Duris sort du bois

SCENES | D’un texte de Koltès, tortueux et rude, Romain Duris fait un spectacle puissant grâce à son talent plus grand encore qu’imaginé. Pour sa première apparition au théâtre, il prouve qu’il a toute sa place sur les planches. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 12 mars 2012

Photo : DR


Il ne s'agit pas de faire d'Une nuit juste avant les forêts un référendum pour ou contre Duris (d'autres grands noms l'accompagnent sur l'affiche : mise en scène co-signée par Patrice Chéreau et texte de Bernard-Marie Koltès) mais après 1h30 de spectacle, force est de constater que le comédien, depuis peu au théâtre (exception faite d'un balbutiement dans Grande École de Jean-Marie Besset en 1995), emporte tous les suffrages. Il est fait pour ça. Il faut dire que Romain Duris a bien grandi depuis le succès dont il a très tôt auréolé et sur lequel il a surfé presque malgré lui après les films de Cédric Klapisch (Le Péril jeune, L'Auberge espagnole, Les Poupées russes mais aussi le très réussi Paris). Et puis en un jour béni pour le cinéma, l'immense Jacques Audiard en a fait une petite frappe mélomane qui refuse de suivre le chemin tracé par son magouilleur de père dans De battre mon cœur s'est arrêté. Quand Patrice Chéreau l'appelle pour incarner un paumé, gageons que c'est à ce film-là qu'il pense : un homme pris dans les flots peu amènes de l'existence mais qui a encore tant de choses à nous dire et à quémander. Avant de le mettre en scène au théâtre, il en fait d'ailleurs un amoureux désemparé dans Persécution. Un grand interprète dans un film mineur. Duris peut porter quasiment à lui seul un film. Il en fait de même avec La nuit juste avant les forêts.

Le garçon sous le pont

Ce récit de Bernard-Marie Koltès est une phrase longue de soixante-trois pages d'un homme ivre qui prône, avec un mélange de tendresse et de colère voire de désespoir mêlés, «la défense des loulous pas bien forts» et la création d'un «syndicat à échelle internationale». Il cherche en fait à passer une nuit avec un humain, pour briser sa solitude. Dans un espace de jeu presque continuellement resserré aux quelques centimètres carrés d'un lit d'hôpital sous une lumière blanche qui ne laisse aucun échappatoire, Duris se contorsionne, rampe, tente de lever mais n'y arrive jamais ; trempé jusqu'aux os, il halète, râle, tremble, s'énerve. Variant constamment son jeu, il fait ressentir physiquement le poids de l'isolement de manière plus forte encore que Koltès ne le dit en mots. Modeste face à ce projet théâtral, Romain Duris se met entièrement au service du texte et en ressort magnifié. Qu'on se le dise, cet acteur-là est un grand.

La Nuit juste avant les forêts
Au Théâtre national populaire
Jusqu'au samedi 17 mars

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Fear West : "Le Déserteur"

Thriller | Une époque indéfinie, dans l’Ouest étasunien. C’est là que Philippe s’est expatrié pour fuir son Canada et une probable mobilisation. Tirant le diable par la queue, il survit en participant à des concours de sosies de Charlie Chaplin. Mais le diable ne s’en laisse pas compter et le rattrape.

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Fear West :

N’était son image en couleur, le film de Maxime Giroux pourrait pendant de longues minutes passer pour contemporain des Raisins de la colère (1940), avec son ambiance post-Dépression poussant les miséreux à l’exil et transformant les malheureux en meute de loups chassant leurs congénères. Et puis l’on se rend compte que le temps du récit est un artifice, une construction — comme peut l’être le steampunk —, un assemblage évoquant une ambiance plus qu’il ne renvoie à des faits précis ; une ambiance qui semble ô combien familière. Aussi ne tombe-t-on pas des nues lorsque l’on assiste, après sa longue errance entre poussière et villes fantômes, à la capture de Philippe par un réseau de trafiquants de chair humaine pourvoyant de pervers (et invisibles) commanditaires. Fatalité et ironie du sort : fuir le Charybde d’une guerre pour échouer dans ce Scylla censément pacifique. Craindre d’être tué et risquer la mort plus souvent qu’à son tour ; refuser de prendre les armes pour finir par être contraint de s’en servir… Ingrédi

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Maxime Giroux : « On n’a pas appris de nos erreurs, on répète l’Histoire »

ECRANS | Après "Felix & Meira", le réalisateur québécois Maxime Giroux signe une parabole sur la férocité cannibale de la société capitaliste, qui conduit l’Homme à exploiter son prochain. Entretien avec un cinéaste guère optimiste sur le devenir de notre monde…

