La science des rêves

SCENES | L’homme par qui la magie fait sens : l’indispensable metteur en scène Joël Pommerat ne lésine avec les artifices du théâtre pour passer à la loupe ses contemporains sans oublier de montrer leurs rêves et cauchemars. La preuve par l’exemple avec "Ma chambre froide" accueilli au TNP pendant dix jours. Portrait et critique.

Nadja Pobel | Mercredi 21 décembre 2011

Joël Pommerat a cessé d'être acteur à 23 ans en 1986. Pas encore très vieux mais une évidence est là : il ne veut pas être une marionnette sur laquelle un metteur en scène tout puissant dépose un rôle préconçu. Car pour lui, l'acteur est au cœur du dispositif théâtral, le metteur en scène doit composer avec son être entier et le dépouiller de ses automatismes et de son savoir-faire. Pommerat se met alors à «écrire des spectacles». Ni metteur en scène, ni écrivain, mais bien auteur de spectacle. Ses pièces sont pourtant publiées, mais deux mois après le début des représentations car elles sont écrites au plateau, fignolées en jeu. Avec sa troupe fidèle, il fonde la compagnie Louis Brouillard au début des années 90. Ce nom, pas tout à fait anodin, donne une idée du bonhomme : «Je me dis parfois que Louis Brouillard a vraiment existé comme Louis Lumière, qu'il a inventé le théâtre et que je suis le seul à le savoir» disait-il en plaisantant récemment au micro de France Culture. Plus sérieusement, il fige ce nom à une époque où le théâtre du Soleil est omniprésent, où les jeunes compagnies prennent un nom de météo (embellie, vent…). Lui opte pour le brouillard car il penche plus du côté de l'ambigüité des choses que de leur clarté.  Onirique, entre rêve, cauchemar et réalité brute, Joël Pommerat n'est pas là pour rigoler. Du moins au départ

À conte d'auteur

Pommerat scrute des gens ordinaires dans des situations qui deviennent extraordinaires, que ce soit dans les contes qu'il ré-écrit ou les pièces originales qu'il signe. En 2004, quand il crée Le Petit Chaperon rouge, il a déjà plusieurs spectacles derrière lui dont Pôle, Treize étroites têtes ou Mon ami et il entre dans l'univers des enfants qu'il distingue d'ailleurs peu de celui des adultes. Sa panoplie de gestes théâtraux — sa patte, est là : un narrateur (en Monsieur Loyal sur le plateau ou en voix-off), une scène, quelques accessoires et surtout une scénographie tracée par la lumière d'Eric Soyer. Loin du conte de Perrault, la maman de la petite fille est une working girl qui marche sur la pointe de ses pieds nus mais, à chaque pas, ses talons invisibles claquent, instaurant une distance entre elle et sa fille. Pommerat se voit et s'entend autant qu'il se lit ensuite. Quatre ans plus tard, il offre une variation éblouissante de Pinocchio. Là encore, le gamin en bois est un sale gosse moderne qui, n'écoutant pas son père, connaîtra les affres des virées d'adultes, la corruption, sa transformation en âne, son engloutissement par la baleine avant de rencontrer la fée. Tout sur scène est figuré par des effets lumineux d'une inventivité sidérante. Il accède à l'imaginaire et réussit ce qu'il ambitionne : «rendre l'étrangeté concrète». Il y a quelques semaines, il signait son troisième conte, Cendrillon. Réussite totale, avec un investissement extraordinaire des acteurs qui jouent plusieurs rôles, ce spectacle élaboré comme les autres à l'intuition frappe en plein cœur. Avec les contes, il s'inscrit dans la droite lignée de son travail : aller vers l'économie du mot, l'épure, la simplicité et l'action. Montrer ce qui se dit et surtout ce qui ne se dit pas. «Ce sont des écritures extrêmement condensées qui ne cherchent pas à faire littérature, mais à faire du sens, à faire la vie». Et c'est ce vers quoi il tend dans l'écriture de ses autres spectacles.

Déchirure

Après déjà treize spectacles, Avignon le révèle au grand public en 2006 en l'accueillant pour trois pièces dont Les Marchands, texte rêche dans lequel les comédiens ne disent rien sinon quelques marmonnements incompréhensibles. En voix-off, la narratrice raconte sur un ton neutre cette contradiction qui traverse tous les spectacles de Pommerat : l'aliénation de ceux qui ont un travail et la folie dans laquelle s'enfoncent ceux qui n'en ont plus. «On dit que le travail serait l'essence de l'homme, d'où les problèmes quand le travail vient à manquer. Moi je pense que l'homme est plus grand que ça, qu'il se définit avant le travail» confiait-il à Avignon cet été-là tout en faisant dire à sa comédienne dans Les Marchands : «Qu'est-ce que vous faites dans la vie ? Vous achetez, vous vendez, vous achetez et vous trouvez ça intéressant ?». Sur le plateau, il parvient par quelques trouvailles à figurer une usine qui prend forme juste par les gestes répétitifs et frénétiques des mains des comédiens prises dans un filet de lumière horizontale. La magie opère. Car Pommerat, osons ce mot galvaudé, est un magicien du théâtre. Se servant de la scène comme d'une boîte noire — et en cela disciple du maître Peter Brook dont le titre de l'ouvrage majeur L'Espace vide est un viatique pour Pommerat — il crée toutes sortes de lieux souvent indéterminés dans la pénombre. Il multiplie les fondus au noir durant lesquels ses comédiens, micro HF sur le paletot afin de ne jamais déclamer, trouvent leurs marques pour offrir une nouvelle scène sitôt la lueur revenue. Pas la moindre ficelle ne se voie. En 2000, avec Je tremble (1 & 2), il abandonne la narration, invente une sorte de Club silencio où il évoque la vieillesse, la mort, l'amour, et opte pour du rouge pailleté plutôt que du gris et noir. Une gifle. Ses personnages sont toujours au bord du précipice et l'humanité, même celle des moins aimables, voire des salauds, perce le brouillard.

