Maps to the stars

ECRANS | David Cronenberg signe une farce noire et drôle sur les turpitudes incestueuses d’Hollywood et la décadence d’un Los Angeles rutilant et obscène. Un choc ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 21 mai 2014

La «carte des stars» du titre fait référence à ces dépliants indiquant l'emplacement des villas appartenant aux célébrités hollywoodiennes à Los Angeles ; la carte du dernier film de David Cronenberg se résume en revanche à un cercle d'une demi-douzaine de personnages portant des prénoms impossibles, gravitant dans l'univers du cinéma et unis par des liens scénaristiques mais aussi par de tortueux liens du sang.

Il y a un jeune acteur de treize ans arrogant et cynique, star d'une franchise ridicule (Bad babysitter) et déjà passé par la case réhab', son père moitié gourou, moitié thérapeute new age, une comédienne vieillissante obsédée par le fantôme de sa mère morte dans un incendie, un chauffeur de limousine qui se rêve scénariste et acteur… Et, surtout, une fille mystérieuse qui s'incruste dans leur vie, un peu folle et portant sur son corps les stigmates de graves brûlures.

Film choral ? Pas vraiment, car Maps to the stars tisse assez vite une toile réjouissante où chacun va illustrer la décadence dans laquelle s'enfonce un Los Angeles corrompu au dernier degré, réplique vulgaire et morbide de celui décrit par John Schlesinger dans son crépusculaire Jour du fléau.

Folie consanguine

Comme souvent chez Cronenberg, c'est l'humour d'un scénario percutant et brillant qui assure la part la plus jouissive de son jeu de massacre. Dans Cosmopolis, la mise en scène érotisait et rendait tactile le texte très littéraire de Don DeLillo. Rien de tout ça ici, puisque les dialogues de Bruce Wagner consistent en un génial name dropping où tout le monde en prend pour son grade, où les personnages de fiction viennent se télescoper avec des stars bien réelles — surréaliste apparition de Carrie Fisher dans son propre rôle mais aussi dans celui, qu'on espère inventé, de marchande d'esclaves.

Le film rebondit avec une insolente santé de situations scabreuses en instants vaporeux et fantastiques, mises en abyme hantées par des spectres narcotiques et par l'angoisse de l'inceste et du vieillissement. Car ce qui guette les personnages, c'est leur disparition et leur remplacement par des clones plus jeunes qu'eux ; tels des vampires modernes, ils doivent se livrer à une consanguinité qui leur permet de se reproduire tout en les conduisant au bord de la folie. Folie douce qui irrigue un film aussi puissamment drôle que réellement complexe et profond…

Maps to the stars
De David Cronenberg (ÉU-Fr-Can, 1h52) avec Julianne Moore, Mia Wasikowska, Robert Pattinson, John Cusack...


Maps to the stars

De David Cronenberg (ÉU-Can-Fr-All, 1h51) avec Robert Pattinson, Julianne Moore...

De David Cronenberg (ÉU-Can-Fr-All, 1h51) avec Robert Pattinson, Julianne Moore...

voir la fiche du film


A Hollywood, la ville des rêves, se télescopent les étoiles : Benjie, 13 ans et déjà star; son père, Sanford Weiss, auteur à succès et coach des célébrités; sa cliente, la belle Havana Segrand, qu’il aide à se réaliser en tant que femme et actrice.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

“Bergman Island” de Mia Hansen-Løve : Île en faut peu pour être Fårö

Cannes 2021 | Une réalisatrice sur l’île d’un réalisateur autofictionne sa relation avec un autre réalisateur et signe un film faisant penser à un autre réalisateur. On préfère le cinéma de Mia Hansen-Løve quand il s’intéresse aux histoires des autres qu’aux récits à peine transformés de sa propre existence.

Vincent Raymond | Lundi 6 septembre 2021

“Bergman Island” de Mia Hansen-Løve : Île en faut peu pour être Fårö

Chris et Tony, un couple de cinéastes, débarque sur Fårö, l’île où vécut Ingmar Bergman (et où demeure son empreinte) pour écrire, chacun s’attelant à son projet personnel. Entre les obligations liée à la résidence artistique de l’un, le désir (ou la nécessité) d’explorer l’univers bergmanien, les impasses narratives de l’autre, le couple perd un peu de son harmonie et la fiction contamine le réel… Un vent de déjà-vu traverse ce bien sage ego-fan-trip où Mia Hansen-Løve ne se donne pas vraiment la peine de dissimuler les visages derrières les personnages : Tony, c’est Assayas et Chris… eh bien c’est elle. Deux artistes ensemble, unis par le métier et une enfant, mais dissociés par l’impossibilité de construire conjointement une famille équilibrée et chacun leur œuvre. Une incapacité qui les rapproche de Bergman, ou du moins que Fårö semble révéler à Chris : quand Tony avance dans son écriture et est célébré par les insulaires, elle se trouve en proie aux doutes, aux atermoiements, son stylo tombant régulièrement (et symboliquement) en panne sèche… Resnais suédé

