Démocratie pop

MUSIQUES | Jusqu'ici prometteuse fanfare pop, les Salmon Fishers sont devenus en 5 ans bien plus que les "Arcade Fire Lyonnais" : une formation ambitieuse qui se paie le luxe de fonctionner comme une petite démocratie et redonne un peu de sens au terme "rock indépendant". Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Lundi 23 septembre 2013

Photo : Milk&Mint


La phrase est entrée dans l'histoire avec son auteur. Ayant pourtant pratiqué bugne à bugne les plus vils autocrates du XXe siècle, le crapaud Winston Churchill lança un jour avec ce flegme qui sied aussi bien aux Britanniques qu'aux batraciens : «La démocratie est le pire des régimes à l'exception de tous les autres».

Il n'imaginait alors sûrement pas que l'adage s'appliquerait à la lettre à une matière bien différente de la politique : le rock 'n' roll. A la lettre... à l'exception de son exception, justement : en matière de rock, «la démocratie est le pire des régimes», point barre. Quand un groupe n'est pas l'émanation d'un cerveau omnipotent, il peut éventuellement fonctionner en double régence (chanteur-guitariste la plupart du temps), plus rarement en triumvirat romain. Cela finit généralement mal : la couverture, la toge, les lauriers, la couronne, sans parler de ses joyaux, n'étant jamais assez grands ni nombreux pour tout le monde. Bref en la matière, la démocratie c'est l'anarchie maquillée en bordel.

 

On serait pourtant tenté de dire, après avoir rencontré deux de leurs sept membres, Christophe Burté, bassiste, et Allan Garmat, batteur, envoyés au front comme porte-paroles de la communauté – quand on s'attendait à voir débarquer ce qu'on pensait être le grand timonier de l'ensemble, le chanteur Robin Vincent – que «la démocratie est le pire des régimes, à l'exception des Salmon Fishers».

 

Reine-Charlotte

C'est lors d'un séjour au Canada, plus précisément en Colombie-Britannique, sur l'archipel de la Reine-Charlotte (rebaptisé en 2010 Haida Gwaii), que Robin, Grégory Pointeau et Valérian Darbousset ont le coup de foudre pour la scène musicale canadienne (Arcade Fire en tête) et un pub baptisé... The Salmon Fishers. De retour à Lyon «la tête pleine d'idées», les trois entreprennent, une fois convoqués quelques cuivres, de reproduire la dynamique orchestrale de cette pop nordique grandiloquente et brinquebalante qui leur a fendu le cœur.

 

 

Un premier EP, Coconuts, un single, Tiny Odyssey, un nom qui commence à circuler (une demi- finale du tremplin Inrocks Lab au Transbo), c'est en définitive avec l'arrivée de trois nouveaux membres que le groupe élargit considérablement ses horizons. Une alchimie et un éclectisme, entre «rythmiques punchy et richesse des textures musicales», qui conduit au EP conceptuel Karuselli, occasion d'explorer toutes les pistes esthétiques entrevues. Musicales (de The National à LCD Soundsystem, en passant par le hip hop), mais pas seulement.

 

Car il y a aussi cette volonté de frapper fort sur l'aspect visuel et multimédia avec un projet plutôt ambitieux, et un peu fou à ce stade de la compétition : produire cinq clips d'un coup, distillés au compte-gouttes pour accompagner chacun des morceaux de l'EP. «L'idée, explique Allan, était de proposer un projet artistique global plus qu'un simple CD qui se serait contenté de dire : "voilà où on en est musicalement"».

 

«Dès le premier maxi, poursuit Christophe, on a voulu appuyer le côté visuel de notre univers, mais à l'époque on n'avait tout simplement pas les moyens. En plus, sur Karuselli, les chansons se suivent dans les paroles comme dans l'intention, elles forment un tout». Allan : «Chaque film est directement inspiré d'un morceau et du thème général de l'EP, qui raconte les errances d'un individu et représente, via des personnages différents, des facettes de sa personnalité, plongée dans des contextes bien précis. Mais tous sont reliés entre eux».

 

Force collective

Le résultat est bluffant et on peut voir dans son intention comme une métaphore du groupe idéal que serait les Salmon Fishers, une somme de personnalités reliées par une même envie. Une démocratie dans laquelle le «père fondateur» et chanteur Robin, pas du genre dictateur, a volontiers lâché du lest pour le bien commun.

 

«C'est Robin qui a défini le groupe et qui l'a longtemps porté, reconnaît Christophe, mais depuis qu'on est un peu plus entourés, notamment par Gourmets Recordings, il se concentre beaucoup plus sur l'artistique. Aujourd'hui, on a une vraie réflexion sur comment avoir un groupe sans qu'il y ait forcément un leader à la tête d'une structure pyramidale. Le fait d'être nombreux engendre des difficultés, notamment, pour tourner ou ce genre de choses, mais constituer une seule et même entité, massive et collégiale, nous donne beaucoup de force et de détermination».