«Sans le commerce et sans la vente, y a pas d'vie»

Avec Cercles/Fictions, il poursuit sa fragmentation du récit et arrondit sa boîte à théâtre en disposant des gradins circulaires aux Bouffes du Nord où il est artiste associé de 2007 à 2010 (il rejoint ensuite les Ateliers Berthier-Odéon de Paris et le Théâtre national de Bruxelles). Pour Ma chambre froide, Pommerat renoue avec la linéarité du texte mais garde son plateau circulaire. Enfin, toute fraîchement sortie de terre, La Grande et fabuleuse histoire du commerce — un titre qui ne pouvait être que de lui — modeste pièce mais très documentée, est créée à Béthune et commence comme Un conte de Noël de Desplechin avec présentation sommaire des personnages en jeu et des liens qui les unissent. Mais si la famille est omniprésente chez Pommerat, elle n'est là qu'en deuxième rideau, le rôle social étant déterminant. Les VRP doivent vendre car «sans le commerce et sans la vente, y a pas d'vie», comme le dit l'un d'entre eux dans un hôtel banal à la fin de sa journée. Que ce soit dans les années 60 ou 2000, Pommerat montre un capitalisme broyeur d'hommes sans que ceux-ci ne cherchent à résister. Pas de grands discours dogmatiques chez cet artiste hors norme, mais plutôt des spectacles calibrés au millimètre qui laissent peu respirer comme une métaphore de cette société asphyxiante. Sa façon d'être au monde est là : radicale. Lui qui voulait faire un spectacle par an pendant vingt ans affiche trois créations au compteur 2011. Pas moins de huit pièces sont en tournée pour faire vivre la compagnie et créer un répertoire. Impossible dès lors de tenir sa promesse : assister à toutes les représentations pour ne pas abandonner ses spectacles à leur infinie finesse.

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Après Miss et James Bond, Pinocchio et La Daronne sont reportés

ECRANS | C’est le film à suspense dont les professionnels du cinéma (et le public) se passeraient bien. Malheureusement, il devrait connaître encore bien des rebondissements avant son dénouement…

Vincent Raymond | Vendredi 6 mars 2020

Après Miss et James Bond, Pinocchio et La Daronne sont reportés

Alors que la fréquentation dans les salles enregistre depuis le début 2020 des résultats calamiteux (-27% à Lyon par rapport à 2019, à date), plombée par l’absence de film très porteur, le Covid-19 s’invite dans le jeu, menaçant franchement la diffusion aux deux bouts de la chaîne. En amont, producteurs et distributeurs ont vite arbitré : craignant que leurs films (donc, leurs investissements) pâtissent d’une moindre exposition et “manquent leur public“ à cause de la pandémie, plusieurs d’entre eux ont préféré décalé leurs sortie. Premier à avoir agi le 3 mars, Warner Bros France pour le film Miss de Ruben Alves (initialement prévu le 11 mars, décalé au 23 septembre). Dans la foulée, on apprenait que Rocks de Sarah Gavron sortirait chez Haut et Court le 17 juin en lieu et place du 15 avril. Et puis le 4 mars, le block-buster mondial sur lequel comptaient toutes les salles pour se refaire une santé au printemps se décommandait à son tour : dans un communiqué laconique, MGM, Universal et les producteurs de Bond, annonçaient le

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De nouvelles couleurs pour le cinéma italien au Comœdia

Rencontres autour du cinéma italien d’aujourd’hui | Moribond il y a vingt ans, fracassé non pas par un capitaine, mais par un cavaliere à la tête de son armée de chaînes de télévisions, le cinéma italien a repris quelques couleurs, trouvant de dignes héritiers à ses glorieux aînés avalés par la terre.

Vincent Raymond | Mardi 4 février 2020

De nouvelles couleurs pour le cinéma italien au Comœdia

Quelques jours après les premières célébrations du centenaire de la naissance de Federico Fellini, le Comœdia, l'Institut Culturel Italien et l'Université Lyon 3 consacrent trois jours à l’actualité de la production transalpine autour de cinq longs-métrages emblématiques, dont quatre inédits et quatre déjà récompensés à travers les festivals. Profitez-en pour voir, si cela n’avait point été fait, l’étonnant Martin Eden de Pietro Marcello, transposition quasi-contemporaine et ultra politique du roman d’apprentissage de Jack London ayant permis à Luca Marinelli de décrocher la Coupe Volpi à Venise. Politique, la sélection l’est d’ailleurs globalement. Tel le film choisi en ouverture, Effetto Domino de Alessandro Rossetto (en sa présence), auréolé du Prix spécial du jury à Annecy en 2019. Également Prix du Jury, mais à Venise, le documentaire La Mafia non è più quella di una volta de Fran

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La Première de Pommerat au TNP annulée

Théâtre | En raison de la grève nationale du mardi 10 décembre, la première représentation prévue au TNP de Contes et légendes de Joël Pommerat est annulée. La pièce se (...)

Nadja Pobel | Mardi 10 décembre 2019

La Première de Pommerat au TNP annulée

En raison de la grève nationale du mardi 10 décembre, la première représentation prévue au TNP de Contes et légendes de Joël Pommerat est annulée. La pièce se joue néanmoins jusqu'au 21 décembre. Plus de renseignements sur le site https://www.tnp-villeurbanne.com.

