Musée de Grenoble : dans l'antre de Cristina Iglesias

ARTS | Déambuler dans la nature désenchantée de Cristina Iglesias, c'est pénétrer au cœur d'un univers parallèle où la question de la sculpture guide l'architecture. D'installations labyrinthiques en puits irréels, l'Espagnole fait de son art une expérience sensorielle déroutante, sur le fil de l'eau. À découvrir au Musée de Grenoble. Charline Corubolo

Charline Corubolo | Mardi 26 avril 2016

Photo : Musée de Grenoble


« Se perdre dans la nature. » À travers son travail, la plasticienne espagnole Cristina Iglesias ne fait pas que nous perdre dans la nature, elle nous conduit dans un espace faussement réel où les émotions se trouvent étrangement dans un état de contradiction permanent. Une tension des sensations qui se déroule lentement au fil de la déambulation au creux de ses œuvres. Élaborant des constructions hybrides, elle esquisse un nouvel environnement où la question du volume prime. Une réflexion sur la sculpture qui devient alors un espace architecturé et architecturale.

Cette recherche de la forme pose les bases d'une quête plastique, observant un développement en perpétuelle reprise, une croissance où se mêlent la nature et l'architecture. Par un subtil tissage entre des volumes sauvages et construits, l'artiste propose des visions différentes des éléments plongeant le visiteur dans une expérience sensorielle, qui s'observe mais surtout se sent.

La cohérence de ses pièces trouve sa genèse dans l'eau, matériau qui s'immisce rapidement dans la carrière de Cristina Iglesias, et médium de prédilection pour son geste sculptural. Un geste formel qui privilégie l'intuitif à l'intellectuel, pour une exploration au cœur d'un visible déguisé.

En eaux troubles

Ne proposant pas une suite chronologique mais un fil indicible au cœur de la matière, l'exposition s'ouvre ainsi sur une maquette d'une œuvre immergée dans le Pacifique. Demeures sous-marines, réalisée en 2010, manifeste du dessein de perception recherché par l'artiste. Sculpture plongée près des côtes mexicaines, l'œuvre s'offre à la faune et à la flore aquatique. Dans les murs du Musée de Grenoble, la réduction dans l'aquarium dévoile une cité onirique désenchantée, des ruines architecturales où le volume se transforme suivant l'angle. Une immersion presque apaisée qui s'évapore peu à peu avec la série de Puits, distillée tout au long du parcours. Le mouvement de l'eau, le bruit, donnent l'impression d'une fausse tranquillité, comme si l'œuvre maîtrisait un liquide, agissant telle une marée qui pourrait à tout moment prendre le dessus.

De puits végétaux en puits minéraux, Cristina Iglesias use de différents matériaux pour dérouter à chaque fois les sens face à un environnement qui tire les filets d'une réalité imaginaire. Une impression d'autant plus prégnante avec le labyrinthe Chambre végétale, réalisé in situ. C'est dans cette forêt artificielle que la distorsion de la réalité, qui flirte sans cesse avec le fantasme, s'avère totalement immersive. Égaré dans un espace de faux-semblants, les éléments végétaux se superposent pour une évocation de la nature dénaturée et provoquent une ambiguïté avec la matérialité, entre séduction et mise à distance.

Passage dans l'ombre

Le chemin entre ces différents univers se fait par le prisme de mondes transitoires, de Pavillon suspendu élaboré comme des claustras, sortes de parois ajourées. Écran précaire où l'imbrication géométrique cache des lettres, cette sculpture de fils métalliques tissés crée un jeu d'ombre et de lumière tout en offrant un espace-temps parallèle. En pénétrant au sein de cette architecture flottante, on se retrouve dans un univers mental qui joue sur la transparence et le texte reproduit, tiré ici d'un roman d'Arthur C. Clarke.

Un aller-retour entre réalité et fiction intégré également dans Passage II, œuvre qui semble se déplacer au-dessus de nous. Le métal laisse place à la paille et projette au sol un maillage qui guide la déambulation, entre contemplation et imagination. Semblables à des moucharabiehs, les Jalousies installées en fin de parcours reprennent la maquette de l'aquarium. En circulant autour de ces murs percés, on s'égare dans l'œuvre : celle de Cristina Iglesias mais aussi celle d'un texte illustrant la conquête de l'Amérique au temps des Jésuites. Inscrit au cœur même de la matière, le lien avec la nature vibre de pièces en pièces, en clair-obscur.

Cristina Iglesias
Au Musée de Grenoble jusqu'au dimanche 31 juillet


Cristina Iglesias

Installations et sculptures
Musée de Grenoble Place Lavalette Grenoble
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Son nom, tout comme la matérialité de son œuvre, portent en eux les accents basques de sa terre natale. Née en 1956 à Saint-Sébastien (Espagne), Cristina Iglesias étudie la chimie de 1976 à 1978 avant de faire un bref passage à Barcelone pour s'essayer à la céramique et au dessin. Une première main jetée dans la matière, pour finalement se lancer pleinement dans la sculpture à la Chelsea School of Art à Londres (1980-1982). Six ans après cette formation londonienne, elle obtient une bourse pour l'Institut Pratt à New York, puis est nommée professeur à l'Académie des Beaux-Arts de Munich en 1995. À partir des années 2000, elle enchaîne les biennales et les foires, ainsi que les installations d'œuvres permanentes dans des grands musées tels que le Prado à Madrid (2007). Bien connue du monde de l'art contemporain, l'Espagnole reste cependant peu visible en France. Pourtant, l'exposition du Musée de Grenoble vient dans le prolongement d'une première réalisée avec le directeur du musée Guy Tosatto en 2000 à Nîmes. Pensée comme une suite à leur première collaboration, cette seconde rencontre cristallise les enjeux fondamentaux de l’œuvre de Cristina Iglesias. Une réflexion s

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