La vie en morose

MUSIQUES | Champion d'Europe poids lourds des ventes de disques et collectionneur de concerts sold out, Stromae a transformé quelques tubes eurodance en un succès phénoménal. Mieux, le jeune Belge à l'accent Brel réussit le prodige de faire valser l'Europe à mille temps sur ses envies de suicide collectif. Alors on danse ? Oui. Mais pourquoi au juste ? Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 22 avril 2014

Photo : Dati Bendo


Après des années de dévouement à montrer son zizi à la Terre entière, qu'il pleuve, qu'il vente ou, plus rarement, que le soleil brûle, à se laisser déguiser comme une vulgaire poupée, à exposer la pollakiurie incurable qui lui vaut sa célébrité et remet tant en cause ce concept, il doit l'avoir mauvaise, en 2014, le Manneken-Pis. Lui qui, jusque-là, avait payé ce lourd tribut à sa dignité pour être le fils préféré des Belges, un monument national, s'est fait définitivement détrôner – si l'on peut dire – dévisser de son piédestal comme un vulgaire bronze de Lénine un jour d'indépendance à Vilnius.

La faute à un grand machin fringué comme un croisement de Tintin et de sapeur congolais à qui on n'aurait laissé que du XXS, comme un Spirou repeint par Magritte qui aurait poussé trop vite. Ce grand machin, c'est donc Stromae, devenu à ce point porte-drapeau de la Belgique qu'il lui en a presque fait oublier combien de fois elle a été au bord de se couper en deux au niveau du nombril bruxellois. Le voilà maintenant, le Plat pays, à courir comme un seul homme derrière ses Diables rouges qu'on n'a jamais connu aussi inspirés depuis la Coupe du monde 1986 et à danser comme un seul mi-homme mi-femme – Tous les mêmes – au son de celui qui est justement en train de mettre au point, chaussettes rouges aux pieds, l'hymne de ladite équipe nationale belge – tout se recoupe.

Mascotte à grandes jambes

En France, où l'intéressé a vendu plus de 180 000 exemplaires de son deuxième album, Racine carrée, rien que la semaine précédant Noël, on ne va pas tarder à tenter d'adopter l'intéressé comme on sait si bien le faire avec les talents d'outre-Quiévrain : «je te veux dans mon équipe, mais garde ton accent, il est marrant». C'est déjà plus ou moins le cas dans un pays où l'on empaille pour mieux célébrer : de moulage au musée Grévin en démoulage aux Guignols. Au passage, le Belge a tout raflé aux Victoires de la musique française – c'est toujours ça qu'Obispo n'aura pas – et a même refusé de s'acoquiner avec les marchands cooptés de la misère alimentaire qu'on appelle poliment "Enfoirés" – lesquels nous permettent chaque année de prendre des nouvelles de Jean-Jacques Goldman, Francis Cabrel et MC Solaar. En réalité, c'est bien l'Europe entière qui danse sur Stromae, de l'Atlantique à l'Oural comme l'aurait dit un autre grand machin, Charles de Gaulle. On exagère à peine : comme pour les Diables rouges, Stromae est devenu notre mascotte à grandes jambes et à tête bizarre.

«La désillusion sur fond de dance»

Et pourtant, de misère (sociale, médicale, sociétale, amoureuse, rallongez la liste à votre convenance) il est là aussi question. Il n'est même question que de cela. Les Guignols en ont d'ailleurs fait l'un de leurs gimmicks du moment, celui du type qui accueille les saloperies du quotidien avec gourmandise et leur étale un gros rythme dance sur la tronche. Or la caricature est quasiment à la hauteur de la recette et du phénomène. Le comique et ami Jamel Debbouze ne décrit pas autrement sa musique : «Des paroles dépressives et un refrain qui claque ; un couplet qui donne envie de mourir et un refrain qui donne envie de s'éclater sa gueule ; une espèce de couplet qui donne envie de se suicider et un refrain qui donne envie de pique-niquer». Et ainsi de suite. Alors on danse.