Continuer à lire

"Tenet" : Au temps pour lui

ECRANS | Attendu comme le Messie, le nouveau Nolan peut exploser le box-office si les spectateurs consentent à voir plusieurs fois ce "Mission : Impossible" surnaturel pour être sûr de bien le comprendre. Il y aura donc un avant et après Tenet. Encore que…

Vincent Raymond | Mardi 25 août 2020

Agent travaillant pour une organisation gouvernementale, Tenet est chargé d’enquêter sur un trafic de matériaux aux propriétés physiques insolites puisqu’ils inversent le cours du temps. Derrière tout cela se cache un mafieux russe cruel, Sator, doté d’une belle femme malheureuse… Quand un concept surpasse la chair de l’intrigue… Nolan nous a habitués à manipuler — et de façon osée — les deux composantes “deleuziennes“ du cinéma : l’image-temps et l’image-mouvement. À modeler la texture de la première pour qu’elle accueille la seconde. Une démarche aussi productive qu’inventive entamée avec Inception, poursuivie avec Interstellar et étrangement Dunkerque (où le montage approfondissait différemment l’intrication d’espaces temporels disjoints et cependant parallèles). Tenet suit logiquement cette ligne, aussi sûrement qu’une obsession proustienne pour le temps perdu, avec donc ce qu’elle comporte de désespoir. Si les problématiques sont excitantes — irradier des objets ou des personnes pour qu’ils aillent à

Continuer à lire

Matthew Vaughn : « Faisons les films que personne ne peut faire »

KINGSMAN - LE CERCLE D'OR | Le réalisateur de Kingsman remet le couvert, plaçant une baronne de la drogue sur la route de son armada d’élégants. Du sur-mesure pour ses interprètes, et du cousu-main par l’auteur qui détaille ici son patron. Propos recueillis lors de sa conférence de presse parisienne.

Vincent Raymond | Jeudi 12 octobre 2017

Matthew Vaughn : « Faisons les films que personne ne peut faire »

C’est la première fois que vous tournez la suite d’un de vos films. En quoi Kingsman est-il si différent de Kick Ass ou X-Men ? MV : Je n’a pas pu refuser de le réaliser ni lui résister : j’avais adoré tourner le premier ; il n’était pas question pour moi que quelqu’un prenne mes propres jouets et joue avec ! Le Cercle d’Or est davantage une expansion qu’une suite à Kingsman… MV : En effet. Il était très important pour moi de continuer l’histoire amorcée, plutôt que de faire une suite pour une suite ou pour, disons, l’argent. Kingsmna est surtout l’histoire d’Eggsy, qui d’un très jeune garçon, évolue jusqu’au 3e opus. C’est son parcours, son voyage personnel que nous suivons, où qu’il nous emmène. En aucun cas je n’ai voulu me répéter : ça aurait été aussi ennuyeux pour vous que pour moi Quand avez-vous pris la décision de réintégrer le personnage de Colin Firth ? Était-ce prévu dès son exécution à la fin du précédent épisode ? MV : En fait, non. À l’éc

Continuer à lire

"Kingsman - Le Cercle d’or" : La suite à l’anglaise

ECRANS | de Matthew Vaughn (G.-B.-E.U., 2h21) avec Taron Egerton, Colin Firth, Mark Strong, Julianne Moore…

Vincent Raymond | Jeudi 12 octobre 2017

Promu Agent Galahad et fiancé à une princesse scandinave, le jeune Eggsy a tout l’avenir devant lui. Las ! La trafiquante de drogue psychopathe Poppy Adams éradique Kingsman. Pour se venger, Eggsy va pouvoir compter sur Merlin et les cousins d’Amérique de l’Agence Statesman… Stupéfiante combinaison entre un spoof et un action movie (à la violence hallucinante, mais monstrueusement bien chorégraphiée), Kingsman (2015) aurait difficilement pu demeurer à l’état de singleton — d’autant qu’il s’était révélé dès plus rentables. Certes, ce nouvel opus ne bénéficie plus de l’effet de surprise du précédent, mais il renoue avec les fondamentaux de ce qu’il faudra donc considérer comme la matrice de la franchise, plaçant dès l’ouverture sa séquence de bravoure : une poursuite dans les rues de Londres dont la réalisation n’a rien à envier aux MI où cavale Tom “Peter Pan” Cruise. Si Kingsman est ouvertement plus décalé que James Bond, longeant volontiers les rives du fantastique ou de la parodie sarcastique, il se montre a

Continuer à lire

"Good Time" : Lose poursuite

ECRANS | de Ben & Joshua Safdie (E.-U.-Lux., 1h40) avec Robert Pattinson, Ben Safdie, Jennifer Jason Leigh…

