Le Retour de Peter Pan

SCENES | Il a séduit les spectateurs avec ses deux premiers spectacles La Symphonie du hanneton et La Veillée des abysses, dans lesquels il présentait son univers onirique et enfantin. James Thiérrée débarque à Lyon avec sa nouvelle création, Au revoir Parapluie. Entretien. Propos recueillis par Dorotée Aznar

Dorotée Aznar | Mercredi 18 avril 2007

Photo : (c) Jean-Louis Fernandez


Au revoir Parapluie, votre dernière création, est inspirée du mythe d'Orphée. Allez-vous raconter une histoire ?
James Thiérrée : Je suis plus dans la divagation que dans la narration. Je pars d'un cadre et puis je prends beaucoup de libertés. Au revoir Parapluie ce n'est pas l'histoire d'Orphée, mais un voyage. Bien sûr il y a des liens : le personnage principal va aller chercher la femme qu'il aime, mais le but n'est pas de raconter une histoire. Ce spectacle est en continuité avec les deux précédents, j'y développe un langage et un univers très personnels, assez abstraits. Je me méfie beaucoup des spectacles purement visuels qui tentent de trouver une caution avec une narration plus ou moins bancale.

Les arts du cirque sont largement représentés dans vos spectacles, quelle place accordez-vous à la danse ?
Dans cette nouvelle création, j'ai donné une place beaucoup plus importante à la danse. Comme je ne suis spécialiste en rien, je suis attiré par toutes les formes artistiques et j'ai estimé que j'avais le droit de tout faire... Pour moi, la danse n'est pas classique ou contemporaine, c'est un sentiment humain qui appartient à tous. Dans Au revoir Parapluie, il ne reste plus grand-chose du cirque à part le trapèze. Mais même ce trapèze est un objet plus théâtral qu'un objet de chapiteau.

Dans vos spectacles, les artistes sont souvent conduits à se moquer d'eux-mêmes et à prendre de la distance avec leur discipline. C'est important pour vous l'autodérision ?
Avec les clichés que véhiculent la vie circassienne et la mouvance du «nouveau cirque», je pense en effet que la distance est très importante. La distance permet de contraster un propos sérieux avec l'humour, même si je ne suis pas partisan de faire rire grassement les spectateurs. Les artistes avec qui je travaille ne sont pas uniquement des techniciens, je cherche cette petite chose qui n'appartient qu'à eux. Dans mes spectacles, je ne cherche pas l'exploit physique comme cela peut-être le cas au cirque.

Vous parlez d'humour. Ce qui frappe dans vos spectacles, c'est le caractère enfantin de votre univers où l'humour est toujours très innocent.
C'est vrai et d'ailleurs c'est un peu pour cette raison qu'Au revoir Parapluie vient clore un cycle, ce spectacle est une sorte d'adieu. J'ai 32 ans, des cheveux blancs (beaucoup) et il faut aussi que je sorte de cet humour-là. Mais j'aime cette simplicité, ce côté très direct «proposition/réaction» qui permet d'atteindre des choses profondes. Je sais que je continuerai à utiliser ce langage, mais sans doute pas de manière aussi exclusive. Je dois être à l'écoute des moments de ma vie et pas uniquement reproduire ce qui a fonctionné avec le public. Quand on a trouvé un «filon artistique», il faut ensuite aller plus loin. Dans Au revoir Parapluie, il y a quelque chose de mélancolique, j'ai d'ailleurs mis du velours noir un peu partout... Je pense que ce spectacle vient boucler la boucle commencée avec La Symphonie du hanneton.

