Judith Wiart : on achève bien les clodettes

Littérature | Avec "Le Jour où la dernière clodette est morte", paru aux toutes fraîches Éditions Le Clos Jouve, la Lyonnaise Judith Wiart livre un court roman fragmentaire qui fait jaillir les souvenirs et les anecdotes existentielles comme autant d'éclats de vie plantés dans un présent à fleur de peau.

Stéphane Duchêne | Mercredi 24 juin 2020

Photo : © DR


Que l'on veuille bien se rassurer : en dépit du titre du texte dont il est question ici, non, la dernière Clodette n'est pas morte. Il en reste quelques-unes dont l'éphémère gloire pailletée traîne au fond d'une malle à costume sous la forme d'un just'aucorps scintillant d'insouciance 70's que la crise (et une imprudente ablution claudienne) n'allait pas tarder à faire disjoncter. Rideau sur les Trente glorieuses. Au placard les clodettes. Au fond, c'est peut-être l'idée de la clodette qui est morte. Car ce titre, à vrai dire, fonctionne comme une madeleine, un marqueur temporel temporaire.

Salopette et poésie

Au fond, ici, au cœur même de la structure éclatée du texte, la mémoire fonctionne en mode pop-up, les souvenirs jaillissent comme des bouées remontées à la surface. Cette écriture fragmentaire donc, dont l'autrice semble vouloir l'éprouver sous toutes les formes ou sous aucune en particulier. Ni poèmes, ni haïkus, ni nouvelles, mais quelque chose comme un recueil de prose courte — c'est en tout cas ainsi qu'il s'annonce. Si bien que le temps ici se fait quantique, joue à saute-mouton, une maille à l'endroit, une autre à l'envers, opère des retours en arrière comme on voyagerait aléatoirement dans le passé et la mémoire dans le véhicule du quotidien.

Tel moment de l'enfance, telle anecdote adolescente sont doucement exhumés. Du premier contact, involontaire, avec la poésie à l'âge de cinq ans autour du mot "salopette" (immédiatement réprimé par l'autorité via une mise au coin) et qui déjà démontre son caractère anticonformiste parce que la poésie « 1- c'est pas très propre, 2- ça peut causer des ennuis » aux grands questionnements portés par l'âge ingrat : la chanson Such a Shame de Talk Talk aurait-elle ainsi l'étrange vertu d'apaiser les douleurs menstruelles ? Mystère jamais résolu. Les parents aussi, les vacances, les fins de vacances, l'école, les amours gagnées et perdues, le corps réfractaire, le vieillissement qui commence par celui des autres, la perte qu'il induit, les gens et leur drôle de manière d'être et d'avoir été, qui n'est pas la nôtre, décidément.

Gravité et légéreté

Et puis il y a le présent parce qu'il n'y a pas de raison que les mots s'arrêtent à sa porte : celui d'une professeure parfois incrédule quant à sa fonction et aux destins contrariés germant devant elle sous la forme d'élèves qui pour n'être pas toujours bien partis dans la vie finissent invariablement par s'en aller. Là ce sont comme deux adolescences qui viennent se percuter, celle du souvenir et celle qui se tient là, dans la classe, toute fraîche et débordante de vie, cette adolescence qui ne change pas mais qui n'est plus la même — comme dans ce retour à la fac, voyage incognito de la narratrice en terra cognita, où frappe l'impression que « la scène a les couleurs d'un polaroid du passé sur lequel je serais la seule à avoir vieilli » .

Et au milieu coule ce drôle de rapport, fait d'incompréhension et d'empathie, d'attraction évidente et de répulsion inévitable, qui se noue entre prof et élèves, ces « apprentis ogres » qui vous dévorent le cerveau « sans méchanceté » et dont il est pourtant difficile de se séparer, comme l'écrit Judith Wiart lorsque cette phrase se pose comme un appel à la vocation de l'écriture et du verbe : « J'avais encore deux ou trois choses à leur dire sur la gravité et la légéreté ». Parfait résumé, pour ne pas dire "note d'intention", de ce livre charmant qui serre le cœur autant qu'il l'allège, par petites touches qui transpercent et déchirent ou qui carressent et soulagent un peu.

Judith Wiart, Le jour où la dernière Clodette est morte (Éd. Le Clos Jouve)

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