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Coup de balai

Danse | Une danseuse de Ballet (de l'Opéra de Lyon) qui passe le balai (à l'Opéra), et c'est toute une métaphore ironique que met en scène la chorégraphe Maguy Marin dans (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 16 octobre 2018

Coup de balai

Une danseuse de Ballet (de l'Opéra de Lyon) qui passe le balai (à l'Opéra), et c'est toute une métaphore ironique que met en scène la chorégraphe Maguy Marin dans Cendrillon. Ici, les rêveries de princesse et de prince, sur fond musical de Prokofiev, reviennent littéralement aux cendres de l'enfance : et c'est très logiquement que Maguy Marin revisite Cendrillon en installant sa chorégraphie dans un décor de magasin de jouets un peu poussiéreux, peuplé de "soldats de bois" (le prince par exemple), de poupées, de pantins, tous aussi maladroits qu'un enfant sans formation se lançant dans un pas de deux. Cette pièce créée en 1985 (et fruit d'une commande de l'Opéra de Lyon), bourrée de grotesque grinçant et d'une critique à peine voilée de la société de consommation, est paradoxalement devenue un tube de la danse contemporaine ! Et ne cesse, de saison en saison, d'être reprise au programme du Ballet de l'Opéra... au grand dam sans doute de ses danseurs étriqués et étouffés dans de pesants costumes. Pour celles et ceux qui ne l'aura

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Bolle-Reddat magnifie le Godot de Fréchuret

SCENES | Cinq mois après la version magistrale de Godot par Jean-Pierre Vincent, Lyon reçoit celle du stéphanois Laurent Fréchuret : si le casting est plus inégal, la vivacité et la férocité de l’époustouflant texte de Beckett sont bien là. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 26 janvier 2016

Bolle-Reddat magnifie le Godot de Fréchuret

Pour ceux dont les souvenirs remonteraient aux vieilles années du lycée, il y a urgence à réentendre ce texte. Plus puissant que Fin de partie ou Premier amour qui tournent partout, En attendant Godot est un chef d’œuvre, parfaite alchimie entre une désespérance profonde et un espoir ultime, celui d’être ensemble, toujours, même - et surtout - face à l’inéluctable. Laurent Fréchuret n’a pas souhaité faire le malin face à ce texte-monstre, bien lui en a pris : il suit les très précises indications que Beckett a livré en didascalies et c’est dans ces contraintes qu’il trouve la liberté de rire. Pour cela, le Stéphanois a convoqué un acteur immense, Jean-Claude Bolle-Reddat. Parfait Estragon qui, entre mille autres choses, a été membre de la troupe du TNS époque Martinelli, est passé dans le décapant Prix Martin de Labiche mis en scène par Boëglin, ou a joué au cinéma sous l’œil du surdoué en surchauffe François Ozon (Une nouvelle amie). En une fraction de seconde, Bolle-Reddat est juste et il tiendra cette tension deux heu

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Révolutionnaire Pommerat

SCENES | Quand, en avril 2005, le TNG accueille Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat, le metteur en scène débarque à Lyon comme la mère de la petite fille : (...)

Nadja Pobel | Mardi 12 janvier 2016

Révolutionnaire Pommerat

Quand, en avril 2005, le TNG accueille Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat, le metteur en scène débarque à Lyon comme la mère de la petite fille : marchant sur la pointe des pieds, mais faisant résonner le bruit de talons invisibles. Entendez par là : il arrive le plus discrètement possible, mais fait son effet. Cette pièce est la première qu’il consacre aux enfants (suivront les sombres et néanmoins féériques Pinocchio et Cendrillon), mais il fait alors du théâtre depuis plus de dix ans et s’apprête à être invité du Festival d’Avignon l’année suivante. Acteur, il a rapidement cessé de l’être, à 23 ans, pour se lancer dans «l’écriture de spectacles» selon ses mots. Du monologue Le Chemin de Dakar en 1990 à la création des Marchands en 2006, il fait ses armes, avant de rencontrer un succès qui ne s’est plus démenti. Associé aux Bouffes du Nord puis à l’Odéon, et désormais aux Amandiers-Nanterre, il crée à un rythme effréné des pièces d’une qualité constante, qui toutes creusent les paradoxes de l’Homme et la manière dont la mécanisation du travail le broie (Les Marchands, Ma Chambre froide

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Au TNP, Joël Pommerat fait sa Révolution

SCENES | À force d’ausculter le travail, les rapports de hiérarchie et les questions de libre arbitre, il fallait bien qu’un jour Joël Pommerat ose affronter les prémices de la liberté et de l’égalité des droits. En 4h30, il revient aux origines de la Révolution française avec "Ça ira". Et c’est un exceptionnel moment de théâtre. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 12 janvier 2016

Au TNP, Joël Pommerat fait sa Révolution

«Il n’y a pas de point de vue» reprochent à Ça ira les rares qui osent critiquer aujourd’hui Joël Pommerat, devenu en quinze ans une figure absolument singulière et, pour tout dire, monumentale du théâtre français actuel, de surcroît plébiscitée par les spectateurs partout sur le territoire. À Nanterre, où il est artiste associé, il a affiché complet durant tout novembre et les malchanceux dont la représentation tombait sur les deux jours d’annulation post-attentats ont dû jouer sévèrement des coudes pour rattraper au vol des billets sur Le Bon Coin. Cette supposée absence de point de vue – aucun personnage n’étant désigné comme bon ou mauvais – est en fait la preuve qu’il y en a une multitude. Tout le monde s’exprime au cours de cet épisode de l’Histoire dont le choix constitue en lui-même un acte politique fort, comme Pommerat en signe depuis ses débuts. Comme il le précise souvent, «il ne s’agit pas d’une pièce politique mais dont le sujet est la politique», soit la vie de la cité, selon l’étymologie du mot. Plutôt que de proposer un manifeste, Pommerat amène à mieux comprendre la naissance de la Révolution et même, puisqu’il n’es

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Joël Pommerat fait sa révolution

SCENES | La pièce débute ce vendredi 8 janvier et elle se tiendra jusqu’au 28 au TNP, qui pour assurer une si longue série a uni ses forces à celles des Célestins. (...)