Vincent Raymond | Lundi 26 août 2019

Maxime Giroux : « On n’a pas appris de nos erreurs, on répète l’Histoire »

Pourquoi le titre original, La Grande Noirceur, n’a-t-il pas survécu à sa traversée de l’Atlantique ? Maxime Giroux (rires) Il faudrait poser la question à mon distributeur. Quand je fais des films, j’aime bien qu’on laisse la liberté de les faire comme je veux. Alors, quand des distributeurs me demandent de changer le titre pour sortir dans un pays X, je dis oui (rires). Je pense que La Grande Noirceur était peu trop négatif ; et puis c’était surtout une référence à une époque au Québec qui ne parlait pas au public européen. Votre histoire est une uchronie située un territoire immense, indéfini (l’Ouest sauvage tel qu’on le fantasme). Ce double flou spatio-temporel, est-ce pour atteindre à l’universel, à la métaphore ? Tout à fait. Mon but n’était pas de parler d’une époque, d’une situation ou d’une guerre précise, mais plutôt d’un système qui est inabordé à travers l’Histoire — qu’on pourrait appeler le système capitaliste ou d’un autre nom — qui est basé sur la violence, le pouvoir. Comment le début de l’écriture a correspondu à l’élection de Trump, il fall

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Le combat ordinaire : "Nos batailles" de Guillaume Senez

Drame | de Guillaume Senez (Fr-Bel, 1h38) avec Romain Duris, Laetitia Dosch, Laure Calamy…

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Le combat ordinaire :

Chef d’équipe dans un entrepôt 2.0, Olivier affronte chaque jour une direction tyrannique, avant de retrouver la paix des siens. Un jour, sa femme le quitte sans prévenir, le laissant seul avec ses deux enfants. C’est un autre combat qui s’engage alors : faire sans, avec l’angoisse en plus… Enfin un rôle consistant pour Romain Duris et nous rappeler que, s’il dilapide parfois ses qualités à la demande de certains cinéastes le poussant à cabotiner, le comédien sait aussi mettre son naturel et sa sauvagerie au service d’emplois du quotidien dans des films à fleur d’âme tels que Nos batailles. Tout est ici d’une justesse infinie, sans la moindre fausse note : l’injustice qui sourd, la description du lean management cynique dans sa désincarnation ultime, le dialogue et les situations, jusqu’au sourire mouillé de sanglots d’une femme cherchant à ne pas perdre la face après une réplique maladroite de l’homme dont elle s’est éprise — Laure Calamy, parfaite dans la réserve, comme tous les personnages secondaires. Par s

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Vincent Cassel dans une fugue en ado mineur : "Fleuve noir"

Polar | de Erick Zonca (Fr, 1h54) avec Vincent Cassel, Romain Duris, Sandrine Kiberlain…

Vincent Raymond | Mercredi 18 juillet 2018

Vincent Cassel dans une fugue en ado mineur :

Flic lessivé et alcoolo, le capitaine Visconti enquête la disparition de Dany. Très vite, il éprouve une vive sympathie pour la mère éplorée de l’ado, ainsi qu’une méfiance viscérale pour Bellaile, voisin empressé, professeur de lettres et apprenti écrivain ayant donné des cours privés à Dany… Des Rivières pourpres à Fleuve noir… Vincent Cassel a un sens aigu de la continuité : les deux films sont on ne peut plus indépendants, mais l’on peut imaginer que son personnage de jeune flic chien fou chez Kassovitz a, avec le temps, pris de la bouteille (n’oubliant pas de la téter au passage) pour devenir l’épave chiffonnée de Quasimodo au cheveu gras et hirsute louvoyant chez Zonca. Cette silhouette qui, entre deux gorgeons, manifeste encore un soupçon de flair et des intuitions à la Columbo ; ce fantôme hanté par ses spectres. Terrible dans sa déchéance et désarmant dans son obstination à réparer ailleurs ce qu’il a saccagé dans son propre foyer, ce personnage est un caviar pour un comédien prêt à l’investir physiquement. C’est le cas de Cassel, qui n’avait pas eu à hab

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Rōnins canins : "L’Île aux Chiens"

Le Film de la Semaine | Wes Anderson renoue avec le stop motion pour une fable extrême-orientale contemporaine de son cru, où il se diversifie en intégrant de nouveaux référentiels, sans renoncer à son originalité stylistique ni à sa singularité visuelle. Ces Chiens eussent mérité plus qu’un Ours argenté à Berlin.

