Un château en Italie

ECRANS | De et avec Valeria Bruni Tedeschi (Fr, 1h44) avec Louis Garrel, Céline Sallette…

Christophe Chabert | Mardi 22 octobre 2013

Une actrice qui ne joue plus rencontre un acteur qui en a marre de jouer. Pendant ce temps, son frère se meurt du SIDA et sa mère, aristocrate déchue, veut vendre le château familial… Il est plus facile pour un chameau et Actrices, les deux premiers films réalisés par Valeria Bruni Tedeschi, exaspéraient par l'impudeur avec laquelle elle étalait sa vie et son métier, sans jamais trouver une forme cinématographique autre que l'ordinaire de l'auteurisme à la française. Un château en Italie fait à peu près la même chose, et quiconque connaît un peu sa biographie — qui est en partie aussi celle de sa très médiatique sœur — passera son temps à chercher les clés pour démêler ce qui relève ici de la vérité et de la fiction. Un jeu aussi vain que lassant, qui pousse parfois loin la plaisanterie — Garrel travesti refusant un rôle à un cinéaste manifestement gay, si ce n'est pas une référence à Laurence Anyways

Dommage, car Bruni Tedeschi a progressé en tant que cinéaste, moins arc-boutée sur ses intentions, plus concentrée sur l'atmosphère et le rythme des séquences, même si elle se laisse encore aller à des scènes strictement inutiles  — le frère qui fait semblant de jouer au tennis dans la neige en est une parmi d'autres. Surtout, elle fait ici son grand retour d'actrice, aussi à l'aise dans la comédie que dans l'émotion, infiniment touchante dans sa gaucherie, infiniment drôle dans sa folie.

Christophe Chabert


Un château en Italie

De Valeria Bruni Tedeschi (Fr, 1h34) avec Valeria Bruni Tedeschi, Louis Garrel...

De Valeria Bruni Tedeschi (Fr, 1h34) avec Valeria Bruni Tedeschi, Louis Garrel...

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Louise rencontre Nathan, ses rêves ressurgissent. C'est aussi l'histoire de son frère malade et de leur mère, d'un destin: celui d'une grande famille de la bourgeoisie industrielle italienne. L'histoire d'une famille qui se désagrège, d'un monde qui se termine et d'un amour qui commence.


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“Rouge“ de Farid Bentoumi : poussée à boue

Thriller | De petits arrangements avec la sécurité dans une influente usine vont empoisonner l’environnement, les salariés et les relations familiale d’une infirmière trop jeune et trop honnête. Après la belle histoire Good Luck Algeria, Farid Bentoumi monte d’un cran avec cet éco-thriller tristement contemporain. Label Cannes 2020.

Vincent Raymond | Jeudi 15 juillet 2021

“Rouge“ de Farid Bentoumi : poussée à boue

Tout juste diplômée, Nour a été embauchée comme infirmière dans l’usine où son père est syndicaliste. Très vite, elle découvre l’existence de graves pollutions boueuses affectant l’environnement et les salariés, ainsi que de nombreuses complicités pour dissimuler ces empoisonnements… Ironie tragique, le rouge du titre ne renvoie pas à la couleur du monde ouvrier, celui-ci ayant pactisé avec le patronat autour d’intérêt communs ; en l’occurence sur le dos du monde vert. C’est d’ailleurs l’un des enjeux remarquables de ce film qui infléchit de manière pragmatique la démarcation entre “les bons et les méchants“. En vérité, on n’est plus dans la dialectique ancienne parant mécaniquement le prolétaire de toutes les vertus et l’employeur des pires turpitudes : la loi du marché est passée par là. Et les compromissions clientélistes successives des élus comme des représentants syndicaux ont fait le reste. Le capitalisme ayant horreur du vide (comprenez : de ne pas avoir une classe à exploiter impunément) a donc jeté son dévolu sur l’environnement, au sens large. Alerte rouge

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Les racines et la terre : " ADN" de Maïwenn

Drame | Un nouvel épisode du cinéma épidermique de Maïwenn : "ADN" laisse une impression de confusion dérangeante.