Nadja Pobel | Mardi 5 janvier 2016

Joël Pommerat fait sa révolution

La pièce débute ce vendredi 8 janvier et elle se tiendra jusqu’au 28 au TNP, qui pour assurer une si longue série a uni ses forces à celles des Célestins. Grand bien leur en a pris, car Ça ira (1) Fin de Louis est un spectacle hors norme – que nous ne traiterons ici qu'en surface pour mieux lui accorder notre Une la semaine prochaine. Aux Amandiers à Nanterre, où il fut créé, il nous a plongé de prime abord dans une certaine incrédulité avant de nous convaincre totalement. Car pour raconter la Révolution française (jusqu'à 1792), Joël Pommerat a tout misé sur la parole et atténué ses effets scéniques, qui reposaient essentiellement sur un usage sidérant des lumières. Par ailleurs, lui qui a toujours eu un discours si grinçant sur l’aliénation au travail laisse ici s’exprimer toutes les contradictions des puissants et des faibles, ne prenant pas position. Tiède ? Au contraire. En 4h30, il montre avec brio comment, aux cours de débats passionnés, des hommes et des femmes ont tenté de rendre la société plus égale – et y sont parvenus. Sans égréner de dates-clés ni nommer de protagonistes (à l’exception de Louis), mais avec ses comédiens fidèles et son a

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Au TNP, un Pinocchio en chair et en os

SCENES | Comment raconter Pinocchio sans marionnette ? Avec les deux éléments-clés de son éthymologie, rappelée par le metteur en scène et acteur Didier Galas : le pin (...)

Nadja Pobel | Mardi 22 décembre 2015

Au TNP, un Pinocchio en chair et en os

Comment raconter Pinocchio sans marionnette ? Avec les deux éléments-clés de son éthymologie, rappelée par le metteur en scène et acteur Didier Galas : le pin (pino) et l'œil (occhio), synthétisés ici par une cabane ajourée. Elle sert de refuge au petit personnage qui, devenu chair, relate les aventures insensées qui ont précédé : l'attaque par le chat et le renard, sa transformation en âne, son engloutissement par la baleine.... Réfutant tout réalisme, Didier Galas mise sur son talent de conteur et invente une situation nouvelle : le théâtre est en fait la salle d'attente du salon de coiffure dans le lequel officie l'ancien pantin. Repenti, il a accédé à un métier moins merveilleux que sa vie passée, mais bien moins destructeur aussi. On est loin de la créativité débordante dont avait faire preuve Joël Pommerat pour restituer cette histoire universelle. L'exercice que propose Galas est radicalement différent puisqu'il fait de son jeu l'axe majeur de son spectacle. Avec agilité et gouaille, il donne un tempo relevé à cette heure de récit (dès 7 ans), n'hésitant pas à interpeller son public et à jouer (malheureusement un peu trop) avec la cap

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Rentrée théâtre 2016 : n’ayons peur de rien

SCENES | Lancée par la venue de Joël Pommerat et Romeo Castellucci, la seconde partie de saison s’annonce dense et exigeante. Tour d’horizon de ce qui vous attend au théâtre sur les six prochains mois.

Nadja Pobel | Mardi 5 janvier 2016

Rentrée théâtre 2016 : n’ayons peur de rien

D'un côté la Révolution française revue et corrigée en costard-cravate par Pommerat en 4h30 dans Ça ira (1). Fin de Louis (au TNP, co-accueil avec les Célestins dès cette semaine), de l'autre de vrais singes et des instruments SM pour reconstituer le destin tragique des Atrides dans L’Orestie (aux Célestins, co-accueil avec le TNG plus tard en janvier) du remuant et très rare Romeo Castellucci : le premier mois de l’année ne devrait pas vous laisser indemne. D’autant que s’ajoutent la nouvelle création de Michel Raskine, Quartett d’après Les Liaisons dangereuses (Célestins), pour laquelle il rappelle son duo fétiche Marief Guittier / Thomas Rortais et celle, écouteurs aux oreilles, de Joris Mathieu, l’intriguant Hikikomori (TNG) qui murmurera trois histoires différentes aux spectateurs. Aussi intranquille sera Phia Ménard, artiste transgenre associée au TNG avec son classique Vortex

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Réveillon 2015 : du côté du théâtre

SCENES | De moins en moins de salles restent ouvertes pour le 31. Les Célestins eux, se tiennent à la tradition, avec un spectacle à destination des grands et (...)