Vincent Raymond | Mardi 3 avril 2018

Rōnins canins :

Sale temps pour les cabots de Megasaki ! Prétextant une épidémie de grippe canine, le maire décide de bannir tous les toutous et de les parquer sur une île dépotoir. Atari, 12 ans, refuse d'être séparé de son Spots adoré. Il vole un avion pour rallier l’Île aux Chiens. Ce qu’il y découvrira dépasse l’entendement… Peu de cinéastes peuvent se targuer d’être identifiables au premier coup d’œil, qu’ils aient signé un film d’animation ou en prises de vues réelles. Tel est pourtant le cas de Wes Anderson, dont le cosmos se trouve, à l’instar d’une figure fractale, tout entier contenu dans la moindre de ses images. Martelée par trois tambourineurs asiates dans une pénombre solennelle, l’ouverture de L’Île aux Chiens est ainsi, par sa “grandiloquente sobriété”, un minimaliste morceau de bravoure andersonien en même temps qu’une mise en condition du public. Au son mat des percussions, celui-ci entame sa plongée dans un Japon alternatif nuke-punk, synthèse probable entre le bidonville de Dodes'kaden ! et le sur-futurisme c

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Bozon maudit : "Madame Hyde"

Pas fantastique | de Serge Bozon (Fr., 1h35) avec Isabelle Huppert, Romain Duris, José Garcia…

Vincent Raymond | Mardi 27 mars 2018

Bozon maudit :

Prof de physique dans un lycée de banlieue, Madame Géquil est chahutée par ses élèves et méprisée par ses collègues. Un jour, un choc électrique la métamorphose en une version d’elle-même plus conquérante, capable parfois de s’embraser, voire de consumer les autres… Auteur de manifestes puissamment anti-cinématographiques (La France, Tip-Top) et jouissant d’un prestige parisien aussi enviable qu’inexplicable au-delà du périphérique, le redoutable Serge Bozon confirme tout ce qu’il était permis de craindre d’une transposition du roman de Stevenson revêtue de sa signature. Substance fantastique siphonnée (forcément, ce serait convenu), interprétation plate (la stakhanoviste du mois Isabelle Huppert poursuit ici le rôle qu’elle endosse depuis environ dix ans), vision de la banlieue telle qu’elle était fantasmée au début des années 1990, on peine d’ailleurs à comprendre le “pourquoi” de ce film. Son “comment” demeure également mystérieux, avec ses séquences coupées trop tôt, son pseudo humour décalé sinistre

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Nicolas Boukhrief : « je voulais surtout faire un portrait de femme »

Entretien | Dix-huit mois après la sortie en salles avortée de "Made in France", le cinéaste revient avec un projet mûri pendant vingt ans : une nouvelle adaptation de "Léon Morin, prêtre".

Vincent Raymond | Mercredi 15 mars 2017

Nicolas Boukhrief : « je voulais surtout faire un portrait de femme »

Cette nouvelle adaptation du livre de Beatrix Beck n’en porte pas le titre. Vous a-t-il été confisqué ou interdit à cause, justement, de l’adaptation de Melville ? Nicolas Boukhrief : Non, pas du tout. Les gens se rappellent plus du film de Melville que de son livre — qui est une histoire autobiographique, un portait de l’homme qui l’avait tellement bouleversée. Appeler le film Léon Morin, prêtre ne me convenait pas, puisque je voulais surtout faire un portrait de femme et que le personnage de Barny soit très mis en avant. Du coup, La Confession est venu assez vite. Hitchcock disait que tout titre doit être une interrogation pour le spectateur, ou une promesse. Tant qu’on n’a pas vu le film, on ne sait pas quelle est la confession, ni qui confesse quoi à qui. Après Made in France, passe-t-on facilement d’une dialectique religieuse à une autre ? Oui, dans la mesure où j’ai écrit les deux scénarios en même tem

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"La Confession" : une drôle de paroissienne

ECRANS | de Nicolas Boukhrief (Fr, 1h56) avec Romain Duris, Marine Vacth, Anne Le Ny…