Vincent Raymond | Mardi 27 octobre 2020

Les racines et la terre :

Son grand-père Émir qui périclitait en EHPAD meurt. Très proche de lui, Neige vit plus douloureusement son départ que le reste des siens. En hommage, elle décide de prendre la nationalité algérienne… Épidermique, le cinéma de Maïwenn est depuis toujours nourri par ses joies, cris ou deuils intimes : Neige est ici son double, Émir un décalque de son grand-père (déjà évoqué par le passé) et la famille dysfonctionnelle à l’écran un reflet de la sienne propre (elle aussi assaisonnée jadis). Seulement, ADN laisse une impression de confusion dérangeante. Porter la mémoire d’un combattant de l’indépendance algérienne devenu amnésique avant de mourir (quel symbole !) et traiter en comédie une séquence de funérailles (quels acteurs !), pourquoi pas. Mais les fixettes de son personnage sur la religiosité de son aïeul comme la candeur romantique enveloppant son désir de passeport algérien la montrent tout aussi immature, hors-sol, que le reste de sa parentèle. ADN n’est certes pas un film de paix ni d’apaisement, mais une questi

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Sorties de leur réserve : "Une belle équipe"

Comédie | Un seul point. C’est ce qu’il manque à l’équipe de foot de Clourrières pour assurer son maintien. Sauf que les joueurs ont tous été suspendus après une bagarre. Alors, l’entraîneur monte une équipe féminine pour les trois ultimes rencontres. Et se heurte à l’hostilité machiste du village…

Vincent Raymond | Mardi 14 janvier 2020

Sorties de leur réserve :

Alors qu’il s’apprêtait à en débuter le tournage en 2018, Kad Merad prévenait que ce film n’aurait rien à voir avec Comme des garçons, cette comédie-fiction bâtie sur l’histoire de la première équipe de France de football féminine. On le confirme : Mohamed Hamidi ne s’intéresse ni à la romance ni à la reconstitution historique, mais au — difficile — basculement des mentalités vers une société paritaire, le football étant le symptôme (ou le déclencheur) d'une prise de conscience : troquer le ballon contre la charge domestique ordinairement dévolue à leurs épouses équivaut à une castration pour ces messieurs. Le réalisateur (qui, au passage, remercie ses six sœurs au générique) s’amuse à montrer à quel point la sensibilité masculine est asymétrique : chatouilleux sur leurs “privilèges“ envolés, les hommes sont aveugles au fait que les affiches publicitaires utilisent des corps de femmes afin de vendre n’importe quoi à n’importe qui. Bien

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Col de la Croix mourant : "Seules Les Bêtes"

Thriller | Au sein d'une petite communauté montagnarde gelée par l’hiver, la disparition d’une femme provoque des réactions contrastées : indifférence du rude Michel, suspicion de son épouse Alice qui pense que son amant, le solitaire Joseph, n’est pas étranger à l’affaire. Elle n’a pas forcément tort…

Vincent Raymond | Mardi 3 décembre 2019

Col de la Croix mourant :

Retour gagnant pour l’efficace Dominik Moll, toujours à l’aise dans les ambiances psychologiquement glaçantes : le polar de Colin Niel semblait écrit pour qu’il s’empare de ses personnages tourmentés emmitouflés sous plusieurs couches de peaux et de vêtements, et qu’il compose autour de chacun d’entre eux un chapitre — autant dire un fragment — de l’histoire globale, en variant les points de vues. Comme dans Rashōmon de Kurosawa, chaque protagoniste fabrique sa vérité à partir de faits objectifs, de conjectures et de sa propre part de ténèbres. Une situation donnée pour suspecte dans une séquence se révèlera ainsi totalement anodine dans l’autre… mais l’inverse se vérifiera encore plus souvent. Portrait d’une région rurale d’altitude standard (en proie à ses difficultés économiques ordinaires, à la saisonnalité touristique, à l’irruption des urbains aisés s’installant dans les fermes abandonnées…), Seules les bêtes parvient également, par un de ces stupéfiants raccourcis auxquels la modernité nous habitue, à raconter l’étrécissement de la plan

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Audrey Diwan : « le doute m’a permis d’avancer »

Mais vous êtes fous | Pour son premier long-métrage, Mais vous êtes fous, l’ancienne journaliste Audrey Diwan s’est penchée sur une histoire d’addiction à fragmentation multiple. Propos rapportés des Rencontres du cinéma d’Avignon et de Gérardmer.

Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

Audrey Diwan : « le doute m’a permis d’avancer »

Pourquoi ce titre ? Audrey Diwan : Je voulais donner un élan. Quand il y a une pulsion dramatique, on ne va pas la renforcer par quelque chose de triste — j’ai l’impression que le film n’est pas forcément comme ça. J’avais envie d’un titre inclusif pour les deux personnages du couple Céline Sallette et Pio Marmaï. Comment vous êtes tombée sur ce fait divers ? J’ai rencontré par hasard la femme dont est tirée l’histoire vraie — ce qui ne veut pas dire que c'est son histoire parce que derrière on a pas mal fictionnalisé. Et j’ai été bouleversé par cette femme qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait, parce qu’elle venait de découvrir que son mari souffrait d’une grave addiction, que sa famille était contaminé. Elle était surtout pleine de questions, sidérée et puis bouleversée pour elle mais aussi pour lui. C’était quelqu’un capable de sentiments très forts. J’ai longtemps pensée à elle, jusqu’à apprendre quelle avait été la résolution de cette histoire, quelques années plus tard, et comment s’était effectuée la contamination.

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De la poudre aux yeux : "Mais vous êtes fous"

Drame | De Audrey Diwan (Fr, 1h35) avec Pio Marmai, Céline Sallette, Carole Franck…

Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

De la poudre aux yeux :

Dentiste apprécié, mari et papa aimant, Roman cache sa cocaïnomanie. L’une de ses fillettes étant victime d’une surdose, la police et les services sociaux débarquent : la famille entière se révélant positive à la drogue, les enfants sont placés. Et l’image du bonheur parfait se pulvérise… Audrey Diwan a tiré son argument d’une histoire vraie en modifiant, comme le veut la coutume, les noms et situations des protagonistes afin qu’ils ne soient pas identifiables. De ce fait divers à énigme qui aurait pu ne tenir qu’un court-métrage — en clair, comment ont-ils tous pu être contaminés par le père ; ce dernier les a-t-il délibérément empoisonnés ? —, la cinéaste a su étoffer son propos en composant un film où l’addiction prend des significations supplémentaires et se transforme en bombe à fragmentation. S’ouvrant sur la dépendance aux stupéfiants, le drame bifurque en effet vers un récit centré autour du manque : celui éprouvé par des parents privés de leur progéniture, et surtout celui que les deux amants Roman et Camille officiellement séparés ressentent l’un pour

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Valeria Bruni Tedeschi : « on est tous plein de blessures et de chagrins »

Les Estivants | Autour de leur partenaire et réalisatrice Valeria Bruni Tedeschi, Pierre Arditi et Valeria Golino évoquent leur travail sur Les Estivants, et de la manière dont la fiction télescope la réalité (et réciproquement) depuis le mouvement #MeToo…

Vincent Raymond | Mardi 29 janvier 2019

Valeria Bruni Tedeschi : « on est tous plein de blessures et de chagrins »

Avez-vous eu les mêmes difficultés à convaincre la Commission d’avance sur recettes de financer votre film que votre personnage au début des Estivants ? Valeria Bruni Tedeschi : Elle n’a pas beaucoup de mal à monter son film, puisqu’elle le tourne à la fin — c’est génial avec une scène aussi catastrophique. En tout cas, je trouve que je n’ai pas trop de mal. Je fais des films avec pas trop d’argent : celui-là a coûté trois millions d’euros, avec des acteurs peu payés, et très peu de jours de tournage, sept semaines. Je ne suis pas contre le fait que ça soit un peu difficile de faire le film ; après ça serait bien d’avoir un tout petit peu plus de moyens… Dans cette séquence, les membres de la commission parlent des similitudes entre vos films. Les ressentez-vous ? VBT : (rires) J’ai l’impression que je conte toujours un peu la même chose, mais ce n’est pas grave ! J’aime bien donner la parole aux gens qui me critiquent en me disant que c’est toujours la même chose ; à ceux qui me disent des choses un peu désagréables ; du coup ça devient drôle. Mais on travail

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Congés rayés : "Les Estivants"

Comédie dramatique | De & avec Valeria Bruni Tedeschi (Fr.-It., 2h08) avec également Pierre Arditi, Valeria Golino, Riccardo Scamarcio…

Vincent Raymond | Mardi 29 janvier 2019

Congés rayés :

Son compagnon venant de la quitter, Anna se trouve fragilisée. Pas les meilleures dispositions pour écrire son nouveau film, ni pour passer des vacances dans la villa de sa richissime famille, entre souvenirs, fantômes et vieux différends. Et si du chaos naissait pourtant un nouvel ordre ? Sur le papier, ce film cumule les handicaps : quel intérêt pourrait-on éprouver à suivre, après Il est plus facile pour un chameau et Un château en Italie, une énième variation sur les désarrois intimes et les relations compliquées de la cinéaste avec sa fameuse sœur et le non moins célèbre époux de celle-ci, de surcroît dans leur lieu de villégiature ? Ne nous permettrait-elle pas là de satisfaire un trivial goût pour l’indiscrétion, comme si l’on feuilletait une version respectable (et autorisée) d’un magazine people ? Et cependant, on est vite gagné par cet effet de dédoublement et de distance qu’elle s’impose. Par l’emboitement des mises en abyme et des échos rebondissant de film en film, également, d’une grande complexité théoriq