Nadja Pobel | Mardi 15 décembre 2015

Réveillon 2015 : du côté du théâtre

De moins en moins de salles restent ouvertes pour le 31. Les Célestins eux, se tiennent à la tradition, avec un spectacle à destination des grands et petits. Cette année, il sera signé Turak, que l’on a connu jadis avec son armée de pingouins en pommes de terre et de retour pour une création où il mêle son univers loufoque à celui d’un classique, Carmen. Ce maître du théâtre d’objets, de son vrai nom Michel Laubu, plonge l’héroïne espagnole dans sa Turakie, ce pays imaginaire pensé comme un «reflet un peu déformé du monde qui nous entoure». Il a choisi au passage de transposer cette célèbre histoire sous l’eau avec, en entame de show, un film d’animation montrant un orchestre composé de moules, crabes et langoustines jouant de la trompette, des cymbales ou du violon – apparaîtront ensuite ses fameuses créatures bricolées, dont une Carmen avec cheveux de vinyle et portant pour robe une toile de tente. À noter que si un musicien est sur le plateau, c’est le précieux guitariste Rodolphe Burger qui a prêté son talent à la bande son enregistrée. Toujours à destination des enfants (dès 7-8 ans), le TNP ouvre lui s

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Une saison théâtrale sous le signe du politique

SCENES | Souvent taxé d’art vieillissant, le théâtre ne cesse pourtant, à l’instar des sociologues ou historiens, d’ausculter le monde contemporain. Cette saison, plusieurs auteurs décryptant la trivialité des rapports sociaux seront portés au plateau. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 8 septembre 2015

Une saison théâtrale sous le signe du politique

Christine Angot le déclarait fin août au Monde : «il n’y a pas de vérité hors de la littérature». Théâtre inclus. Le festival international Sens Interdits, en prise directe avec les maux du Rwanda, des réfugiés ou de la Russie, en sera une déflagrante preuve en octobre. Plus près de nous, avec la vivacité d’un jeune homme, Michel Vinaver (88 ans) a repris la plume pour signer Bettencourt boulevard ou une histoire de France, une pièce en trente épisodes mettant au jour les rouages de la fameuse affaire. Ne surtout pas chercher dans ce texte monté par Christian Schiaretti au TNP (du 19 novembre au 19 décembre) des règlements de comptes entre un chef d’État, une milliardaire et un photographe-abuseur, des comptes-rendus judicaires ou de grands discours. Vinaver fait de ses célèbres protagonistes les personnages d’une tragédie grecque contemporaine, remontant à leurs origines et évoquant leur rapport à la judéité, montrant ainsi, loin des polémiques, comment une vieille dame absolument sénile se laisse courtiser par un bellâtre peu scrupuleux. Ce simple jeu d’influence

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La saison 2015/2016 des Célestins

ACTUS | Toujours plus internationale et comptant 8 créations et 9 co-productions, la nouvelle saison des Célestins, au cours de laquelle sa co-directrice Claudia Stavisky se mesurera au très caustique "Les Affaires sont les affaires" de Mirbeau, s'annonce prometteuse. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 2 juin 2015

La saison 2015/2016 des Célestins

Belgrade, l'un de leur meilleur spectacle de la saison en cours, n'a pas encore été joué que déjà les Célestins dévoilent déjà leur programmation 2015-2016. Bien que des mastodontes nationaux et internationaux soient à l'affiche, la jeunesse s'y fait une place avec : Piscine (pas d'eau) (du 3 au 13 février), pièce trash de Mark Ravenhill et inspirée de la biographie de la photographe Nan Goldin, récemment passée (plus que furtivement) à Nuits Sonores. La metteur en scène Cécile Auxire-Marmouget travaille par ailleurs avec Claudia Stavisky sur le projet La Chose publique, médiation avec les habitants de Vaulx-en-Velin. Pour Piscine, elle a notamment convié l'excellent David Ayala, l'amant un peu rustre de En roue libre cette année. Un beau ténébreux (du 10 au 13 mars) du très précieux mais pas si populaire Julien Gracq, mis en scène par Matthieu Cruciani, déjà aux manettes de Non réconciliés de François Bégaudeau, vu à la Célestine La fidélité qui caractériste par ailleurs le théâtre permettra cette saison de revoir des artistes particuli

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La saison 2015/2016 du TNP

ACTUS | 22 spectacles dont 9 émanant de sa direction ou de ses acteurs permanents : la saison prochaine, le Théâtre National Populaire fera la part belle aux talents maison, à commencer par la création très attendue de "Bettencourt Boulevard" par Christian Schiaretti. Autre temps fort : "Ça ira", fable plus que jamais politique du maître Joël Pommerat. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mercredi 20 mai 2015

La saison 2015/2016 du TNP

L’an dernier à la même époque, Christian Schiaretti pouvait encore rêver de devenir patron de la Comédie Française, tandis que l’État et le Département supprimaient respectivement 100 000€ et 150 000€ de dotation à ce Centre National Dramatique majeur (sur un budget de presque 10M€). Depuis, le Ministère comme le Rhône ont rendu ce qu’ils avaient pris, le TNP peut rouler sur des rails paisibles. Quoique : la troupe permanente de 12 comédiens a été réduite à 6. Le coût de la vie augmentant, il faut bien faire des économies et puisqu’il n’est pas possible de baisser les frais de fonctionnement de cet énorme paquebot, ce sont les artistes qui trinquent. Mais de cette contrainte nait de l’inventivité. Le TNP proposera ainsi neuf spectacles dans lesquels des comédiens de la mini-troupe se feront metteur en scène, tout le monde travaillant de fait à flux constant. Julien Tiphaine portera à la scène La Chanson de Roland, Clément Carabédian et Clément Morinière s’attèleront au Roman de Renart, Damien Gouy au Franc-Archer de Bagnolet d’un anonyme du XVe siècle et Juliette Rizoud

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Dix incontournables pour 2014/2015

SCENES | Outre les spectacles cités dans notre gros plan et les panoramas lisibles par ailleurs, voici une dizaine de spectacles qui attisent notre curiosité ou réveillent de bons souvenirs. Bien plus, en tout cas, que les deux mastodontes avignonnais un peu fades qui passeront par là, au TNP, "Orlando" d'Olivier Py et "Le Prince de Hombourg" de Giorgio Barberio Corsetti.