Vincent Raymond | Mercredi 15 mars 2017

Un village pendant l’Occupation. Militante communiste farouchement athée, Barny entame une joute rhétorique avec le nouveau prêtre, le fringant Léon Morin, dont la beauté et les sermons électrisent ses concitoyennes. À son corps défendant, la jeune femme sent ses certitudes vaciller et un sentiment naître en elle. Serait-ce la foi ou bien l’amour ? Au commencement était le Verbe… Nicolas Boukhrief oublie (presque) pour une fois le cinéphile en lui pour revenir à l’essence des mots ; à l’histoire derrière le Goncourt de Béatrix Beck, bien avant le film de Melville qui l’a presque oblitéré. Des mots qu’il vénère et qu’il enveloppe, pour les transcender, de chair grâce à des comédiens à l’intensité indéniable : Duris, séducteur comme un Gérard Philipe méphistophélique, et Marina Vacth, regard acier en fusion, à la stupéfiante maturité. Hors de leur duo, cette tension se dissipe : le contexte comme les personnages secondaires apparaissent comme fabriqués, théâtraux, alors qu’ils sont censés, “aérer” leurs huis clos et tête-à-têtes. C’est là la limite du film : réussir à capturer l’intime et l’ind

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"Iris" : thriller mon œil !

ECRANS | de et avec Jalil Lespert (Fr, 1h39) avec également Romain Duris, Charlotte Le Bon, Camille Cotin…

Vincent Raymond | Mardi 15 novembre 2016

Pendant qu’un riche banquier d’affaires pleurniche sa race maudite auprès de la police la disparition soudaine de son épouse Iris, un garagiste lié à l’affaire sent l’étau se resserrer. Mais s’il tombe, il ne sera pas le seul… Porté par le succès de son très sage biopic autorisé Yves Saint Laurent (2014) et de la série Versailles, Jalil Lespert enchaîne avec un polar aux allures sulfureuses, car agitant le spectre d’Édouard Stern, banquier adepte de pratiques SM, abattu au cours d’un de ses petits jeux. Il vient aussi (consciemment ?) manger dans la gamelle de Boileau-Narcejac et Hitchcock en s’autorisant une sorte de relecture de Vertigo. Sauf que Lespert n’a pas vraiment le métier ni l’originalité stylistique d’un De Palma pour proposer une variation inventive. Ici, c’est l’asepsie g

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"Un petit boulot", poilant polar

ECRANS | de Pascal Chaumeil (Fr, 1h37) avec Romain Duris, Michel Blanc, Gustave Kervern…

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Que fait un chômeur en galère lorsqu’un petit parrain local lui propose de tuer son épouse volage contre dédommagement ? Eh bien il accepte, et il y prend goût… Rigoureusement amorale mais traitée sur un mode semi-burlesque, cette aventure de pieds-nickelés débutant dans le crime restera ironiquement comme le meilleur film du réalisateur de L’Arnacœur Pascal Chaumeil, disparu il y a un an — et ce, malgré une petite baisse de rythme dans le dernier tiers, quand l’apprenti sicaire succombe aux charmes d’une jeune femme un peu trop lisse. Davantage de pétillant (ou de détonnant) eût été bienvenu… Outre une belle distribution réunissant des comédiens se faisant rares, Un petit boulot bénéficie en la personne de Michel Blanc des services d’un scénariste-dialoguiste tant précis que percutant, en phase avec l’humour anglo-saxon du roman-source de Iain Levinson. Lorsque l’on mesure tout ce qu’il insuffle ici en rythme, présence et humour noir, on s’étonne d’ailleurs qu’il ne reprenne pas du service comme cinéaste.

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Dans la solitude de la Part-Dieu

SCENES | A priori, rien de mieux pour aborder le lien marchand et le désir qui structurent "Dans la solitude des champs de coton" que de le jouer dans un centre commercial. Pourtant, même avec deux grandes comédiennes, la mise en scène de Roland Auzet se dissout dans cet espace sans fin. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 19 mai 2015

Dans la solitude de la Part-Dieu

Un dealer, un client. Vendre, acheter. Ou, à tout le moins, désirer le faire. Car la pièce que Bernard-Marie Koltès a écrite en 1985, quatre ans avant son décès (suivront encore Roberto Zucco ou Le Retour au désert) est un prélude à l’action : ce qui se dit durant 1h15 a trait à la réflexion qui préfigure le geste de céder. Pourquoi et comment s’établit ce lien entre l’un et l’autre, qu’est-ce que ce désir dit de nous ? Quand bien même l’objet de la transaction ne serait pas une drogue, il y a bien une dépendance – voire une nécessité vitale de consommer. Bienvenue, en conséquence, dans ce temple moderne de la pulsion d'achat qu’est le centre commercial de la Part-Dieu, où se cognent aux vitres des enseignes, comme ils se cognent à eux-mêmes, des protagonistes en plein doute. Roland Auzet, qui n’a pas peur de se confronter à des textes âpres, fussent-ils pour les enfants (cf. Aucun homme n’est une île récemment), a choisi de confier ces rôles, jusque-là toujours masculins, à des comédiennes. Un choix qui, sans renverser le propos, a le mérite de prouv