«Disillusion, with a dance beat», c'est ainsi que le New York Times a titré un article sur ce jeune Belge qui interroge jusque dans les salles de presse outre-Atlantique. Or, ledit article est autant un portrait du bonhomme que celui de la déliquescence tous azimuts du Vieux continent. Dansez, dansez, vous râlerez moins, on achève bien les chevaux. La chose est plutôt bien vue, surtout avec les lunettes déformées par l'Atlantique qu'aiment à chausser les Ricains. Car si le Belge fait danser l'Europe, c'est parce ce que celui que le Guardian anglais qualifie de «philosophe hip hop» et surnomme, avec un sacré sens du grand écart, «le Morrissey de la Zone euro», l'Europe, il lui parle au creux de l'oreille autant qu'il lui remue la couenne à coups d'eurodance, cette spécialité "locale" bon marché. Qu'on se rappelle qu'il y a trente ans, un autre belge, Arno, chantait ceci : «Je ne suis pas une communiste, je ne suis pas une cycliste, je ne suis pas une catholique, je ne suis pas une footballiste / Allez, allez, circulez [...]/ Il y a des gens qui parlent beaucoup / Mais ne disent rien du tout / Il y a des gens qui crèvent de faim [...] / Jolie demoiselle prend mes mains / Le samedi soir tout le monde prend un bain [...] / Putain, putain, c'est vachement bien, nous sommes quand même tous des Européens». Celle-là, Stromae aurait pu l'écrire.

Real Humans

S'il ne se définit pas, loin s'en faut, comme un représentant de commerce de la crise, ce chanteur croque-mort est à la fois le bouffon et le scribe d'une nouvelle génération perdue. Né à Bruxelles, comme par hasard, il incarne physiquement et dans l'esprit cette mégacrise (individuelle, collective) dont nous serions les pantins, incapables de nous en affranchir – on s'étonnera par exemple de la frappante conjonction esthétique entre les personnages du clip de Papaoutai (dont le thème peut s'appliquer à toute forme de questionnement, y compris sur soi-même, du type : «Y a-t-il un pilote dans l'avion ?») et les androïdes gentils mais flippants de la série suédoise Real Humans,  qui rêvent moins de moutons électriques et de bonheur aseptisé que de liberté et de réponses.

Au fond, ces danses un peu robotiques, ces transes mécaniques, seraient à la fois l'illustration et l'exutoire des convulsions existentielles d'une Europe qui tangue, incapable de solder les comptes d'une formidable gueule de bois consécutive à un mariage mal branlé, ne sachant sur quel pied danser à force de se tirer des balles dedans. Des danses de l'évitement ou de l'aliénation, faite d'une mégaratatouille de world ultra-mondialisée (rumba congolaise, salsa, rythmes carribéens, hip hop) et de machines électro lancées comme des go fast dans un mur, sonnant comme des alarmes incendies. Des danses se sautant d'un pied sur l'autre sous le feu du canon à merde. C'est la danse shadokienne et surréaliste de la crise identitaire de la génération perdue de l'Europe, de son refus de choisir de peur de faire le mauvais choix, de son manque d'implication (Bâtard), de son envie de tout envoyer se faire foutre (AVF), la peur de toute chose qu'on lui agite devant les yeux en permanence (Sommeil,  Quand c'est ?) et qui sinon paralyse.

Selon Pascal Monfort, sociologue, historien de la mode et musicien, interviewé par L'Express : «On en oublierait presque ces vérités atroces assénées avec un grand cynisme. Que les gens dansent sur ses chansons sans se rendre compte que la gravité des propos éclaire l'état de la société. Traduit en termes politiques, c'est terrible : on peut alors élire les idées les plus obscures si elles sont bien présentées». On peut aussi rétorquer qu'il vaut mieux en danser qu'en pleurer et que Stromae fait les deux. Conclure aussi, comme Agnès Poirier du Guardian, que «le mécontentement, la lucidité, le réalisme, le jeu de mots, les chansons de Stromae couplées avec son image de dandy lisse ont mené à son succès et à son culte. Le malaise dans la Zone euro peut sembler lugubre pour beaucoup, mais il a au moins trouvé une voix et un rythme». Bref, que Stromae serait donc une sorte de Manneken-Pis global, à ceci près que ce n'est plus seulement la Belgique qui se soulage à travers lui, mais tout le continent.

