Mange tes morts

ECRANS | Après "La BM du Seigneur", Jean-Charles Hue se replonge dans la communauté gitane, mais transcende son docu-fiction en l’emmenant en douceur vers le meilleur des polars, réinventant sans tapage une forme de mythologie populaire bien française. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 16 septembre 2014

Ils vivent dans des caravanes sur des terrains vagues, parlent un argot bien à eux, possèdent leurs propres rites et leur propre code d'honneur : bienvenue dans la communauté des gens du voyage qu'on appellera, foin de périphrases, les gitans. Et bienvenue dans la famille Dorkel où le fils, Jason, s'apprête à faire son baptême chrétien ; mais quand son frangin revient après quelques années passées au placard, le jeune garçon est écartelé entre suivre son (mauvais) exemple et se conformer aux préceptes religieux qu'on lui inculque.

Mange tes morts (tu ne diras point), dit le titre intégral de ce nouveau film de Jean-Charles Hue, repéré grâce à une première incursion en terre gitane avec La BM du Seigneur. D'un côté, l'insulte suprême, de l'autre le pastiche du commandement chrétien ; soit quelque part entre le trivial et le sublime, mais aussi entre le réel et son commentaire par la fiction. On pense d'abord bien connaître le protocole avec lequel Hue filme ses personnages : au plus près de ce qu'ils sont, de leur langage, de leurs corps massifs, tatoués, burinés ; mais aussi avec suffisamment de mise en scène pour faire comprendre que ce sont les héros d'un film qui suit des canons scénaristiques établis. Ce protocole, c'était récemment celui de Party Girl ; ici aussi, la dimension pittoresque d'un environnement dont tout atteste la vérité produit une vraie sidération, la sensation d'entrer dans un territoire inexploré et excitant.

Gitan qu'il y aura des hommes…

Mange tes morts, cependant, ne s'en tient pas à ce naturalisme-là et, avec une force tranquille, laisse peu à peu la fiction prendre le dessus sur la réalité. Le film glisse lentement, au gré de la dérive nocturne de ses personnages partis pour aller voler une cargaison de cuivre, dans le polar. La tension monte jusqu'au casse proprement dit, où Hue brusque alors son dispositif, stylisant ses plans — la caméra, jusqu'ici à l'épaule et chevillée au point de vue du groupe, se lance dans des travellings fluides sublimés par un usage efficace du montage alterné.

Surtout, ce que le cinéaste avait réussi à installer — la crédibilité du milieu gitan — se charge d'une force mythologique qui évoque à la fois les polars populaires d'antan, mais aussi le réalisme nocturne et numérique d'un Michael Mann. Hue en remontre en tout cas à tous les Olivier Marchal et Fred Cavayé par un appétit de cinéma dément et surtout, affranchi de la moindre tentation télévisuelle. Un tour de force.

Mange tes morts
De Jean-Charles Hue (Fr, 1h34) avec Jason François, Michaël Dauber…


Mange tes morts

De Jean-Charles Hue (Fr, 1h34) avec Jason François, Michaël Dauber, Frédéric Dorkel...

De Jean-Charles Hue (Fr, 1h34) avec Jason François, Michaël Dauber, Frédéric Dorkel...

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Jason Dorkel, 18 ans, appartient à la communauté des gens du voyage. Il s’apprête à célébrer son baptême chrétien alors que son demi-frère Fred revient après plusieurs années de prison. Ensemble, accompagnés de leur dernier frère, Mickael, un garçon impulsif et violent, les trois Dorkel partent en virée dans le monde des « gadjos » à la recherche d’une cargaison de cuivre.


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Jean-Charles Hue : son temps des gitans

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Christophe Chabert | Jeudi 18 septembre 2014

Jean-Charles Hue : son temps des gitans

«Je n’ai aucune envie de devenir le monsieur gitans du cinéma français» dit Jean-Charles Hue de son débit rapide, nerveux, ponctué de «tu vois c’que j’veux dire» qui ne sont pas que des tics d’expression. Pourtant, en deux films, La BM du Seigneur et Mange tes morts, où il plonge sa caméra dans la communauté yéniche des gens du voyage, il a fait de ces gitans les héros les plus imprévisibles d’un cinéma français qui ne cherche rien tant qu’à sortir de son pré carré. Et il y réussit en en faisant des personnages à la Cimino ou à la John Ford, cinéastes admirés qui ont fait de la «communauté» le thème central de leur œuvre. Cela fait quinze ans que Jean-Charles Hue travaille avec eux, d’abord à travers une série de courts-métrages, puis avec ces deux longs percutants où la frontière entre la réalité et la fiction s’estompe au profit d’un geste beaucoup plus ample et, on y reviendra, mythologique.   «Une assiette sur la table, ça voulait dire "je t’aime"» Quand on l’écoute

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ECRANS | Moins flamboyante que l’an dernier, la rentrée cinéma 2014 demandera aux spectateurs de sortir des sentiers battus pour aller découvrir des films audacieux et une nouvelle génération de cinéastes prometteurs. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 septembre 2014

Vent de jeunesse sur la rentrée cinéma

Si l’extraordinaire Leviathan ne lui avait ravi in extremis la place de chouchou de la rentrée cinéma, nul doute qu’elle aurait échu à Céline Sciamma et son très stimulant Bande de filles (sortie le 22 octobre). Troisième film de la réalisatrice déjà remarquée pour son beau Tomboy, il suit le parcours de Meriem, adolescente black banlieusarde qui refuse la fatalité d’une scolarité plombée et se lie d’amitié avec une «bande de filles» pour faire les quatre-cents coups, et en donner quelques-uns au passage, afin d’affirmer sa virilité dans un monde où, quel que soit son sexe, la loi du plus fort s’impose à tous. Cette éducation par la rue et le combat n’est pas sans rappeler les deux derniers films de Jacques Audiard ; Un prophète en particulier, puisque Sciamma cherche elle aussi à filmer l’éclosion dans un même mouvement d’une héroïne et d’une actrice — formidable Karidja Touré. S’il y a bien une com

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Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Cannes 2014, jour 7. Du côté de la Quinzaine…

Comme prévu, la présentation de Deux jours, une nuit des frères Dardenne a électrisé la Croisette et beaucoup séchaient encore leurs larmes dix minutes après la fin de la projection du matin — on n’ose imaginer ce qui va se passer ce soir. Ayant été particulièrement indiscipliné pour suivre la compétition cette année, on ne se hasardera à aucun pronostic concernant le palmarès final ; mais bon, si les Dardenne repartent avec une troisième palme, établissant ainsi un record en la matière, on ne criera pas au scandale.   Comme on avait vu le film il y a déjà quelques temps, cela nous a laissé le loisir d’aller voir un peu de quel bois se chauffait la Quinzaine des réalisateurs, sachant qu’on y avait déjà vu deux de nos films préférés du festival — Bande de filles et Les Combattants. Depuis qu’Edouard Waintrop en a pris les rênes, cette sélection traditionnellement dévolue à l’avenir du cinéma et à ses nouvelles formes est devenue un creuset aussi inégal que réjouissant où l’on trouve à la fois du cinéma d’auteur pur et dur, des cinéastes à la gloire fanée, des comédies qui font le buzz et du pur cinéma de genre fait par de jeunes talents

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