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Louis Garrel : « dès le début, il devait y avoir trois voix »

L’Homme fidèle | Bref par la durée, le deuxième long-métrage de Louis Garrel est un grand et beau film atemporel coécrit par un scénariste de légende, Jean-Claude Carrière et co-interprété par Laetitia Casta. Conversation à trois, entre voix feutrées et phrases alertes…

Vincent Raymond | Lundi 24 décembre 2018

Louis Garrel : « dès le début, il devait y avoir trois voix »

Après Les Deux Amis inspiré de Musset, vous vous êtes ici plus ou moins inspiré de La Seconde Surprise de l’amour de Marivaux. Louis Garrel : L’homme fidèle aux classiques… Jean-Claude Carrière : Infidèle ! LG : Toi oui, mais moi, fidèle aux classiques. Comme j’étais mauvais élève à l’école, j’essaie de me rattraper en faisant des films. J’aime bien prendre des trucs ancrés dans l’inconscient collectif, des arguments classiques et les retourner dans tous les sens. Les Américains le font bien avec Shakespeare, pourquoi ne pourrait-on pas le faire avec Marivaux ? Au finale, il ne reste ici pas grand chose de Marivaux en vrai : deux idées de personnages. Quelle a été la toute première idée de ce film ? JCC : Elle est née de son autre film. Quand il a écrit Les Deux amis, il m’a demandé de me le

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Ça va mieux en dix ans : "L'Homme fidèle"

Drame | De et avec Louis Garrel (Fr, 1h15) avec également Laetitia Casta, Lily-Rose Depp…

Vincent Raymond | Mardi 18 décembre 2018

Ça va mieux en dix ans :

Un jour, Marianne annonce à Abel qu’elle est enceinte de leur ami Paul et qu’elle le quitte. Abel encaisse. Dix ans plus tard, Paul est mort et Abel revient dans la vie de Marianne, désormais mère de Joseph. Il faut aussi compter avec Ève, jeune sœur de Paul, éprise depuis toujours d’Abel… Serait-ce un Conte moral inédit, une romance truffaldienne, un drame bourgeois chabrolien où soudain surgit une fantastique étrangeté ? À moins qu’il ne s’agisse d’une de ces relectures à la Desplechin revivifiant le genre “film en appartement parisien“… L’Homme fidèle, comme Garrel, ne peut renier sa filiation avec la Nouvelle Vague et à ses héritiers — elle est de toutes façons constitutive de son identité, pour ne pas dire inscrite dans ses gènes. Synthèse habile du cinéma des aînés, bénéficiant de surcroît de la “patte“ d’un coscénariste chevronné en la personne de Jean-Claude Carrière, ce film est une splendeur d’équilibre, de délicatesse et de surprises — les réactions des protagonistes étant tout sauf convenues. Ainsi la brutale scène de rupture initiale pourrait-elle ten

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Astre déchu : "Un Peuple et son roi"

Le Film de la Semaine | Dans cette fresque révolutionnaire entre épopée inspirée et film de procédure, Schoeller semble fusionner Versailles et L’Exercice de l’État, titres de ses deux derniers long-métrages de cinéma. Des moments de haute maîtrise, mais aussi d’étonnantes faiblesses. Fascinant et bancal à la fois.

Vincent Raymond | Lundi 24 septembre 2018

Astre déchu :

1789. La Bastille vient de tomber, et le Roi quitte Versailles après avoir signé la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen soumise par l’Assemblée. Dans les rues de Paris, la famille d’un souffleur de verre est portée par ce vent d’espérance. Et si le peuple avait enfin voix au chapitre ? Moment clef de notre histoire, tournant civilisationnel du fait de sa résonance sur les nations voisines, de son potentiel dramatique et de ses conséquences contemporaines, la Révolution française constitue un morceau de choix pour tout amateur de geste épique, de combats d’idées et d’élans tragiques. Filmer l’exaltation d’une guerre civile éclatant sous l’auspice des Lumières et la conquête de la liberté par le peuple a déjà galvanisé Gance, Guitry ou Renoir. Comme eux, Schoeller rallie ici la quintessence des comédiens de son époque : le moindre rôle parlé est donc confié à un ou une interprète de premier plan. Le défilé en est étourdissant, mais pas autant que celui des députés ayant à se prononcer par ordre alphabétique de circonscription et à haute voix sur la mort de Louis XVI dans une séquence aussi édifiante que ca

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JLG, portrait chinois : "Le Redoutable" de Michel Hazanavicius

Le Film de la Semaine | Une année à part dans la vie de Godard, quand les sentiments et la politique plongent un fer de lance de la Nouvelle Vague dans le vague à l’âme. Une évocation fidèle au personnage, à son style, à son esprit potache ou mesquin. Pas du cinéma juste ; juste du cinéma.