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Une nouvelle amie

ECRANS | De François Ozon (Fr, 1h47) avec Romain Duris, Anaïs Demoustier, Raphaël Personnaz…

Christophe Chabert | Mardi 4 novembre 2014

Une nouvelle amie

Argument de vente déjà bien calé en Une des magazines, la transformation de Romain Duris en femme dans le nouveau film de François Ozon est son attraction principale. Il faut prendre le mot "attraction" au pied de la lettre : non seulement un phénomène freak plutôt réussi — Duris a souvent joué sur son côté féminin, mais le film se plaît à mettre en scène ce grand saut d’abord comme un apprentissage maladroit, puis comme une évidence naturelle — mais aussi le centre d’une névrose obsessionnelle qui saisit Claire — formidable Anaïs Demoustier, aussi sinon plus troublante que son partenaire — lorsqu’elle découvre que le mari de sa meilleure amie choisit de se travestir après le décès de son épouse. Embarrassée, troublée et finalement séduite, elle accompagne sa mue tout en la guidant pour des motifs opaques — voit-elle en lui une «nouvelle amie» prenant la place de la précédente ou un pur objet de désir ? Autant de pistes formidables qu’Ozon ne fait qu’ébaucher, préférant jouer à l’auteur démiurge épuisant les possibles de son scénario. On passe ainsi sans transition de Vertigo à La Cage aux folles, de Chabrol à Mocky, de la peinture iro

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Casse-tête chinois

ECRANS | De Cédric Klapisch (Fr, 1h54) avec Romain Duris, Audrey Tautou, Cécile de France…

Christophe Chabert | Vendredi 29 novembre 2013

Casse-tête chinois

Après L’Auberge espagnole et surtout l’affreux Les Poupées russes, il y avait de quoi redouter les retrouvailles entre Cédric Klapisch et son alter ego romanesque Xavier-Romain Duris. Or, Casse-tête chinois se situe plutôt dans la meilleure veine du cinéaste, celle de Peut-être et de Paris, lorsqu’il baisse les armes de la sociologie caustique — que Kyan Khojandi, qui fait un petit coucou dans le film, a customisé dans sa série Bref — pour se concentrer sur la singularité de ses personnages et laisser parler une certaine mélancolie. Il faut dire que ce troisième volet raconte surtout des séparations, des renoncements et des désenchantements, sans pour autant que cela vaille constat générationnel ou métaphore de l’état d’un monde. New York n’est jamais regardé béatement pour son exotisme — ce n’est pas Nous York, donc — mais comme une ville à appréhender dans son multiculturalisme, sa géographie, son prix et ses tracas.  S

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Chéreau s’éteint

SCENES | Metteur en scène majeur du théâtre français de ces quarante dernières années et figure marquante du TNP, Patrice Chéreau s’est éteint ce lundi à 68 ans des suites d’un cancer du poumon. Retour - forcément trop bref - sur la carrière et l’œuvre de cet artiste complet. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 7 octobre 2013

Chéreau s’éteint

Il est des petits trésors qu’on reçoit en héritage, comme un ticket de théâtre rose foncé. Un ticket de Massacre à Paris, qui fait l’ouverture en 1972 du TNP décentralisé à Villeurbanne. Quelques mois plus tôt, Jacques Duhamel, ministre des Affaires Culturelles, a donné cette fameuse appellation à un théâtre de province, le Théâtre de la Cité, bien loin de Chaillot, où il est né. La direction en est confiée à Roger Planchon, déjà dans les murs, qui décide de la partager avec Robert Gilbert et Patrice Chéreau. Ce dernier a alors 28 ans. Il monte cette tragédie sur les jeux de pouvoir de Christophe Marlowe. Sur scène : de la démesure avec de l’eau, un mur taché d’humidité et des tours immenses et expressionnistes imaginées par le fameux scénographe Richard Peduzzi, avec qui Chéreau avait déjà collaboré sur de nombreuses pièces (l’Italiana in Algeri, Richard II…) et avec qui il entretiendra une longue fidelité artistique. Durant l’élaboration de ce spectacle, il note pour lui-même, le 15 février 1972 : «être libre dans le travail, c’est-à-dire faire d’abord une vraie distribution». Car Patrice Chéreau est un formidable directeur d’acte

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L’Écume des jours

ECRANS | Avec cette adaptation du roman culte de Boris Vian, Michel Gondry s’embourbe dans ses bricolages et recouvre d’une couche de poussière un matériau littéraire déjà très daté. Énorme déception. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 25 avril 2013