Nadja Pobel | Mardi 9 septembre 2014

Dix incontournables pour 2014/2015

Phèdre Avec Les Serments indiscrets l’an dernier, Christophe Rauck présentait une version très personnelle, entre suavité et force, de la pièce méconnue de Marivaux. Il s’attaque maintenant au classique de Racine que tous les grands comédiens ont un jour joué dans leur vie, à commencer par Dominique Blanc sous la houlette de Patrice Chéreau. Dans ce casting-ci, on retrouvera la mythique Nada Strancar (dans le rôle de Oenone, nourrice de Phèdre), au milieu d'un décor agrègeant une nouvelle fois les apparats de l’époque Louis XIV à un univers moins propret, aux murs à nu voire lézardés. Rauck se garde de ripoliner les œuvres majeures pour mieux les révéler. Faisons-lui à nouveau confiance. Nadja Pobel Du 8 au 17 octobre aux Célestins  

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Pommerat refait les contes

SCENES | Plus de deux ans après sa création, "Cendrillon", enfin, passe par la région lyonnaise. Pièce maîtresse de l’œuvre de Joël Pommerat, ce conte, ici plus fantastique que merveilleux, décline ce qui intéresse tant l’incontournable metteur en scène : tenter d’être soi dans un monde hostile. Une réussite totale et inoubliable. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 11 mars 2014

Pommerat refait les contes

«Ta mère est morte. Ta mère est morte. Comme ça maintenant tu sais et tu vas pouvoir passer à autre chose. Et puis ce soir par exemple rester avec moi. Je suis pas ta mère mais je suis pas mal comme personne. J’ai des trucs de différent d’une mère qui sont intéressants aussi». Voilà ce que se racontent Cendrillon et le jeune prince lorsqu’ils se rencontrent. Pour le glamour, la tendresse et les étoiles dans les yeux, Joël Pommerat passe son tour. Tant mieux : en ôtant toute mièvrerie au conte originel, en le cognant au réel, il le transforme en un objet totalement bouleversant qui, lors de sa création, a laissé les yeux humides à plus de la moitié de salle. Du jamais vu pour ce qui nous concerne. «Ecrivain de spectacles», comme il aime se définir, Pommerat connaît depuis plus de dix ans un succès inédit dans le théâtre français, jouant à guichet fermé partout où il passe. Et il passe partout. Le seul cap qu’il s’était d'ailleurs fixé en renonçant à faire du cinéma, constatant qu’il ne pourrait jamais faire comme son héros David Lynch, était de créer une pièce

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Jeunes confidences

SCENES | Et si on misait sur la relève en ce début d’année ? Les grands noms du théâtre auront beau être à Lyon tout au long des six mois à venir, c’est en effet du côté des jeunes que nos yeux se tourneront prioritairement. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 3 janvier 2014

Jeunes confidences

Enfin ! Enfin le théâtre des Ateliers est sorti de son état végétatif. Et la relève est tout un symbole, puisque c'est Joris Mathieu, adepte de la vidéo, qui en a été nommé directeur à la place du fondateur Gilles Chavassieux (lequel ne créera plus dans ce lieu). Autre désignation importante, celle de Sandrine Mini au Toboggan à Décines. D’autres directeurs tireront eux leur révérence : Roland Auzet à la Renaissance, par envie de reprendre son travail de compagnie, et Patrick Penot aux Célestins, pour cause de retraite. C’est d'ailleurs dans ce théâtre qu’il sera possible de découvrir le travail de Mathieu avec Cosmos de Witold Gombrowicz (février). D'une manière générale la jeune génération (disons les moins de quarante ans) fera l'actu de la rentrée avec Mon traître d’Emmanuel Meirieu (voir page 16) au Radiant, Dommage qu’elle soit une putain de John Ford par Marielle Hubert au Radiant encore (plus tard en janvier), qui s’annonce d’une curieuse violence mêlée de douceur, mais aussi l’exceptionnelle venue d’Howard Barker à Lyon, convaincu par la comédienne Aurélie Pitrat du collectif nÖjd de m

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Pinocchio

ECRANS | De Enzo d'Alo (Fr-Bel-It-Lux, 1h20) animation

Jerôme Dittmar | Dimanche 17 février 2013

Pinocchio

Comment apporter un regard neuf sur Pinocchio après tant d'adaptations ? En passant après Disney, l'Italien Enzo d'Alo avait l'avantage. Il avait surtout pour lui de pouvoir corrompre, comme ceux l'ayant précédé, le conte de Collodi, fable furieusement moralisatrice visant en son temps à remettre les pulsions anarchistes de l'enfant dans le droit chemin. Moderne après les modernes, d'Alo reprend le matériau d'origine, les situations, les personnages, l'énergie incontrôlable de son héros distrait préférant s'amuser plutôt qu'étudier. Mais si la visée conservatrice est largement adoucie voire renversée - l'école y est montrée comme un enfer, le film peine toutefois à se trouver une voie sacrée de substitution. Malgré un style pictural irréprochable, peu de poésie ou d'étrangeté se dégage des images de cette relecture qui préfère les courses-poursuites, l'ivresse rythmique et le rap à la fable métaphysique sur le devenir humain des choses. De là à dire que l'époque est coupable... Jérôme Dittmar

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Cendrillon

SCENES | Pour Cendrillon, sa première création en 1985 avec le ballet de Lyon, Maguy Marin ne ménage ni ses interprètes ni les fondements de la danse classique. La (...)