Vincent Raymond | Mardi 12 septembre 2017

JLG, portrait chinois :

1967. Au sommet de sa gloire, Jean-Luc n’est pas à une contradiction près : s’il provoque en public en professant des slogans marxistes ou égalitaristes, il aspire en privé à une union conformiste de petit-bourgeois jaloux avec la jeune Anne. Tiraillé entre son Mao et son Moi, le cinéaste passe de l’idéologie au hideux au logis. L’insuccès de La Chinoise ne va rien arranger… Toutes proportions gardées, la vision du Redoutable rappelle celle de AI (2001), cette étonnante symbiose entre les univers et manière de deux cinéastes (l’un inspirateur, l’autre réalisateur), où Spielberg n’était jamais étouffé par le spectre de Kubrick. L’enjeu est différent pour Hazanavicius, à qui il a fallu de la témérité pour se frotter à un Commandeur bien vivant — certes reclus et discret, mais toujours prompt à la sentence lapidaire ou la vacherie définitive. Hommage et dessert En savant théoricien-praticien de l’art du détournement, Hazanavicius a extrait du récit autobiographique d’Anne Wiazemsky

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"Corporate" : critique et interview du réalisateur Nicolas Silhol

ECRANS | Responsable des ressources humaines, Émilie se trouve impliquée dans une enquête de l’inspection du travail, suite à un suicide dans son entreprise. Jusqu’où (...)

Julien Homère | Mardi 4 avril 2017

Responsable des ressources humaines, Émilie se trouve impliquée dans une enquête de l’inspection du travail, suite à un suicide dans son entreprise. Jusqu’où restera-t-elle fidèle à sa hiérarchie ? D’une grande rigueur réaliste et peuplé d’un casting hétéroclite venant de la télévision, du théâtre ou du cinéma classique, Corporate dissèque les méthodes de management amorales mais totalement acceptées par nos entreprises modernes. Enveloppant son histoire d’une mise en scène économe, froide et sans éclat, son discours sur l’injustice sociale demeure louable mais aurait été plus audible dans un documentaire. À se demander si le récit ne passe pas à côté de son sujet tant l’inspectrice du travail (justement campée par Violaine Fumeau) et son regard sur cet univers sans pitié placent au second plan une intrigue policière dispensable. Nicolas Silhol : « Je n’avais pas envie de faire un reportage » Les DRH que l’on porte dans le cœur sont rares. Pourtant, c’est bien sur ce métier clivant que le réalisateur Nicolas Silhol a décidé de tourner son premier thriller. Entretien avec le patro

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“Ma Loute” : à manger et à boire

Festival de Cannes | Si Roméo était fils d’un ogre pêcheur et Juliette travestie, fille d’un industriel de Tourcoing, peut-être que leur histoire ressemblerait à cette proto-comédie de Bruno Dumont. Un régal pour l’œil, mais pas une machine à gags. En compétition officielle à Cannes.

Vincent Raymond | Mardi 17 mai 2016

“Ma Loute” : à manger et à boire

Quel accueil des spectateurs non francophones — et tout particulièrement les membres du jury du festival de Cannes — peuvent-il réserver à Ma Loute ? Grâce aux sous-titres, ils saisiront sans peine le dialogue de ce film dans son intégrité, mais ils perdront l’une de ses épaisseurs : la saveur des intonations snobinardes et des borborygmes modulés avec l’accent nordiste — forçant les non-Ch’tis à accoutumer leur oreille. Cela étant, si les mots seuls suffisaient à Bruno Dumont, il ne serait pas l’énigmatique cinéaste que l’on connaît ; d’autant plus indéchiffrable avec ce huitième long métrage, qui prolonge son désir de comédie engagé avec la série P’tit Quinquin. Dans le fond, Dumont ne déroge guère ici à ses obsessions : capter l’hébétude quasi mystique saisissant un personnage simple après une rencontre inattendue, puis observer ses métamorphoses et ses transfigurations. Certes, les situations se drapent d’un cocasse parfois outrancier et empruntent au burlesque du cinématographe ses ressorts les plus usés (chutes à gogo, grimaces à foison, bruitages-gimmicks…). Mais il ne s’agit que d’un habillage comique ; derrière une f