La presse ne peut s'empêcher de parler de votre travail sans faire référence à votre mère Victoria Chaplin, votre père Jean-Baptiste Thiérrée et bien sûr votre grand père, Charlie Chaplin. Ça vous agace ?
Avec un grand-père comme le mien, il faut avoir une stratégie... Je me suis toujours prêté au jeu des journalistes qui interrogeaient les lois de la génétique en me disant qu'à un moment, on se rendrait compte que j'avais fait mes preuves et que je n'avais plus besoin de cette carte de visite. Je pense que les gens ne sont pas très favorables aux «fils de» et que cela à d'ailleurs plutôt tendance à les détourner d'un artiste. Pourtant, il n'y a rien à faire, le temps passe et je suis toujours le «petit-fils de Charlot» ! Je ne vais pas lutter ! Je travaille avec ma mère et cela participe encore à la mythologie familiale. Elle me propose toujours deux ou trois monstres à intégrer dans mes spectacles et comme mon nouveau spectacle est en continuité avec les deux précédents, je ne voyais aucune raison de ne pas le faire...

À propos de «famille», vous aviez travaillé avec Uma Ysamat, incroyable musicienne, chanteuse et comédienne dans vos deux premiers spectacles mais pas cette fois...
Mes équipes techniques sont restées les mêmes sur ces trois spectacles, mais je travaille effectivement avec trois nouveaux artistes. C'est une volonté de ne pas faire toujours la même chose ou comme disent tous les artistes de «se confronter à d'autres univers». J'ai recréé un petit groupe de cinq artistes, c'est le maximum pour que le public (et moi) puissions découvrir des individus, des vraies personnes qui nouent des liens entre elles. Quant à Uma Ysamat, nous nous connaissons depuis très longtemps, je l'ai rencontrée quand j'avais quinze ans. Il ne s'agit que d'une petite pause et nous allons travailler de nouveau ensemble. Elle est fantastique et tellement sensuelle... Je l'adore !

Au revoir Parapluie
À la Maison de la Danse Du 14 au 29 avril

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Thierrée, l'infiltré

Théâtre des Célestins | Renouant avec l'évanescence de ses premiers spectacles après le très mécanique Tabac rouge, James Thierrée arrive en préambule du festival UtoPistes avec sa nouvelle création La Grenouille avait raison dans un théâtre des Célestins plus éclectique et attractif que jamais, comme en témoigne par ailleurs la venue du prodige polonais Grzegorz Jarzyna.

Nadja Pobel | Mardi 17 mai 2016

Thierrée, l'infiltré

À Genève, au Carouge où le mois dernier il a donné naissance à son sixième spectacle, La Grenouille avait raison, James Thierrée a retenu le souffle 1h20 durant des petits comme des grands. Personne ne caftait devant cette création qui rappelle à bien des égards, et ne serait-ce que par le titre, ses précédentes œuvres : La Symphonie du hanneton (l'harmonie est ici importante) ou La Veillée des abysses (nous sommes sous terre). Exit la démonstration de force dénuée d'émotion qu'était Tabac rouge. Retour aux fondamentaux. Et à l'animalité. James Thierrée a un talent assez unique pour faire naître des créatures rampantes, "nageantes" ou volantes. Toutes renvoient ce sentiment aussi dérangeant qu'intimidant et fascinant d'envahir l'espace, le nôtre — quand bien même cela se déroule sur scène. Il se joue là, plus encore qu'avec les personnages humanisés, une sorte d'intrusion et de dérèglement du monde. Quelque chose qui grince. Ici, apparaît aux trois quarts de la pièce une bestiole de grande taille avançant sur le sol et dont la carapace est faite d'assiettes métalliques qui juste auparavant étaient l'objet d'une séquence foutraque et

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Chocolat

ECRANS | Avec quatre réalisations en dix ans — dont trois depuis juin 2011 — on va finir par oublier que Roschdy Zem a commencé comme comédien. Il aurait intérêt à ralentir la cadence : son parcours de cinéaste ressemble à une course forcenée vers une forme de reconnaissance faisant défaut à l’acteur…