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 20 décembre 2012

Cendrillon

Pour Cendrillon, sa première création en 1985 avec le ballet de Lyon, Maguy Marin ne ménage ni ses interprètes ni les fondements de la danse classique. La célèbre pièce de répertoire est transposée ici dans un univers de jouets, de pantins maladroits, de pantomime où le féerique et la naïveté le disputent à la cruauté et aux angoisses infantiles. Cendrillon est un peu godiche en esquissant ses entrechats et en se raccrochant à son balai ; son prince est un peu fade et fat dans ses mouvements aux raideurs de soldat de plomb. Maguy Marin a distillé tellement d'obstacles et de difficultés dans sa pièce que celle-ci exige paradoxalement une technique ultra-maîtrisée. Sa critique discrète de la société de consommation (ici représentée par un grand décor de magasin de jouets) et ses moqueries humoristiques vis-à-vis des mythes classiques n'ont jamais empêché le spectacle d’enthousiasmer le public, petits et grands ensemble. La musique de Prokofiev, jouée par l'orchestre de l'Opéra en direct, y est certainement aussi pour quelque chose. Jean-Emmanuel Denave Cendrillonà l'Opéra jusqu'au mardi 1er

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Prime Pommerat

SCENES | Quoi qu’il fasse, Joël Pommerat le réussit avec une virtuosité inouïe. Dans son spectacle le plus dépouillé et peut-être le moins complexe techniquement, il livre à nouveau une cinglante fable sur le monde moderne. "La Grande et fabuleuse histoire du commerce" est un chef-d’œuvre de plus dans sa singulière carrière. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 9 novembre 2012

Prime Pommerat

Ainsi donc, ils se retrouvent en fin de journée, dans un basique hôtel de province après une journée de travail. Quatre hommes, représentants de commerce, accueillent un petit nouveau dans leur équipe. Comme dans le préambule d’Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin, les personnages nous sont sommairement présentés : «voilà c’est Franck, le fils de ma sœur, lui, c’est René le plus intelligent…». Et comme chez le cinéaste, Pommerat va ensuite observer ce qui grince dans la vie de ses personnages simples qu’il ne regarde jamais de haut. Ils doivent vendre, vendent et vendront. Sous le sceau de cette sainte-trinité moderne, ils ne sont plus que des machines oubliant pourquoi ils s’exécutent, trouvant même qu’en vendant à leurs clients des choses dont ils n’ont nul besoin, ils leur font une faveur ! Quand l’un d’eux est pris d’un accès de conscience, il est insulté : «communiste !» lui crient ses collègues, vieux loups rodés aux combines du métier. Puis la pièce, jusque-là baignée dans les années 60 (où Mai 68 se résume à une baisse des ventes !), bascule à

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Fable moderne

SCENES | Le cadeau d’un patron est-il vraiment un cadeau ? Travailler pour soi est-il vraiment plus épanouissant que travailler pour les autres ? Ces questions (...)

Nadja Pobel | Jeudi 22 décembre 2011

Fable moderne

Le cadeau d’un patron est-il vraiment un cadeau ? Travailler pour soi est-il vraiment plus épanouissant que travailler pour les autres ? Ces questions sont d’emblée posées dans Ma chambre froide par le boss, Blocq, qui considère ses sociétés comme ses créations. Il fait le ménage dans ses troupes et demande à deux d’entre eux de choisir qui doit garder son poste. «Un travail aujourd’hui, c’est un privilège, et un privilège, faut que ça se mérite ; c’est ça la démocratie». Sans faire de leçon partisane, Pommerat, en auscultant à quel point le travail pousse chacun dans ses derniers retranchements, livre une grande fable sociale acerbe et donc forcément politique, dans son acceptation la plus large. Quand Blocq annonce son décès imminent (une tumeur) et la cession de ses entreprises à ses employés (car il hait sa famille), il bouscule la sacro-sainte répartition simpliste des rôles dans lesquels chacun trouvaient bon an mal an son compte : patron-profiteur et employé-exploité. Il n’y a plus ni supérieur ni hiérarchie et tout se déglingue. La bonhomie d’Estelle, sur qui tout le monde se reposait avant,

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Cendrillon au pays des jouets

SCENES | Danse / Ils transpirent, étouffent, en bavent littéralement, les danseurs du ballet de l'Opéra derrière leurs masques à la fois poupon et étranges, et trop l'étroit (...)

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 10 décembre 2010

Cendrillon au pays des jouets

Danse / Ils transpirent, étouffent, en bavent littéralement, les danseurs du ballet de l'Opéra derrière leurs masques à la fois poupon et étranges, et trop l'étroit dans leurs habits boursoufflés... Pour "Cendrillon", sa première création en 1985 avec le ballet de Lyon (avant "Grossland" en 1989, puis "Coppélia" en 1993), Maguy Marin ne ménage pas ses interprètes ni les fondements de la danse classique. «Je ne renie pas cette pièce même si elle est très loin de moi, à présent, que je ne suis plus trop dans cet esprit. Mais ça fait partie d'un processus. C'est un exercice intéressant de se confronter à une partition et un livret déjà écrits, ça permet de traverser des choses singulières et de passer entre elles pour exprimer autre chose, justement», déclarait-elle. La pièce de répertoire est transposée ici dans un univers de jouets, de pantins maladroits, de pantomime, où le féerique et la naïveté s'y disputent à la cruauté et aux angoisses infantiles. "Cendrillon" est un peu godiche en esquissant ses entrechats et en se raccrochant à son balai ; son prince est un peu fade et fat dans ses mouvements aux raideurs de soldat de plomb. Maguy Marin a inclus tellement d'obstacles et de di

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Le Cas Pommerat

SCENES | Après "Les Marchands" en novembre, le TNP accueille "Je tremble, 1 et 2", autres pièces immanquables de l'auteur et metteur en scène Joël Pommerat. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 23 avril 2010