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Je vous souhaite d'être follement aimée

ECRANS | De Ounie Lecomte (Fr, 1h40) Avec Céline Sallette, Anne Benoit, Elyes Aguis…

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Je vous souhaite d'être follement aimée

Ounie Lecomte n’en a pas fini avec la thématique de l’adoption. Un sujet intime qu’elle avait déjà abordé frontalement — sans laisser d’impérissable souvenir, d’ailleurs — dans Une vie toute neuve (2008), inspiré de son propre parcours. Plus abouti, ce nouveau film a pour figure centrale une kiné née sous X décidée à retrouver sa mère biologique pour calmer ses tourments existentiels ; il dresse cependant le portrait de trois, voire quatre générations chamboulées dans leur identité. Malgré des atouts de poids, allant de la musique d’Ibrahim Maalouf à la distribution "auteur" de prestige (une lignée Françoise Lebrun/Anne Benoît/Céline Sallette, tout de même…), malgré un questionnement légitime sur le droit de connaître ses origines, et une approche tactile des relations entre les personnages, Je vous souhaite d'être follement aimée se distend peu à peu, s’égare et se dissout dans ses propres interrogations, pendant que le spectateur anticipe sur des rebondissements cousus de fil blanc. Dommage.

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Les Rois du monde

ECRANS | De Laurent Laffargue (Fr., 1h40) avec Sergi López, Céline Sallette, Éric Cantona, Romane Bohringer…

Vincent Raymond | Mardi 22 septembre 2015

Les Rois du monde

Jeannot Sanchez est du genre sanguin : il a passé du temps en prison pour avoir tranché à la hache les doigts d’un type qui s’étaient égarés sur l’épaule de sa compagne Chantal. Mais comme pendant son incarcération, Chantal s’est mise en ménage avec Jacky, le boucher du coin, Jeannot s’emploie à la reconquérir. À sa manière taurine et anisée… Derrière sa bonhomie coutumière, on avait presque oublié le Sergi López inquiétant de Harry, un ami qui vous veut du bien (2000), capable d’une animalité furieuse et ravageuse. Avec Les Rois du monde, Laurent Laffargue se fait fort de nous rafraîchir la mémoire dans ce film étrange qui, s’il se nourrit volontiers d’un pittoresque local (Casteljaloux, dans le Sud-Ouest de la France), ne saurait se réduire à de la "gasconnerie" folklorique. Car c’est tout un climat qu’il suscite et ressuscite, rappelant ce cinéma des années quatre-vingt en travaillant la pesanteur atmosphérique rurale comme un personnage (L’Été meurtrier, 37°2 le matin ou L’Été en pente douce). Quant aux "rois" de ce monde, ce sont en réalité de petits seigneurs dérisoir

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Terre battue

ECRANS | De Stéphane Demoustier (Fr, 1h35) avec Olivier Gourmet, Charles Merienne, Valeria Bruni Tedeschi…

Christophe Chabert | Mardi 16 décembre 2014

Terre battue

Viré de son poste de responsable d’un grand magasin, Jérôme (Olivier Gourmet, parfait, comme d’habitude) cherche à se remettre en selle en créant sa propre boutique de chaussures féminines. En parallèle, son fils Ugo, 11 ans, décide de se consacrer au tennis, où il développe des aptitudes prometteuses. Pour son premier long, Stéphane Demoustier, frère d’Anaïs et auteur de quelques courts remarqués, investit un territoire à la fois balisé et inédit. Les relations père / fils, le réalisme social, ça, c’est pour l’attendu. La description des efforts et sacrifices pour monter sa boîte ou pour s’accomplir dans un sport, en revanche, est plus rarement montée à l’écran. C’est en fin de compte la réunion des deux qui donne son charme à Terre battue, Demoustier évitant certains écueils comme la projection des désirs du père sur l’avenir de son fils. Les deux sont dans des logiques de perdants et le film suit cette trajectoire très frères Dardenne — par ailleurs coproducteurs — sans en rajouter, avec une modestie qui en marque à la fois l’intérêt et les limites — à trop vouloir être modeste, il manque quand même d'envergure. Dès qu’il s’en éloigne, il est nettement moins

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Saint Laurent

ECRANS | En dépassant l’exercice du biopic poli, Bertrand Bonello dépeint un Saint Laurent en gosse paumé au centre d’une ruche en constante ébullition. Et s’intéresse uniquement aux difficultés qu’a eues le couturier à accepter son statut d’icône. Aurélien Martinez

