janvier 2012

The Descendants

Matt King est de ces êtres dont la vie ne fait pas de vagues. Architecte prospère, mari ordinaire, père évanescent, il laisse les jours s’écouler dans un Hawaï bouffé par l’urbanité, tentant de trouver un compromis avec le reste de sa famille pour vendre les terres que lui ont transmises ses ancêtres (ce sont eux, les «descendants» du titre). Un Américain moyen dans tous les sens du terme, comme aime à en observer Alexander Payne dans ses films, de L’Arriviste à Sideways en passant par Monsieur Schmidt. Dans cette Amérique moyenne, Payne voit l’Amérique tout court ; et il suffit d’un drame (la femme de King tombe dans le coma après un accident de ski nautique) pour que l’inconscient d’un pays rejaillisse à la surface. Vies minuscules Le problème de Matt King, c’est qu’il ne se rend même plus compte de la lâcheté dans laquelle il a plongé son existence. Cette lâcheté lui revient comme un boomerang en pleine tronche : à vouloir sans cesse trouver des arrangements avec ses proches, ceux-ci se sont détournés de lui, sapant son autorité, sa virilité et même sa cré

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The American

ECRANS | George Clooney, tueur à gages américain mélancolique, effectue sa dernière mission en Toscane : un polar atmosphérique et cinéphile signé Anton Corbijn. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 20 octobre 2010

The American

The American part d’un archétype éculé : le tueur à gages qui cherche à raccrocher les gants et accepte une ultime mission avant de redevenir anonyme. Pour compléter le cliché, ledit tueur est américain, peu loquace et très séduisant (normal, c’est George Clooney en mode Samouraï qui l’incarne). On le découvre d’abord en Suède dans un chalet enneigé, au lit après l’amour avec une superbe créature, qui se fera descendre quelques plans plus loin. Anton Corbijn (qu’on n’attendait pas ici après son superbe Control) privilégie le mystère et l’atmosphère sur l’intrigue, dont le déroulé respecte là encore à peu près tous les lieux communs du genre. D’abord détaché affectivement, le héros finira par s’éprendre d’une prostituée italienne rencontrée dans cette Toscane automnale où il accomplit son dernier contrat ; et il soupçonne que ceux qui le traquent sont peut-être ceux qui l’ont engagé. Beauté volée En fait, derrière cette panoplie de film noir appliqué, Corbijn se livre à une pertinente expérience de cinéphile. Prenez un corps marqué par le cinéma américain (le tueur Clooney) et faites-le naviguer dans des références venues du ci

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Les Chèvres du Pentagone

ECRANS | La première réalisation de Grant Heslov s’acquitte avec les honneurs d’un pari audacieux : créer une extrapolation fictionnelle autour des enquêtes hallucinantes de Jon Ronson, dans une farce que n’auraient pas reniée les frères Coen. François Cau

Dorotée Aznar | Jeudi 4 mars 2010

Les Chèvres du Pentagone

À l’origine, il y avait un livre et une série documentaire pour la BBC. Leur propos ? Dévoiler l’une des plus singulières expériences de l’armée américaine (la création, au début des années 80, d’une unité spéciale devant compter dans ses rangs des “super soldats“, des “moines guerriers“ dotés de pouvoirs psychiques), et ses funestes résurgences contemporaines (le dévoiement de certaines de ces méthodes, inspirées du mouvement New Age, pour torturer les prisonniers de guerre). De ce matériau de base édifiant, Grant Heslov et son scénariste Peter Straughan ont tiré une fiction prenant ouvertement le parti de la pantalonnade, comme peut en témoigner l’excellente scène d’introduction : de son bureau, un gradé (Stephen Lang, le balafré d’Avatar) fixe le mur d’en face avec une concentration forcenée, se lève, annonce son intention de se rendre dans la pièce d’à côté, se met à courir… et se mange le mur. Tout le ton du film est condensé en une séquence, son décalage entre une mise en scène très maîtrisée, flanquée d’une photo somptueuse et d’un montage imparable, et le grotesque des situations dépeintes – même si le trait n’a pas besoin d’être grossi, on sent que les acteurs

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In the air

ECRANS | De Jason Reitman (ÉU, 1h50) avec George Clooney, Vera Farmiga…

Christophe Chabert | Mercredi 20 janvier 2010

In the air

Avec un pragmatisme qui force le respect, le cinéma américain en est déjà à imaginer des fictions prenant en compte la récente crise sociale qui a frappé le pays. In the air, à ce titre, invente une sorte de Capra cynique et cool déjà expérimenté par le réalisateur Jason Reitman dans Thank you for smoking. Son héros, Ryan Bingham, interprété avec une classe invraisemblable par George Clooney, sillonne les États-Unis pour porter non pas la bonne parole mais la pire de toute : il est chargé d’annoncer à des employés leur licenciement. Ce salopard magnifique, sans état d’âme et sans attache, jouit de sa solitude en hédoniste tranquille, réglant sa vie sur des rituels dérisoires, surfant sur la société de consommation avec comme seul horizon les cartes de fidélité des hôtels de luxe et les miles des compagnies d’avion. Le film réussit à rendre par sa forme jazzy et son ton doux-amer le mélange de plénitude et de vide qui constitue son personnage, et que deux rencontres — une jeune arriviste aux dents longues mais au cœur fragile et une MILF aux mœurs libérés — vont craqueler en douceur. On craint un temps que Reitman ne donne une tournure un rien moralisatrice à so