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

Chocolat

Rien de tel, pour un réalisateur désireux de s’assurer un consensus tranquille, qu’un bon vieux film-dossier des familles ou la biographie d’une victime de l’Histoire. Qu’importe le résultat artistique : il sera toujours considéré comme une entreprise morale nécessaire visant à rétablir une injustice et réduit à sa (bonne) intention de départ, si naïve qu’elle soit — on l’a vu il y a peu avec le documentaire mou du genou Demain de Cyril Dion & Mélanie Laurent, encensé pour les vérités premières qu’il énonce, malgré sa médiocrité formelle et sa construction scolaire. Chocolat est de ces hyper téléfilms néo-qualité française qui embaument la reconstitution académique et s’appuient sur une distribution comptant le ban et l’arrière-ban du cinéma, figée dans un jeu "concerné", dans l’attente de séquences tire-larmes. La bande originale de Gabriel Yared, étonnamment proche des mélodies de Georges Delerue — mais ce doit être un hasard, Yared étant plutôt connu pour ses “hommages” à John Williams — incitant fortement à l’usage du mouchoir. Un

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Liberté

ECRANS | De Tony Gatlif (Fr, 1h51) avec Marc Lavoine, Marie-Josée Croze, James Thierrée…

Christophe Chabert | Mardi 16 février 2010

Liberté

Étrange concours de circonstances : à quelques semaines d’intervalle sortent sur les écrans des films qui, frontalement ou de biais, évoquent les camps de la mort. Avant l’insupportable "La Rafle" et le chiantissime "L’Arbre et la forêt", en même temps que le Scorsese, voici Tony Gatlif filmant la déportation des tziganes par la France de Vichy. Un sujet idéal pour le cinéaste, qui n’a cessé d’évoquer la mémoire des Roms dans ses films précédents. Trop, sans doute… Car on ne retrouve que par instants la liberté qui faisait le prix des meilleurs Gatlif. Si la mise en scène évite la complaisance et affirme même une assez belle tenue formelle, c’est bien le scénario, déconcertant de linéarité, qui plombe le film. Le maire humaniste joué par Marc Lavoine ou l’institutrice résistante incarnée par Marie-Josée Croze, personnages certifiés conformes à la réalité, ressemblent à l’écran à de purs stéréotypes de fiction. Gatlif se rattrape quand il filme la communauté tzigane, apportant un humour bienvenu et une vie qui passe autant par la musique — une scène dit en cinq minutes tout ce que Joann Sfar essaie maladroitement de résumer dans son Gainsbourg — que par la prestation éblouissante

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La Nage du hanneton

SCENES | Le vent souffle sur les grandes tentures rafistolées qui entourent la scène. Les murs d'une cabane de métal brinquebalante s'écrasent dans un vacarme (...)

Nadja Pobel | Jeudi 10 septembre 2009

La Nage du hanneton

Le vent souffle sur les grandes tentures rafistolées qui entourent la scène. Les murs d'une cabane de métal brinquebalante s'écrasent dans un vacarme assourdissant, un son gronde à nos oreilles ; la menace est à venir. Mais à qui est confronté James Thierrée ? Lui-même. Seul en scène pour la première fois, il se démène face à son double caché dans une encablure de «porte» ou dans un miroir qui le colle de trop près. Face à cette hostilité imaginée, le comédien-musicien-acrobate-metteur en scène-magicien (il n'y a pas de mention inutile) marmonne à défaut de parler et se met en marche. Au sens propre. Il tente d'activer ses jambes parfois désobéissantes, cherche à contrôler leur rythme quand elle s'emballent dans un mouvement saccadé rappelant les films muets de son grand-père, Charlie Chaplin. Il essaye de s'imposer à lui-même, de se faire respecter, lui Raoul, roi sans lambris doré. Plus encore qu'aérien, James Thierrée se fait aquatique. Il croise des créatures marines stupéfiantes, fidèle au bestiaire fantasmagorique propre à ses précédentes créations élaborées avec sa Compagnie du Hanneton. Même la carcasse d'oiseau semble être un poisson des abysses passé au microscope. Con

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