Le Cas Pommerat

Joël Pommerat est un grand auteur de spectacles. Certes ce n'est pas nouveau (son premier grand succès date de 2004 avec "Au monde", ses premières créations remontent à 1990), mais cela ne cesse de se confirmer. En janvier, il proposait "Cercles/fictions", son dernier spectacle dans les murs décrépis du théâtre parisien des Bouffes du Nord où il est en résidence pour encore quelques mois. Cette pièce sombre et grinçante était une succession de fragments des maux du monde (la solitude, le pouvoir de l'argent, la déréliction de l'homme) affublée d'une bonne dose de fantasmagorie (l'apparition burlesque d'un cheval entre autres). C'est avec «Je tremble», en 2007, que Pommerat avait amorcé cette déconstruction du récit et projeté sur scène un Monsieur loyal que l'on retrouve dans chacun de ses spectacles. Micro en main, ce speaker accompagne le déroulé du spectacle et se moque d'un éventuel suspens qu'il annihile en annonçant sa mort au terme de la pièce. Ce qu'il y a à entendre compte autant que qu'il y a à voir. Avec «Je tremble», Pommerat s'affranchit de la narration classique et se débarrasse du décor. En fond de scène, seul un rideau rouge à paillettes habille l'espace. Ce pour

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La prophète

SCENES | Théâtre / Joël Pommerat présente au studio 24 - TNP 'Les Marchands', créé en 2006. Une fable sociale sur la misère humaine et le travail glaçante, radicale mais surtout profondément émouvante. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 5 novembre 2009

La prophète

Combien sont-ils les metteurs en scène qui en cinq minutes de spectacle à peine ont déjà marqué de leur «patte» leur travail ? Joël Pommerat est incontestablement de ceux-là. Pour qui a déjà vu ses créations («Le Petit Chaperon rouge» et «Pinocchio» sont passés par Lyon), les souvenirs affluent dès l'amorce de cette pièce, pour les autres, ils viennent de découvrir une manière radicale et enchantée de faire du théâtre. Dans «Les Marchands» et comme souvent, Joël Pommerat use du style indirect. Une voix-off raconte toutes les actions. Elle est l'amie du personnage central, mais pourrait tout aussi bien être chacun d'entre nous. Sa voix résonne deux heures durant dans une cage grise traversée de faisceaux lumineux. Pommerat dessine l'espace à l'aide de son fidèle scénographe Eric Soyer qui est aussi logiquement le responsable lumières. Quelques chaises, une table puis un meuble tentent de trouver une place dans l'appartement d'une femme désœuvrée. Elle n'a plus de travail, s'ennuie chez elle. La télévision est sa seule distraction, son lien au monde. Face au vide, elle trouve que les gens qu’elle côtoie ont des ressemblances avec sa mère décédée, elle fait d'un homme dont on ne sa

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Le Chaperon rouge mis à nu

SCENES | Joël Pommerat offre une version du Petit Chaperon rouge épurée. Retour aux fondamentaux avec ce metteur en scène au travail limpide. A voir ou à revoir au théâtre de Vénissieux. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mercredi 3 décembre 2008

Le Chaperon rouge mis à nu

Tout le monde connait l'histoire du Petit chaperon, mais Joël Pommerat décide de la raconter comme si c'était la première fois. Il fait appel à un narrateur. Debout, droit comme un piquet, un peu sombre, omniprésent. Sa voix grave énonce : «La petite fille pensait souvent à la mère de sa maman. Elle y pensait tellement souvent qu'elle demandait si c'était aujourd'hui le jour d'aller la voir». Les dialogues sont économisés. C'est pour Pommerat un artifice peu nécessaire pour donner des informations. Le narrateur raconte ; les personnages, pantins désarticulés, incarnent. Transposé dans une époque qu'on devine être la nôtre, la petite fille n'a plus de chaperon ni de rouge sur les épaules ; elle s'ennuie, s'agrippe à une mère insaisissable, happée par une autre vie. Cette mère avance mécaniquement sur le plateau, trace de longues lignes en marchant sur la pointe des pieds. Un bruitage strident accompagne ses pas d'un claquement de talon. Pommerat dessine son espace scénique comme un architecte : un carré de lumière pour espace de jeu, deux chaises et des variations d'intensités d'éclairage pour construire une forêt, dire la balade insensée de la petite fille à la recherche de sa g

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Jouissance entravée

SCENES | Théâtre / "Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants". À force de n'en entendre que la fin, on oublie que les contes pour enfants sont bien moins (...)

Dorotée Aznar | Mardi 22 avril 2008

Jouissance entravée

Théâtre / "Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants". À force de n'en entendre que la fin, on oublie que les contes pour enfants sont bien moins niais qu'il n'y paraît. Tortures physiques, solitude, injustice, abus de confiance, Joël Pommerat a choisi de garder ce qui fait l'essence du Pinocchio de Carlo Collodi. Il montre ce qui est redouté, pour mieux le mettre à distance par l'ironie et le rire, dans une version qui ne se veut pas moderne à tout prix. Certes Pommerat réécrit le conte, coupe des passages, supprime des personnages et remet quelques éléments au goût du jour (les liasses de billets ont remplacé les écus d'or), pourtant, dans son adaptation, le metteur en scène ne se débarrasse pas des accès moralisateurs et des théories éducatives discutables dont Pinocchio fait les frais dans la version originale. Ce qui fait son actualité, sa "modernité", c'est cette mise en images, en sons et en mots de la violence ; la violence de renoncer aux plaisirs et à la jouissance immédiats, la violence de se confronter à la réalité. Avant d'accéder à l'humanité et de devenir un vrai petit garçon, le Pinocchio de Pommerat devra comme l'original renoncer à ses désir

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