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Burn after reading

ECRANS | Après la claque "No country for old men", les frères Coen allaient-ils se reposer sur leurs lauriers ? Pas du tout… Cet habile détournement des codes du film d’espionnage offre la conclusion rêvée à leur “trilogie de la bêtise“ après "O’Brother" et "Intolérable cruauté". François Cau

Christophe Chabert | Mercredi 3 décembre 2008

Burn after reading

Les frères Coen ont écrit les scripts de No country for old men et de Burn After Reading simultanément, alternant les phases d’écriture d’un jour à l’autre. En voyant ce dernier, on devine le rôle cathartique qu’il a dû jouer dans le travail d’adaptation scrupuleux du roman de Cormac McCarthy : les Coen prennent un plaisir évident à brosser une galerie de personnages tous plus graves les uns que les autres, à les mettre dans des situations complaisamment grotesques - sans pour autant les juger avec condescendance, mais en faisant de leur idiotie l’un des moteurs de l’intrigue. Le film conte les mésaventures d’Osbourne Cox (John Malkovich, constamment au bord de la crise de nerfs), un agent de la CIA mis au rencard, trompé par sa femme au profit d’un érotomane et dont les mémoires atterrissent dans les mains du personnel d’un club de gym : Linda (Frances McDormand, géniale), la cinquantaine honteuse qui se rêve en bimbo retouchée, et son comparse Chad, littéralement abruti (Brad Pitt, incroyable). Ce qui ne devait être qu’une banale tractation va progressivement basculer dans un chaos incontrôlable. La conjuration des imbéciles

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Michael Clayton

ECRANS | De Tony Gilroy (ÉU, 1h59) avec George Clooney, Tilda Swinton, Sidney Pollack...

Christophe Chabert | Mercredi 24 octobre 2007

Michael Clayton

Attention ! À l'instar de Syriana, Michael Clayton est un faux bon film. Tony Gilroy, responsable de l'adroit bricolage scénaristique de La Vengeance dans la peau, cherche avec cette fiction engagée à donner sans arrêt au spectateur des gages de sérieux. Passée l'intro (en fait, la quasi-fin du film, le reste étant un long flashback), on se demande par exemple pourquoi les personnages ont l'air si graves et accablés, alors que, somme toute, il ne leur arrive rien de terrible pendant un bon moment, sinon la routine d'un cabinet d'avocats couvrant les activités peu reluisantes de quelques grandes compagnies. Toute la mise en scène cherche ainsi à faire naître une sensation de tension et de fatalité d'autant plus artificielle que plus le film avance, plus son soi-disant message paraît confus, sinon anodin. Ce nouveau cinéma de gauche hollywoodien, dont tous les représentants sont au générique du film (Clooney, Soderbergh ou le grand ancien Pollack) patine ainsi à enfoncer des portes ouvertes, ou pas de portes du tout, expl

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Les Fils de l'homme

ECRANS | ALFONSO CUARÓN Universal vidéo

| Dimanche 6 mai 2007

Les Fils de l'homme

Vous êtes prévenus : tant que vous n'aurez pas vu ce film majeur d'Alfonso Cuaron, on risque fort de vous bassiner encore longtemps avec... Laminé par une promo pathétique à sa sortie en salles, Les Fils de l'homme sort maintenant en DVD dans une belle édition qui rend justice via ses nombreux boni au travail impressionnant mené sur le fond et sur la forme par le cinéaste mexicain. Les Fils de l'homme, c'est une fable de SF qui imagine un futur terriblement proche où l'humanité est stérile depuis 18 ans, plongeant le monde dans le repli nationaliste, la guerre civile et le désespoir. Un monsieur tout-le-monde blasé et cynique (Clive Owen, le meilleur acteur britannique depuis Sean Connery) va devoir escorter une jeune noire qui, miracle ! se retrouve enceinte. Cuaron filme tout ça avec une série de plans-séquences dont trois d'entre eux sont juste époustouflants. Si l'influence revendiquée par le metteur en scène est La Bataille d'Alger, c'est aussi (et c'est en cela que le film est incroyablement contemporain) l'esthétique des jeux vidéo qui est la source formelle des Fils de l'homme. Comme dans les grands jeux d'act

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