Vincent Raymond | Jeudi 14 septembre 2017

Connie Nikas et son frère handicapé mental Nick braquent une banque. Dans la fuite, Nick est capturé. Alors Connie fait l’impossible au cours d’une nuit riche en rebondissements pour le libérer. Par les voies légales d’abord. Et puis les autres… Incroyable : Robert Pattinson peut afficher une gueule expressive et des nuances de jeu ! Merci aux frères Safdie pour cette révélation, ainsi que pour ce thriller nocturne haletant rappelant ces polars signés Hill, Carpenter, Scorsese et consorts qui éraflaient le New York crasseux des années soixante-dix. L’effet vintage et déréalisant se trouve conforté par la B.O. synthétique de Daniel Lopatin, alias Oneohtrix Point Never, ainsi que par le matraquage de visages hallucinés, cabossés, arrachés à la pénombre, systématiquement cadrés en gros — voire très gros — plan. Dans leur quête formelle, les Safdie n’empruntent pas le chemin de l’esthétique pure, à la différence de NWR. Et s’ils partagent sa soif d’urgence ou son aptitude à fabriquer des sensations organiques, ils le font sans recourir aux sempiternelles armes à feu. Encore

Continuer à lire

The Rover

ECRANS | Après Animal kingdom, David Michôd pratique un étonnant hara-kiri commercial avec ce film post-apocalyptique qui tient autant de Beckett que de Mad Max, c’est-à-dire une véritable provocation au divertissement-roi. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 juin 2014

The Rover

The Rover, c’est Mad Max rencontre En attendant Godot. Rien que ça. Dès le carton pré-générique, on nous annonce que l’action se déroule en Australie quelques années «après la chute». La chute de quoi ? Du pays ? Du monde ? De l’économie ? Peu importe, car ce futur est saisi au présent, dans toute sa désolation, avec paysages arides et personnages hagards dont les motivations paraissent dérisoires. C’est le cas d’Eric, vagabond errant dans une bagnole qu’il a le malheur de se faire piquer par une bande de gangsters hallucinés, ayant laissé pour mort un des leurs, Rey, après un braquage qui a mal tourné. L’impassible Eric (sobre et étonnante composition de la part de l’ordinairement cabotin Guy Pearce) va donc former un tandem improbable avec Rey (Robert Pattinson, excellent, dont la carrière post-Twilight prend un virage passionnant), soit un homme froidement brutal et un autre à moitié idiot et à moitié crevé, qui vont passer une heure quarante à arpenter les routes australiennes pour retrouver une voiture. Post-cinéma Si Animal kingdom, son remarquable premier film, avait inscrit David Michôd dans

Continuer à lire

Only lovers left alive

ECRANS | Retour en grande forme de Jim Jarmusch avec ce film à la force tranquille qui imagine des vampires dandy, rock’n’roll, amoureux et dépressifs, gardiens d’une culture mise en péril par la révolution numérique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 février 2014

Only lovers left alive

Adam et Eve ne sont ni le premier homme, ni la première femme de la création, mais les derniers amants-vampires sur terre ; c’est le premier scoop du nouveau film de Jim Jarmusch, joliment ironique. Eve s’est retiré à Tanger, où elle fréquente rien moins que Christopher Marlowe — qui, en plus d’avoir écrit les pièces de Shakespeare, est lui aussi une créature de la nuit, éternelle quoique mal en point ; Adam vit à Détroit au milieu de sa collection de guitares et de son studio analogique, reclus et phobique face aux «zombies» qui l’entourent — on ne saura pas si le terme qualifie péjorativement le commun des mortels ou si effectivement l’humanité est désormais divisée en deux catégories de morts-vivants. Les liens qui les unissent relèvent autant d’un héritage romantique que d’une réalité qui passe par les moyens de communication contemporains : Eve et son IPhone en Facetime, Adam avec un bricolage mêlant câbles, télé et caméra. C’est en fait surtout la mise en scène de Jarmusch qui les réunit, comme lors de ses travellings en spirale enchaînés et fondus avec le mouvement d’un antique 33 tours. Son scénario aussi va les obliger à se retrouver : alors qu’Adam, tr

Continuer à lire

Stoker

ECRANS | Après avoir croisé "Thérèse Raquin" et un film de vampires dans "Thirst", Park Chan Wook se délocalise en Australie pour passer "L’Ombre d’un doute" au filtre de l’horreur gothique. Le résultat, ultra stylisé et plutôt distrayant, se présente comme une récréation dans son œuvre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 2 mai 2013

Stoker

Une veuve éplorée, un oncle bellâtre prénommé Charlie revenu d’un long voyage à l’étranger et une adolescente introvertie nommé India à l’imaginaire macabre : voici les ingrédients de Stoker, drôle de film longtemps attendu qui marque les premiers pas de Park Chan Wook hors de sa Corée du Sud natale. Pas exactement aux États-Unis, mais sous la bannière australienne, avec deux actrices principales du cru — Mia Wasikowska, épatante, et Nicole Kidman, par ailleurs co-productrice, dont la carrière se risque de plus en plus vers des rivages troubles qui lui vont plutôt bien. Plus exotique encore, le scénario est signé Wentworth Miller, le beau gosse de la série Prison break. On aimerait bien jeter un œil à son script tant celui-ci reprend — sans le citer, et c’est sans doute un tort — L’Ombre d’un doute d’Hitchcock. Dans son précédent Thirst, Park Chan Wook s’amusait déjà à relire l’intrigue du Thérèse Raquin de Zola dans l’univers contemporain et fantastique du film de vampires. C’est à une greffe du même ordre qu’il s’adonne ici, en déversant à l’écran une esthétique de conte gothi

Continuer à lire