L’Écume des jours

Plus madeleine de Proust adolescente que véritable chef-d’œuvre de la littérature française, L’Écume des jours avait déjà fait l’objet d’une adaptation cinématographique, devenue difficile à voir pour cause de gros échec à sa sortie en salles. Le cinéma français ayant redécouvert les vertus de son patrimoine littéraire, voici donc Michel Gondry qui s’y colle. Le moins que l’on puisse dire est que, là où beaucoup auraient jugé l’univers métaphorico-poétique de Vian ardu à transposer à l’écran, Gondry est face à lui comme un poisson dans l’eau, trouvant une matière propice à déverser toutes ses inventions visuelles. Trop propice, tant les premières minutes du film fatiguent par leur accumulation d’idées passées au broyeur d’un montage hystérique. On n’a tout simplement pas le temps de digérer ce qui se déroule sous nos yeux, Gondry enchaînant à toute blinde les trouvailles, multipliant les accélérés, les changements d’échelle ou les trucages à la Méliès. D’une certaine manière, sa fidélité à Vian est déjà un handicap : là où il aurait pu faire le tri, il préfère empiler 

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Populaire

ECRANS | De Régis Roinsard (Fr, 1h51) avec Romain Duris, Déborah François…

Christophe Chabert | Mercredi 21 novembre 2012

Populaire

Les Petits mouchoirs, Polisse, Radiostars et maintenant Populaire : il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir le projet du producteur Alain Attal, projet qui dépasse la personnalité des réalisateurs qui signent ces films. Les Petits mouchoirs faisait pleurer sur les malheurs de bourgeois parisiens friqués en vacances, Polisse vantait le courage et la sensibilité des flics contre le peuple et les élites, Radiostars exaltait l’amitié masculine et le succès en ridiculisant la province et les petites gens. Populaire, jusque dans son titre, est comme un point d’orgue à cette démarche lourdement idéologique. Il s’agit ici de montrer comme c’était bien, les années 50, cette époque bénie où les femmes obéissaient docilement à leur patron, parfois même tombaient dans leur bras, et où elles savai

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L’art populaire du théâtre

ACTUS | Story / Ce n’est pas une superstition qui se cache derrière le 11.11.11, date de réouverture du TNP de Villeurbanne, mais un hommage à son passé : le lieu a été inauguré le 11 novembre 1920 au Trocadéro, à Paris. Depuis 1972, l’un des plus importants théâtres français est implanté à Villeurbanne. Récit de ce «défi en province». Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 4 novembre 2011

L’art populaire du théâtre

Il y a plusieurs histoires du Théâtre National Populaire. Celle de cette appellation-même née à Paris au Trocadéro et confiée à Firmin Gémier, acteur et metteur en scène. Au sortir de la guerre, après bien des changements de noms, le TNP est aussi l’histoire de Jean Vilar, qui en prend la direction de 1951 à 1963, toujours à Chaillot, puis de Bob Wilson. Parallèlement, à Lyon, un jeune metteur en scène-acteur-auteur crée le théâtre de la Comédie en 1952 (aujourd'hui théâtre des Marronniers). Rapidement à l’étroit dans cette salle de cent places, il veut plus grand mais Lyon ne lui offre rien (Pradel est moins accommodant qu’Herriot) et c’est chez le voisin villeurbannais qu’il trouve hospitalité. Le maire Étienne Gagnaire lui permet de diriger (à 26 ans !) le Théâtre municipal de la Cité. Contrairement à ses missions, Roger Planchon ne poursuit pas la programmation d’opérettes, mais continue à faire ses spectacles dans un lieu de mille places au cœur du Palais du travail. En quinze ans, après avoir monté des classiques, des contemporains (Vinaver dès son premier texte, Aujourd’hui ou les coréens), après des anicroches avec le maire SFIO qui prend Planchon pour un «g

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Viens voir les comédiens…

SCENES | Une saison de théâtre, c’est aussi, n’en déplaise aux puristes, une saison d’acteurs exceptionnels à découvrir sur scène. D’Arestrup à Catherine Frot, de Cantona à Romain Duris, passage en revue des «stars» de cette rentrée. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Jeudi 1 septembre 2011