Benjamin Mialot | Mardi 23 septembre 2014

Saint Laurent

C’est sa mère qui lui dit qu’il vit «hors du monde», c’est un mannequin qui explique que son défunt chien était «son seul lien» avec le réel, c’est son amant qui le qualifie de «gosse»... Dans son film, Bertrand Bonello prend la figure mythique de Saint Laurent avec une irrévérence tendre qui donne tout son intérêt au biopic. Une démarche à l'inverse de celle privilégiée en début d’année par Jalil Lespert dans son appliqué et terne Yves Saint Laurent, sans doute intimidé par le mythe et par un Pierre Bergé qui contrôle encore plus l’image de son compagnon depuis la mort de ce dernier en 2008.Chez Bonello, exit la figure de Bergé (qui n’avait d’ailleurs pas donné son approbation au projet), ramenée à un personnage de plus dans la galaxie d’un génie tourmenté. Une galaxie que Bonello filme comme un défilé de mode où chaque mannequin intervient sporadiquement dans le cadre, avec une distribution haut de gamme – Jérémie Renier en Pierre Bergé dépassé, Léa Seydoux en bienveillante Loulou de la Falaise, Amira Casar en pointilleuse directrice a

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La Jalousie

ECRANS | De Philippe Garrel (Fr, 1h17) avec Louis Garrel, Anna Mouglalis…

Christophe Chabert | Vendredi 29 novembre 2013

La Jalousie

Depuis ce film somme qu’était Les Amants réguliers, le cinéma de Philippe Garrel est entré dans son crépuscule, ne conduisant qu’à des caricatures sans inspiration. La Jalousie, aussi bref qu’interminable, ressemble ainsi à un territoire desséché où les fantômes garreliens, dont son propre fils Louis, le seul avec la petite Olga Milshtein à insuffler un tant soit peu de vie dans l’encéphalogramme plat de la dramaturgie, errent dans des décors vidés de tout, se parlant en aphorismes qu’on a du mal à tenir pour des dialogues. Le noir et blanc n’est qu’un effet de style, le film fuit son titre comme son ombre et sombre dans un psychodrame autarcique et épuisant, que les petites musiques composées par l’incunable Jean-Louis Aubert ne font que renforcer dans sa banalité. Christophe Chabert

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Ici-bas

ECRANS | De Jean-Pierre Denis (Fr, 1h35) avec Céline Sallette, Éric Caravaca…

Dorotée Aznar | Mercredi 11 janvier 2012

Ici-bas

En 1943 à Périgueux, Sœur Luce, chrétienne dévouée, tombe amoureuse d’un aumônier résistant qui s’apprête à quitter les ordres. Malentendu presque lacanien : elle pense que leurs chemins, y compris spirituels, se croisent et confond le désir qu’il éprouve pour elle avec l’amour qu’elle porte pour le Christ. Beau sujet que Jean-Pierre Denis, réalisateur rare des Blessures assassines, tente de marier avec sa peinture de la France en guerre. Mais le manque de moyens de la reconstitution, les clichés d’un dialogue sans aucun naturel ni quotidienneté, donnent à Ici-bas des allures de téléfilm France 3 Région. Il faut attendre le dernier tiers, où le cinéaste pousse sa logique jusqu’à la plus grande noirceur, pour que le film s’extirpe de cette glaise théâtrale, se débarrassant au passage (et c’est tant mieux) de tout soupçon de bondieuserie. Dans cette dernière partie, la troublante Céline Sallette tombe le masque de l’illuminée et révèle une cruauté particulièrement effrayante. Christophe Chabert

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Le Mariage à trois

ECRANS | De Jacques Doillon (Fr, 1h40) avec Pascal Greggory, Julie Depardieu, Louis Garrel…

Christophe Chabert | Mercredi 14 avril 2010

Le Mariage à trois

Une maison à la campagne, un auteur de théâtre, son actrice (et ancienne maîtresse), le comédien pressenti pour jouer le premier rôle masculin de sa prochaine pièce (et nouvel amant de son ancienne maîtresse), et une étudiante, aussi secrétaire particulière. C’est parti pour cent minutes de pur Doillon, le cinéaste qui aura le plus rongé son os durant toute sa carrière — à côté, Rohmer n’a cessé de se renouveler. Au programme de ce «vaudeville érotique» (dixit Garrel dans le film) : bavardages ininterrompus, tantôt philosophiques (le désir, le besoin, la création, tout ça), tantôt triviaux (phrase culte : «pourquoi ton sperme est si sucré ?»), toujours émasculés de la moindre quotidienneté. Personnages machines incarnés par des acteurs que la mise en scène mécanise : le moindre déplacement étant dicté par la caméra tyrannique de Doillon. Artificiel donc et ennuyeux à un point indescriptible : "Le Mariage à trois" sent la mort. CC