 

C'est cette force collective, cet élan, qui transparait à l'écoute de Karuselli, comme sur l'irrésistible 3 Years, dont le refrain final pourrait valoir devise à cette petite démocratie musicale indifférente à l'adversité et aux concessions car sûre de sa force : «We ran in the rain / With people around / Now we can dance forever». S'il était encore de ce monde, même ce vieux crapaud de Winston aurait les jambes qui le démangent, la démocratie qui le chatouille et jetterait sans doute sa canne et son cynisme pour se joindre à cette course effrénée vers la liberté et l'indépendance.

 

Le French Kiss des Salmon Fishers (avec Erotic Market, Yann Destal, Yeast, Ladybug & the Wolf, Tachka...)
Au Club Transbo, mercredi 25 septembre

Salmon Fishers – Karuselli (Gourmets Recordings)

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Biotop(e) pop

MUSIQUES | Ah, cette scène locale et sa fâcheuse tendance à rester figée dans ce circuit court que chérissent tant les épiciers bio, sans parvenir à mener une carrière durable au-delà du périph’. On s’en est presque fait une raison tout en ayant choisi d’en ignorer les raisons. D'autant que ce n'est qu'à moitié vrai. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Jeudi 19 septembre 2013

Biotop(e) pop

C’est un fait, il y a fort longtemps que la scène pop lyonnaise ne s’est pas aussi bien portée, qualitativement comme quantitativement. Les anciens sont toujours là et n’en finissent plus de se renouveler, à l’image des Purple Lords, qu’on n’attendaient plus, avec leur splendide Slow Motion Trip d'il y a quelques mois, de Prohom dont la sortie ces jours-ci de l’album Un Monde pour soi sera fêtée le 10 novembre au Périscope, et de Denis Rivet (King Kong Vahiné) dont on avait vanté les mérites du Tout Proches. Après avoir connu les honneurs des Inouïs du Printemps de Bourges, il verra sa tournée française passer par le festival Just Rock ? en compagnie d’Emily Jane White. Le Chic Type Daisy Lambert, toujours alangui dans les bacs, y sera également à l’affiche en soutien de Cascadeur et Rover (classe !), le 23 octobre au Club Transbo. Ses camarades d’Erotic Market, eux, s’en iront érotiser le festival Nouvelles Voix en Beaujolais, et les Taïni et Strongs le "sadiser" (respectivement les 22 et 23 novembre)

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Diamants sur canopée

MUSIQUES | A la découverte du haut du panier rock européen, la première tournée d'Europavox s'arrête à Lyon avec trois groupes qui n'ont aucun mal à évoluer quelques dizaines de pieds au dessus du plancher des vaches, dont l'excellent Great Mountain Fire. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 18 janvier 2013

Diamants sur canopée

La canopée est l'étage supérieur d'une forêt généralement tropicale et exposée directement au soleil. Certains arbres la dépassent pour mieux accéder aux rayons du soleil quand les plus petits restent dans l'ombre, ce qui leur complique durablement la vie – la vie d'un arbre étant déjà ce qu'elle est. Car oui dans la forêt tropicale, il y a un peu une course à la canopée consistant à s'élever pour pouvoir grandir et inversement. On n'y avait pas forcément pensé avant, mais à l'écoute de Canopy, le premier album de Great Mountain Fire, on peut y voir une métaphore de la musique pop – l'exigeante, pas celle qui sort des robinets à soupe de la TNT. Une recherche de l'élévation pour accéder à la lumière. De la même manière la pop alimente un écosystème à la faune et à la flore propres, où chaque chose en nourrit une autre. À l'auditeur de s'y balader comme sur certains ponts suspendus au dessus de la canopée malaisienne. La canopée, les Belges de Great Mountain Fire n'en ont sans doute pas vu grand chose – malgré une honnête pluviométrie, la forêt tropicale belge laisse à désirer –, en revanche leur écosystème pop est d'une richesse qui donne le vertige (se

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A découvrir absolument

MUSIQUES | Cette belle saison automnale qui s'annonce sera aussi l'occasion de découvrir une flopée de nouveaux talents venus d'un peu partout — et même de Lyon. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Jeudi 15 septembre 2011

A découvrir absolument

Dans le calendrier musical c'est souvent à l'automne, saison du renouveau de la programmation, que viennent fleurir les nouvelles plantes. Le parfum de nouveauté, les effluves de talent, la promesse d'une renommée et, souvent, le succès d'un disque, viennent chatouiller les narines (et les oreilles) du programmateur averti, qui souvent en vaut deux. Ainsi fait-on déjà, sans doute, de Selah Sue une sorte d'Amy Winehouse flamande (et surtout vivante). Il faut dire que la jeune Belge (22 ans et donc encore en course pour le club des 27, ouf !) a le cheveu blond comme la bière, la voix amère comme le picon et le disque (déjà) de platine. À ce niveau là, on ne peut plus guère parler de découverte, mais sur une scène lyonnaise, le Transbordeur le 4 novembre, c'en sera une. Non loin de là, en Wallonie, le Ninkasi, toujours sous le coup d'un «Coup de cœur», est allé nous dénicher Applause, preuve que la pop belge est décidément fertile en talents. En revenant, les gens de Gerland sont passés chercher les excellents Concrete Knives, que la fièvre de la pop afrophile à la Vampire Week-end est allée saisir du côté de Caen. Voilà deux groupes dont on devrait reparler, ces derniers repas

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