Black Coal

ECRANS | Ours d’or au dernier festival de Berlin, ce polar signé Diao Yinan fait voler en éclats les idées reçues sur le cinéma chinois contemporain, auscultant avec les codes du film noir le moment où le pays bascule d’un communisme en fin de partie à un libéralisme triomphant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 10 juin 2014

De la mine à la chaîne où il est trié, on suit le parcours d'un tas de charbon dans lequel on va retrouver le reste d'un cadavre — un bras, exactement. L'alerte est donnée, la police débarque avec à sa tête un inspecteur taciturne et déprimé, dont on a assisté à la drôle de rupture sexuelle avec son épouse une scène auparavant. L'enquête suit son cours et emmène la brigade vers un salon de coiffure pour arrêter deux jeunes marginaux ayant un lien de parenté avec le défunt. À la faveur d'une gaffe qui serait burlesque si ses conséquences n'étaient aussi tragiques, l'interpellation se termine dans un bain de sang.

Avec cette séquence étonnante, où l'action semble se suspendre au diapason d'un cadre délibérément fixe laissant s'échapper brutalement une flambée de violence, Diao Yinan nous cueille littéralement à froid. On n'avait jamais vu ça dans le cinéma chinois contemporain, cette manière de s'approprier les codes du polar, les plonger dans la réalité la plus sordide du pays et les mettre en scène avec une forme de distance et d'ironie qui rappelle Kitano ou le thriller sud-coréen. Ce n'est que la première surprise de Black Coal.

Le charbon et la glace

Après cette tuerie et à la faveur d'une ellipse kubrickienne qui permet, en un raccord invisible, de franchir cinq années décisives pour la Chine contemporaine — du communisme rigide et moribond au libéralisme triomphant — Yinan fait repartir son récit sur de nouvelles bases : le flic est devenu un ouvrier minable et alcoolique, tandis que de nouveaux meurtres sont commis, mettant en cause la femme de la première victime. Le scénario pourra paraître un brin complexe à suivre — ce n'est pas vraiment le fort de Yinan — mais si on s'accroche un peu, on y trouvera une façon très astucieuse de recycler les grands thèmes du film noir : le faux coupable, la femme fatale, le flic amoureux de sa proie…

Mais c'est surtout par la manière dont il inscrit ces thèmes dans une réalité urbaine jamais vue — un lac transformé en patinoire nocturne, des barres d'immeubles décrépies, un dancing miteux, une grande roue dans un parc d'attraction désert — avant de les transcender par une mise en scène à la discrète virtuosité, que Yinan opère une révolution tranquille. À l'image d'une séquence finale ouvrant à de multiples interprétations, Black Coal dégage un horizon nouveau pour le cinéma chinois et révèle un cinéaste qu'il faudra suivre de très près.

Black coal
De Diao Yinan (Chine, 1h46) avec Liao Fan, Gwei Lun Mei…


Black Coal

De Yi'nan Diao (Chi, 1h46) avec Fan Liao, Lun-mei Gwei...

De Yi'nan Diao (Chi, 1h46) avec Fan Liao, Lun-mei Gwei...

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Un policier enquête sur une série de meurtres qui le mène directement sur les traces d'une femme dont le mari avait été assassiné cinq ans plus tôt. Très vite, une relation intime va se nouer entre les deux...


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Pêche à l’homme : "Le Lac aux oies sauvages"

Thriller | Une guerre des gangs de voleurs de motos laisse Zhou Zenong blessé et en cavale dans la région du Lac aux oies sauvages, traqué par les hommes du capitaine Liu. Alors qu’il s’attend à retrouver son épouse Yang Shujun, c’est une mystérieuse prostituée, Liu Aiai, qui est au rendez-vous…

Vincent Raymond | Mardi 17 décembre 2019

Pêche à l’homme :

Aux dires des festivaliers, Diao Yinan était le plus sérieux compétiteur de Bong Joon-ho sur la Croisette cette année. Précédé de l’aura de sa précédente réalisation et Ours d’or 2014, Black Coal, Le Lac aux oies sauvages pouvait bénéficier d’un a priori favorable. Mais, suivant l’adage vaticanesque appliqué à Cannes, un palmé putatif durant la Quinzaine se retrouve souvent fort dépourvu au palmarès ; Diao est donc reparti bredouille. La sortie de son film en salles devrait lui permettre de se rattraper. Car il s’agit d’un thriller haut en couleurs. Pas uniquement du fait de sa somptueuse photographie magnifiant les séquences nocturnes illuminées aux néons, dans de subtils jeux d’alliances chromatiques. Mais également par sa construction à la linéarité non strictement euclidienne, où le présent subit d’entrée les contrecoups d’un passé sanglant, déployé dans de minutieux flashback. Diao Yinan possède l’art de raconter ; et s’il s’amuse à jouer sur

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Berlinale 2014, jour 6. Invasion chinoise.

ECRANS | Aloft de Claudia Llosa. La Tercera orilla de Celina Murga. Black coal, thin ice de Diao Yinan. No man’s land de Ning Hao.

Christophe Chabert | Samedi 15 février 2014

Berlinale 2014, jour 6. Invasion chinoise.

Définitivement incernable, la compétition berlinoise… Et pas terrible, soyons honnêtes. Deux films sont encore allés s’échouer dans le néant festivalier, comme si la série A de la Berlinale se plaisait à compiler, exemples à l’appui, tout ce que le cinéma actuel peut produire d’œuvres confites dans les académismes. La Tercera orilla, premier long argentin de Celina Murga, est ainsi un prototype de world cinema dont on cherche jusqu’au bout ce qui a pu motiver sa réalisatrice à entreprendre un tel projet, qu’on a déjà vu au minimum mille fois sur grand écran. Le passage de l’adolescence à l’âge adulte, les difficiles relations père / fils, une petite touche de critique sociale — petite, toute petite — et une mise en scène d’une sagesse absolue, où il s’agit avant tout de chercher la note juste, la bonne durée, la lumière belle mais pas trop, et de montrer que l’on sait raconter son histoire et diriger ses comédiens. Pas de souci à ce niveau-là, mais où est l’appétit ? Où est l’envie de bousculer la forme ? Où est le désir d’imposer un point de vue nouveau sur son sujet ? Nulle part, désespérément nulle part… Sundancerie Claudia

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