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Non ma fille tu n'iras pas danser

ECRANS | Portrait de femme en mère, fille, épouse et amante contrainte, le nouveau Christophe Honoré confirme l’anachronisme du cinéaste dans le cinéma français contemporain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 août 2009

Non ma fille tu n'iras pas danser

Il y a deux belles scènes dans le dernier film de Christophe Honoré : celle où un père s’adosse à un arbre pour s’adresser au spectateur et raconter, sur un ton grave, le roman familial. Le texte est beau, le mouvement de caméra fluide, la mélancolie règne… L’autre séquence réussie du film est plus tardive et plus longue : c’est un vieux conte breton qu’Honoré met en images, interrompant avec audace le cours de son récit pour mieux l’éclairer de cette allégorie. Il y est question d’une fille promise à un mariage de raison et qui, le jour de ses noces, voit son mari puis tous les hommes du village mourir à ses pieds, foudroyés alors qu’ils dansaient avec elle. L’héroïne du film, Léna (Chiara Mastroianni), est elle aussi contrainte par les désirs qui l’entourent et lui dictent sa conduite : le clan familial, son futur ex-mari, son amant… De tout cela, elle va chercher maladroitement à s’échapper, pour assumer son statut de mère libre et de femme indépendante. Danse solitaire Certes, le discours d’Honoré est bien rodé. Le problème, énorme, de son film, c’est que ce discours est un spectre qui ne s’incarne jamais

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La Belle Personne

ECRANS | de Christophe Honoré (Fr, 1h30) avec Léa Seydoux, Louis Garrel...

Dorotée Aznar | Jeudi 9 octobre 2008

La Belle Personne

Alors certes, l'intention ne manque pas d'un adorable panache quasi juvénile (démontrer que, contrairement à ce que prétend l'actuel chef de l'État, La Princesse de Clèves demeure un roman pertinent à l'heure d'aujourd'hui), mais force est d'admettre que Monsieur Honoré est en plein relâchement. En fait d'adaptation post-moderne du texte de Madame de Lafayette, Christophe Honoré nous livre ici un menu best-of assez indigeste de son cinéma (intermède chanté écrit par Alex Beaupain en option), ce qui ne nous aurait pas forcément déplu si le film avait moins donné l'impression d'avoir été bâclé, dans un souci assez cynique de capitalisation sur ses (maigres) acquis. Cadres foutraques, photo littéralement dégueulasse, dialogues à la limite de l'audible, confrontations à peine effleurées des niveaux de langage, inanité de la transposition contemporaine, le film nage dans un marasme artistique total. FC

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Le Grand Alibi

ECRANS | de Pascal Bonitzer (Fr, 1h33) avec Miou-Miou, Lambert Wilson, Valeria Bruni Tedeschi, Maurice Bénichou...

Dorotée Aznar | Mardi 29 avril 2008

Le Grand Alibi

Le charme des films de Pascal Bonitzer repose sur la folie douce de ses personnages bloqués dans leurs errements amoureux. Dans son dernier film Le Grand Alibi, adaptation d'un roman d'Agatha Christie, il parvient à tenir le suspense de l'enquête. Ce qui n'est pas rien. Jusqu'au bout, on ne s'ennuie pas, cherchant à connaître l'auteur des deux meurtres, épaulé par le truculent Maurice Bénichou en charge du dossier. Pourtant, le vrai sujet de film, les passions amoureuses, est négligé. Ce qui aurait pu donner un film intense reste un métrage imprécis, notamment lors de la scène de résolution, un rien bâclée. Les premières scènes, pourtant, mettent l'eau à la bouche : échanges cinglants entre des personnages dont on découvre les relations peu saines. Les tons se mélangent : farce noire, vaudeville amoureux teinté de morbide, comédie de mœurs, polar, où est-on ? Un peu dans tout cela. Dans une immense maison bourgeoise perdue dans la campagne parisienne, un sénateur passionné d'armes (Pierre Arditi), et sa femme (étonnante Miou-Miou), épouse manipulatrice sous des apparences d'idiote, reçoivent pour le week-end. Deux jeunes filles, que le spectateur pourrait prendre pour l

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