Viens voir les comédiens…

S’il y a un acteur qu’on n’attendait pas là, c’est bien lui. Qu’Éric Cantona, pour qui on a une affection particulière, s’associe à Dan Jemmett, metteur en scène ayant l’habitude de mettre en pièces le répertoire (on se souvient de sa Nuit des Rois d’après Shakespeare), pourquoi pas ? Mais que les deux aient trouvé comme terrain d’entente Ubu enchaîné d’Alfred Jarry, voilà qui a de quoi stimuler les attentes et laisser s’épanouir tous les fantasmes. Ce qui fascine chez Cantona, c’est ce corps à la fois massif et sportif, cette voix puissante et chantante (combien d’acteurs en France ont le droit de jouer avec leur accent d’origine ?) ; un drôle de comédien dans une drôle de pièce, où le tyran devient esclave mais conserve ses humeurs et ses emportements. Romain Duris aussi a su faire de son corps souple et nerveux un instrument de fascination pour les metteurs en scène de cinéma. C’est en le filmant pour son très raté Persécution que Patrice Chéreau, qui ne rechigne plus autant à revenir au théâtre, a décidé de le pousser sur scène, faisant de lui le nouvel interprète (après Pascal Greggory, qui a fait le trajet inverse de Duris, des planches à l’écran) de son auteur fétiche, Berna

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L’Homme qui voulait vivre sa vie

ECRANS | D’Éric Lartigau (Fr, 1h55) avec Romain Duris, Marina Foïs…

Christophe Chabert | Mardi 26 octobre 2010

L’Homme qui voulait vivre sa vie

La vie de Paul Exben, jusqu’ici fringant bourgeois friqué, s’effondre quand il apprend que sa mère va mourir, que sa femme le quitte et, surtout, quand il assassine l’amant de celle-ci. C’est la première heure du film d’Éric Lartigau, et c’est plutôt laborieux : la narration piétine, l’avalanche de malheur paraît très artificielle et les personnages sont détestables à souhait. Même Duris semble mal à l’aise, incapable d’insuffler son naturel habituel dans une mise en scène très corsetée. Mais, heureusement, "L’Homme qui voulait vivre sa vie" redémarre, comme son personnage, sur de nouvelles bases à mi-parcours. Une forte pulsion documentaire accompagne alors la mise en scène d’Artigau, découvrant au diapason de son personnage un monde nouveau, prenant le temps de le contempler, d’y trouver ses marques géographiques et humaines (très belles scènes avec un formidable Niels Arestrup). C’est alors assez beau et touchant ; on regrette juste que ça n’ait pas commencé un peu plus tôt. CC

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L’homme blessé

CONNAITRE | Dramaturge moderne et subversif, auteur de pièces cultes comme "La Nuit juste avant les forêts" ou "Roberto Zucco", complice de Patrice Chéreau au théâtre des (...)

Aurélien Martinez | Lundi 11 janvier 2010

L’homme blessé

Dramaturge moderne et subversif, auteur de pièces cultes comme "La Nuit juste avant les forêts" ou "Roberto Zucco", complice de Patrice Chéreau au théâtre des Amandiers, voyageur infatigable : vingt ans après sa mort, la journaliste Brigitte Salino a tenté de saisir le mythe Bernard-Marie Koltès dans une biographie qu’elle présentera le mardi 19 janvier à 19h30 à la Villa Gillet en compagnie de l’essayiste Bruno Tackels.

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Persécution

ECRANS | Passée son introduction intrigante, 'Persécution' fait figure de ratage pour un Patrice Chéreau enfermé comme ses personnages dans une logorrhée sur les impasses de l’amour, filmée avec un volontarisme irritant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 décembre 2009

Persécution

La première scène de Persécution est soufflante. C’est sans doute le morceau de cinéma le plus intense jamais filmé par Patrice Chéreau, et on pense alors que le metteur en scène va donner une suite magistrale à son précédent Gabrielle. Dans le métro, des visages anonymes attendent leur station, pendant qu’une SDF circule au milieu des usagers en leur réclamant un euro. Elle s’arrête devant une femme un peu forte et la gifle violemment, sans raison. Témoin de la scène, Daniel (Romain Duris, qui s’agite en pure perte dans le film) s’approche de la fille en pleurs ; pas vraiment pour la consoler, plutôt pour la bombarder de questions et chercher à comprendre le pourquoi de ce geste inexplicable. Ce qui a tendance à aggraver les choses… Surgit alors de nulle part un type visiblement cinglé (Anglade, bien flippant) qui, à son tour, va persécuter Daniel, lui déclarant son amour, s’introduisant chez lui en son absence, le surveillant depuis l’appartement d’en face… Ce premier quart d’heure en forme de poupées russes de l’inquiétude place les personnages dans un monde où la menace semble s’immiscer partout, et en premier lieu dans les endroits les plus quotidiens. Ché

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Paris

ECRANS | De Cédric Klapisch (Fr, 2h10) avec Romain Duris, Juliette Binoche, Fabrice Luchini...

Dorotée Aznar | Mercredi 13 février 2008

Paris

Paris surprend de la part d'un Cédric Klapisch revenant de loin, c'est-à-dire des horribles Poupées russes. Dès les premières images, on sent pourtant que quelque chose a changé : à commencer par Romain Duris, qu'on découvre en danseur du Lido atteint d'un mal cardiaque qui risque de lui être fatal.Adieu l'ado attardé, place à l'homme rattrapé par l'angoisse de la mort. La lumière crépusculaire, les cadres soignés, les mouvements de caméra caressants : Klapisch a lui aussi décidé de grandir, et ce vaste film choral où une vingtaine de personnages vit tant bien que mal dans le Paris d'aujourd'hui étonne par l'empathie qui s'en dégage. C'est d'ailleurs comme si Klapisch s'était surpris lui-même : il passe une bonne première partie de film à justifier son concept, à le légitimer dans les dialogues des personnages. Duris qui voit dans les fenêtres parisiennes autant de petites histoires à explorer, Luchini qui disserte sur Paris comme un assemblage d'archaïsme et de modernité, un Sénégalais qu'une bourgeoise en vacances invite par réflexe mondain à l'appeler quand il viendra à Paris... Oui, le film ne s'attache qu'à des petites intrigues et des destin

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Chéreau, littéralement

SCENES | Théâtre & Cinéma / Après un été lyrique à Aix-en-Provence, Patrice Chéreau revient au cinéma avec Gabrielle, son 9e film, et repart en tournée pour lire Guibert et Dostoievski. Et si, derrière l'homme de scène devenu cinéaste, se cachait un authentique passeur de mots et de récits ? Christophe Chabert

Marlène Thomas | Mercredi 5 octobre 2005

Chéreau, littéralement

Il le dit encore aujourd'hui : le théâtre n'est plus pour lui. Et cela fait longtemps que Patrice Chéreau le répète. Même si sa création de Phèdre avec Dominique Blanc en 2003 a été acclamée comme un des plus grands spectacles montés sur les planches ces dernières années, Chéreau veut qu'on le regarde comme un cinéaste. Quand il y revient, sur ces planches qui ont assuré sa gloire comme metteur en scène d'abord, comme directeur ensuite, du TNP à Villeurbanne aux Amandiers de Nanterre, c'est avec un texte à la main et lui comme seul interprète : ceci n'est pas de la mise en scène. Pourtant, le texte, il le connaît presque par cœur, capable de le laisser sur la table et de le faire vivre comme le meilleur des tragédiens. Il lit Dostoievski et Guibert, des monologues littéraires : ceci n'est pas du théâtre car Chéreau est "de la vieille école" comme il le dit lui-même. "Je pense qu'au théâtre, on monte des pièces de théâtre". "Restez !" Et au cinéma, visiblement, on adapte de la littérature. Dès son premier film, La Chair de l'orchidée avec Charlotte Rampling, Chéreau s'inspirait d'un polar de James Hadley Chase. Par la suite, i

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L'Âge d'homme

ECRANS | de Raphaël Fejtö (Fr, 1h28) avec Romain Duris, Aissa Maïga...

Christophe Chabert | Mercredi 19 septembre 2007

L'Âge d'homme

Stupeur, consternation, agacement : au moins, cet horrible Âge d'homme ne laisse pas indifférent. À la stupeur devant le naufrage narratif d'un film qui compile, en moins bien et pas drôle, toutes les comédies de Cédric Klapisch (argument piqué à Peut-être, peinture d'un milieu bourgeois branché parisien comme dans Chacun cherche son chat, galerie de trentenaires en crise comme dans Les Poupées russes) succède la consternation devant une suite d'idées franchement navrantes : Léonard de Vinci en human beat box, le cinéphile en homme de néanderthal, et autres interrogations essentielles sur le rasage de «poils de couilles» ou le nom de famille de Jésus. Mais c'est vraiment l'agacement qui l'emporte haut la main : car à vouloir créer la connivence du spectateur avec ce qui, dans ce petit monde, relève de la beaufitude la plus grasse et de la mesquinerie la plus basse, Fejtö cherche à rendre fréquentable une idéologie petit-bourgeoise nauséeuse qui veut que l'on ne cherche pas le progrès ou l'intelligence, mais le confort et la médiocrité. «Je suis nul, mais c'est pas grave» dit le héros, comme pour dédouaner le film lui-même. (Et si c'était grave, d'être nul ? ) «Faut pas te prendre l

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