Stromae
A la Halle Tony Garnier, samedi 26 avril et samedi 1er novembre
Aux Nuits de Fourvière, jeudi 12 juin


Stromae

Électro slam
Halle Tony Garnier Place des Docteurs Charles et Christophe Mérieux Lyon 7e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Stromae

Électro slam
Halle Tony Garnier Place des Docteurs Charles et Christophe Mérieux Lyon 7e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Stromae

1ère partie : Kadebostany
Théâtres romains de Fourvière 6 rue de l'Antiquaille Lyon 5e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Therapie Taxi : génération X

Pop | Alors qu'il sort une version remusclée de son album Hit Sale baptisée Xtra Cheese, le trio Thérapie Taxi multiplie les salles combles et s'impose comme l'un des phénomènes français du moment, en un mélange de pop catchy et de textes très explicites.

Stéphane Duchêne | Mardi 11 décembre 2018

Therapie Taxi : génération X

On ne sait s'il durera plus longtemps qu'un feu de Bengale (pour le feu de paille, il est déjà trop tard) mais force est de constater que le trio Therapie Taxi (Adé, Raph, Renaud), apparu pour la première fois sur les radars il y a deux ans avec un titre perforant, Salop(e), jalonné de lyrics très "explicit" comme on dit dans l'industrie du disque en guise d'avertisseur, est en train de gagner ses galons de phénomène pop. Alors que vient de sortir Hit Sale Xtra Cheese, réédition cossue (dix titres inédits toujours aussi effrontés, à l'image de BB la nuit et Avec ta zouz) de ce premier album qui, en février 2018, les a lancés comme une balle, le groupe a étendu au printemps, pour treize dates dont deux Olympia, une tournée qui affiche complète pratiquement chaque soir.

Continuer à lire

Un Feu sur la langue

MUSIQUES | Rien que de très classique dans cette saison francophone. Du très bon, du bon, du moins bon, Kyo, et au milieu coule une rivière en Feu! Chatterton, inconcevable objet pop aux aspirations littéraires qui feront se gausser ou s'incliner. C'est à voir. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 23 septembre 2014

Un Feu sur la langue

Oubliez les Sébastien Tellier (le 18 octobre au Transbo), Julien Doré (le 15 décembre au Radiant) et Stromae (le 1er novembre à la Halle) qui repassent une énième fois par ici ; zappez les vingt ans des Ogres de Barback et le retour de Kyo, tous deux au Radiant (les 6 et 27 novembre), repaire de morts-vivants. Omettez ces trois grands Bretons que sont Miossec, Daho, Tiersen (19 et 5 décembre au Transbo, 16 octobre à l'Epicerie) et Emilie Simon (7 novembre au Radiant, forcément). Bon si vous aimez tous ces artistes, ce qui pour la plupart d'entre-eux est bien légitime (cherchez néanmoins l'intrus), vous pouvez tout de même vous faire plaisir en allant les voir, on ne vit qu'une fois après tout, sauf Daho et Kyo. Mais rappelez vous une chose : la next big thing, celle dont tou

Continuer à lire

Bienvenue chez lui

MUSIQUES | Stromae a donc au moins le mérite d'avoir donné aux Guignols l'occasion de modeler le personnage le plus désopilant de leur roster actuel, grand échalas (...)

