Shakespeare sous toutes ses coutures

SCENES | Théâtre / Comment faire entendre Shakespeare aujourd'hui ? À Lyon, Pascal Mengelle et Christian Schiaretti font raisonner le maître anglais avec la création de Macbeth et la reprise de Coriolan en faisant confiance à des traductions bien différentes. Nadja Pobel (avec AM)

Nadja Pobel | Jeudi 22 janvier 2009

Photo : © Christian Ganet


Alors que l'Angleterre contemporaine regorge de plumes décapantes et possède une scène théâtrale parmi les plus vivifiantes en Europe, la statue shakespearienne continue de truster les levers de rideaux. Pascal Mengelle, de la compagnie grenobloise La Saillie, et Christian Schiaretti, metteur en scène qui n'a plus à faire ses preuves à la tête d'un TNP actuellement en rénovation, se confrontent au maître pour la première fois. La création de Macbeth par le premier et la reprise de Coriolan, monté en 2006 par le second, proposent des manières bien différentes d'aborder l'œuvre de Shakespeare et de la rendre encore audible aujourd'hui, que ce soit par le choix du traducteur ou le parti pris de la mise en scène (le réalisme face à l'onirisme). Dans les deux cas, il s'agit de mettre en images et en mouvement un homme qui perd la raison au contact du pouvoir, un sujet qui ne cesse d'avoir du sens.Une traduction impossible ?
Comment rester au plus près du texte, de son sens, mais aussi de sa construction littéraire et grammaticale en traduisant ces décasyllabes shakespeariens ? André Marcowicz, traducteur rendu célèbre par son travail sur l'œuvre intégrale de Dostoïevski, s'est attaqué à Shakespeare avec le même état d'esprit qui l'a animé face aux géants russes : en étant persuadé que la traduction neutre n'existe pas. Il n'y a qu'en anglais que Shakespeare se lit véritablement selon lui. Il considère son métier comme un travail d'écriture et d'écrivain, une invention perpétuelle, la plus sérieuse possible. Il prend un peu de liberté mais ne cherche pas à simplifier le texte initial comme le prouve sa version de Macbeth. Pour Jean-Michel Desprats, qui signe la plupart des traductions des volumes de la Pléiade, il n'y a pas de souci d'écriture propre mais une volonté de mêler une traduction directe et concrète en n'oubliant pas que le texte est fait pour être joué. Toute la poétique (allitération, rythme, ordre des mots...) est au service du comédien afin que sa mise en bouche soit facilitée. Ancien acteur lui-même, il sait l'importance de l'oralité qui ne doit jamais altérer la crudité des mots ou les insultes parfois proférées. Dans Coriolan, la dernière pièce écrite par Shakespeare et la plus politique de toutes, la densité du texte trouve son rythme grâce au sens assez accessible qu'il dégage.Un plateau nu
Christian Schiaretti ne cherche pas plus les fioritures dans la traduction qu'il a choisie qu'il n'en installe sur son plateau. Créée sur feu le plateau du TNP, le metteur en scène ne s'encombre pas de décor. Des murs à vif, des cintres à vue et une bouche d'égout pour écouler le sang des combattants et régurgiter les eaux troubles. Trente comédiens sur scène forment un ballet jamais nébuleux où chacun d'entre eux trouve miraculeusement sa place. Point de Nada Strancar dans cette reprise, mais Hélène Vincent dans la peau de l'envoûtante Volumnia, mère vampire de Coriolan (Wladimir Yordanoff). C'est du théâtre populaire, une tribu au sens des aînés dans lesquels Schiaretti dit se reconnaître, à commencer par Jean Vilar. Le théâtre est dans la place, sur la scène et aussi dans la salle souvent à demi-éclairée et dont les premiers rangs sont grappillés. Shakespeare, le théâtre élisabéthain et les questions sur la République tirent le spectateur par la manche. Disposition frontale dans le Macbeth de Mengelle où tout se passe sur scène : un drap blanc pour décor, les sorcières compactées en une et beaucoup de jeux sonores pour inventer une représentation très personnelle de l'onirisme de ce texte. La poésie guette, parfois insaisissable comme la folie dans laquelle sombrent les héros. Quelles que soient leur mise en scène ou leur traduction, ces deux spectacles montrent à quel point la question du pouvoir reste la même. Dans la Rome républicaine, en Écosse ou dans l'Angleterre moderne naissante, Shakespeare se fait le témoin de la démence des hommes et de leur trahison pour accéder au trône. Ce XXIe siècle balbutiant ne dément qu'à peine ce constat vertigineux.Coriolan
Au Studio 24 (Villeurbanne), du 28 janvier au 7 février. Macbeth
Au Théâtre de la Croix-Rousse, du 3 au 6 février.

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter