Très chers voisins

SCENES | Dans "Bigre", pièce sans paroles qui se fait pourtant bien entendre, un trio de comédiens emmené par l’épatant Olivier Martin-Salvan cherche quelques grammes de bonheur dans une marrée de petites misères. Et c'est hilarant. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 18 novembre 2014

Photo : © Pascal Pérennec


En prenant le parti de se passer de texte, Pierre Guillois, également présent sur scène, a dû inventer une autre forme d'échange entre ses trois personnages. Un pari d'autant plus risqué que ce qu'il a à nous dire n'est pas très réjouissant. Voyez ces trois individus, cloitrés dans leurs studios grands comme des mouchoirs de poche. Ils pourraient être des étudiants rongeant leur frein en attendant des jours meilleurs. Mais ce sont des adultes, comme un nombre croissant des locataires des appartements minuscules et branlants dont s'enorgueillit notre belle société. Des adultes anonymes dont les caractéristiques font non seulement de parfaits ressorts comiques pour ce spectacle burlesque, mais expriment également comment l'homme, esseulé, s'est mis à parler aux murs.

C'est là que le théâtre reprend ses droits, via un travail méticuleux sur le décor constitué par leurs trois cabanes. L'un des protagonistes loge ainsi dans une piaule high tech et d'un blanc immaculé, ne commandant ses objets que par des artifices (claquement de main, télécommande). Un autre vit dans un capharnaüm digne d'un psychopathe (ou d'un pauvre qui n'aurait pas de placards). La troisième, enfin, siège dans une maison de poupée d'un rose délavé.

Drôles d'endroits pour des rencontres

A partir de là, Pierre Guillois aurait pu se contenter de construire une succession de sketches en solo, duo ou trio, dans la veine des horribles Brèves de comptoir de Jean-Michel Ribes. Mais il a su ne pas étirer des scènes presque acquises, celles avec des chansons entêtantes (on vous met au défi de ne pas chanter à tue-tête Happy Together en sortant !). Ou alors les distordre, faisant par exemple chanter La Valse à mille temps dans un karaoké télé japonais à Olivier Martin-Salvan, qui retrouve ici le metteur en scène de Le Gros, la vache et le mainate et confirme à quel point son talent et sa malléabilité sont hors-normes. Inoubliable dans un registre tout autre et seul en scène dans le Pantagruel de Benjamin Lazar, il forme ici avec Guillois et Agathe L'Huillier une équipe qui, au fil de ces 75 minutes, se soude.

À force de s'être ignorés, rapprochés, séparés, ces voisins en viennent en effet à s'aimer, parce que face à la difficulté d'exister, il n'y pas de solution alternative. Et ce qui pouvait parfois s'apparenter à une sitcom très bien ficelée autour de Sims s'activant à tout et rien de devenir, lors d'une très émouvante séquence finale où chacun pousse ses cloisons, matérielles ou affectives, un art plus que vivant.

Bigre
Au Théâtre de la Croix-Rousse du mardi 25 au samedi 29 novembre


Bigre

Par Pierre Guillois, 1h15. Spectacle muet de trois paumés cloisonnés dans des chambres de bonnes
Théâtre de la Croix-Rousse Place Joannès Ambre Lyon 4e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Portrait | Chanteur, acteur et parfois même danseur, Olivier Martin-Salvan est avant tout un exceptionnel passeur de théâtre, capable de redonner du sens aux termes pantagruélique et ubuesque. Rencontre, à quelques jours de sa venue dans le Beaujolais, loin des ors dorés des salles de spectacles.

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Olivier Martin-Salvan, l'itinérant

« Boucler la boucle. » Olivier Martin-Salvan aime bien cette expression qui, s'il n'était pas si jeune (35 ans cette année), pourrait passer pour une satisfaction de fin de carrière, du vieux sage qui se retourne sur son parcours avec une once de fierté. Mais non : cette locution, répétée par ce comédien, a plutôt à voir avec sa fidélité ; aux gens avec qui il travaille, mais surtout à lui-même. Une fidélité à l'éclectisme et plus encore à la découverte, au bousculement. Né dans l'Yonne, il découvre le théâtre dans une kermesse d'école à Avalon, et même s'il croise plus tard des metteurs en scène aussi importants que peu enclins à la déconne (Valère Novarina, Benjamin Lazar), Martin-Salvan conserve une approche ludique des spectacles auxquels il participe. Le voilà qui part faire des stages d'été dès ses 11 ans, avec la compagnie de l'Arc-en-Ciel implantée juste à côté de Lyon, à Chasselay, au château de Machy. À cette troupe tournée vers la religion (ses créations chaque mois de juin dans le cadre de leur festival en témoignent), Olivier Martin-Salvan dit beaucoup devoir : « il y a une vrai utopie chez

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Des Fourberies de Scapin décapées au karcher par Laurent Brethome, le crépusculaire Mon traître d'Emmanuel Meirieu, David Bobée et son Lucrèce Borgia à (trop) grand spectacle... L'entame de la saison 2014/2015 du Théâtre de la Croix-Rousse fut l'une des plus fulgurantes qu'on ait connue depuis l'arrivée à sa direction de Jean Lacornerie. La rentrée 2015/2016 est bien partie pour soutenir la comparaison, ne serait-ce que parce qu'elle s'ouvrira sur la reprise du Bigre de Pierre Guillois, comédie muette «à voir et à revoir» (du 29 septembre au 3 octobre) selon la formule consacrée car aussi hilarante qu'ingénieuse. Suivront : une prometteuse transposition des conseils pour accéder à un trône et le conserver de Machiavel dans l'univers férocement contemporain du stage de formation par Laurent Guttmann (Le Prince, du 6 au 16 octobre) ; le retour, sous bannière Nimis Groupe, d'une partie des singuliers Belges du Raoul collectif (Le Signal du promeneur) avec Ceux que j'ai rencontrés ne

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Le Grolektif, une bande à part

«Pourquoi les collectifs se multiplient-ils ?» se demande en Une de son tout premier numéro la revue trimestrielle Théâtre(s) Magazine. Fondateur du Grolektif, au même titre qu'une quinzaine d'autres diplômés du Conservatoire de Lyon et de l’École National de Musique de Villeurbanne, Romain Dugelay a sa petite idée sur la question : «C'est une réaction face à une certaine économie et un certain climat.» Á rebours de l'austérité libérale et du retour de l'ordre moral (moins de bruit, moins de blagues, moins de mélanges), cette forme d’organisation un rien utopique s'impose en effet de plus en plus, dans le champ culturel mais pas que, comme le meilleur moyen non seulement d'assumer les risques économiques inhérents à la création, mais aussi de remettre en cause certains acquis artistiques. Et ça, le Grolektif l'a compris dès 2004. Les petits bals perdus Á l'époque, âgés d'une vingtaine d'année, frais émoulus de leurs hautes écoles et pour beaucoup multi-instrumentistes, Romain Dugelay et ses compagnons sont mus par un simple besoin, commun à tous les jeunes diplômés : celui de passer

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Phèdre Avec Les Serments indiscrets l’an dernier, Christophe Rauck présentait une version très personnelle, entre suavité et force, de la pièce méconnue de Marivaux. Il s’attaque maintenant au classique de Racine que tous les grands comédiens ont un jour joué dans leur vie, à commencer par Dominique Blanc sous la houlette de Patrice Chéreau. Dans ce casting-ci, on retrouvera la mythique Nada Strancar (dans le rôle de Oenone, nourrice de Phèdre), au milieu d'un décor agrègeant une nouvelle fois les apparats de l’époque Louis XIV à un univers moins propret, aux murs à nu voire lézardés. Rauck se garde de ripoliner les œuvres majeures pour mieux les révéler. Faisons-lui à nouveau confiance. Nadja Pobel Du 8 au 17 octobre aux Célestins  

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Stéphane Duchêne | Vendredi 19 octobre 2012

Année Erotic ?

On ne vous fera pas l'affront de vous traduire le nom d'Erotic Market, même notre bilingue d'ancien Président de la République aura compris. De toute manière, il suffit d'écouter quelques secondes de ce jeune groupe lyonnais pour que le marché de l'érotisme s'empare de vous comme une jeune fashionista d'un cachemire à moins 70% un jour de soldes. Il n'y avait guère qu'Echo Orange, maison d'énergumènes comme Fireball FC, Daisy Lambert ou The Rebels of Tijuana, pour se faire souteneur d'un projet aussi allumé et addictif (aidé en cela par le Grolektif et Jarring Effects en un curieux mélange de genres). Lequel est manifestement en train d'aguicher au-delà du périphérique lyonnais puisque le buzz – celui du râle de l'amour physique – fait son petit bonhomme de chemin avec un taux de pénétration non négligeable. La faute à un titre qui commence à pas mal tourner : Rumblin', méla

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