Benjamin Mialot | Mardi 22 avril 2014

Bienvenue chez lui

Stromae a donc au moins le mérite d'avoir donné aux Guignols l'occasion de modeler le personnage le plus désopilant de leur roster actuel, grand échalas accroché à son synthé comme une moule(-frites) à son rocher et fondamentalement incapable d'écrire un morceau positif. Au-delà du gag, sa marionnette a ceci de troublant qu'elle est si vraisemblable qu'on pourrait la confondre avec l'original : même teint cireux, même gestuelle à la fois raide et désarticulée – comme si le sprinteur Michael Johnson avait pris des cours de danse hip hop – même timbre de marin pas bien droit dans ses bottes en caoutchouc. Ce physique si particulier et la façon dont Stromae en joue, tour à tour imitateur pour MJC de Jacques Brel (guéridon à l'appui), figurant d'un clip cadavérique de Michael Jackson (notamment sur Papaoutai) et bonimenteur en costume d'Arlequin, constitue la première attraction de ses prestations scéniques. Le terme "attraction" n'est pas choisi par hasard : une soirée avec Stromae, c'est une virée dans une fête foraine sur les traces d'un pote extraverti et un peu éméché. Il y

Continuer à lire

Nuits de Fourvière 2014 - La programmation

CONNAITRE | 65 spectacles, 170 levers de rideau, des rendez-vous au TNG, à Gadagne ou à la Maison de la danse : les Nuits de Fourvière s'annoncent plus foisonnantes que jamais. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Jeudi 13 mars 2014

Nuits de Fourvière 2014 - La programmation

L'an passé, nous saluions le starpower de la soixante-huitième édition des Nuits de Fourvière. Maintenant que nous connaissons la teneur de la soixante-neuvième, nous voilà contraints de revoir notre jugement à la baisse : en termes d'éclat et de densité, la programmation de 2014 est à celle de 2013 ce que la Grande Nébuleuse d’Andromède est à la Voie Lactée. Le principal artisan de ce saut hyperspatial qualitatif n'est autre que Richard Robert, transfuge des Inrockuptibles qui semble avoir avoir définitivement trouvé ses marques de conseiller artistique. Impeccablement équilibré entre reconnaissance de phénomènes franco-belges (Phoenix,  Fauve et Stromae), concerts événementiels (un hommage à Robert Wyatt, Benjamin Biolay qui dirigera un orchestre pour sa nouvelle muse, Vanessa Paradis), rappels de la suprématie de la pop d'outre-Manche (le collectif multimédia Breton, Damon Albarn pour son premier album solo, Franz Ferdinand, Miles Kane), passages ob

Continuer à lire

Le freak, c’est chic

MUSIQUES | Du freak, du fou, de la créature cramée, de l’inclassable, de l’incassable, du fragile, du fracassé, du fracassant, du marginal, du réfractaire, du réfracté, du revenant, du rêveur, du malade, du rageux, cet automne musical va en faire pleuvoir de partout. Du chelou comme à Gravelotte, qu’il va tomber. De belles tronches de vainqueur et des paluches pleines de talent, des noms à coucher dehors, du génie à la pelle, attaqué à la pioche. Ah, inquiétante étrangeté quand tu nous tiens ! Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Jeudi 19 septembre 2013

Le freak, c’est chic

Comme pour toute saison, tout événement, tout lancement, il nous faut un parrain, un type dont la stature et l'aura donnent immédiatement le ton. C'est Florent Pagny en total look peau de zobi à la Star Academy ou Alain Delon tenant des propos contre-intelligents sur l’homosexualité dans C à vous. Car oui, souvent, on a affaire à un type qui peut partir en vrille à tout moment, se mettre à dire n'importe quoi, comme n'importe quel parrain dans n'importe quel événement familial, ou comme un parrain de la mafia un peu sur les nerfs. C'est très bien, ça fait parler. Nous aurions pu assez logiquement choisir le parrain rock Don Cavalli, d’origine italienne et d’aspiration amerloque, comme tout parrain qui se respecte, et dont Les Inrocks qualifient avec raison la production de «rock tordu et primitif», quelque part entre la sève de Johnny Cash et les débordements d’un Beck. Bref, l’éternelle histoire du type né au mauvais endroit au mauvais moment et qui s’en accommode par le voyage intérieur (sur son dernier disque il va même jusqu’en Asie). En plus, dans le civil,

Continuer à lire