C'est LE film de l'été : "Que Dios Nos Perdone" de Rodrigo Sorogoyen

Polar | Polar moite au scénario malsain, à l’interprétation nerveuse et à la réalisation précise, le troisième opus de Rodrigo Sorogoyen a tout pour devenir un classique du genre. En attendant, c’est LE grand film à voir dans les salles cet été 2017.

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

Photo : © Manolo Pavon


Été 2001. Alors que la canicule assomme Madrid, que les Indignés manifestent, que Benoît XIII est annoncé, des vieilles dames sont violées et massacrées par un tueur en série. Alfaro (une brute épaisse expansive) et Velarde (un cravaté introverti et bègue) sont chargés de l'enquête…

On va bien vite oublier la petite déception de La Colère d'un homme patient, accident de parcours dérisoire dans la récente contribution espagnole au genre polar : ce qu'accomplit ici le jeune Rodrigo Sorogoyen pourrait en remontrer à bien des cinéastes chevronnés — au fait, comment se fait-il que ses deux précédents longs-métrages soient encore inédits en France ?! Judicieusement placée dans un contexte historique particulier lui offrant d'intéressants rebonds politiques ou religieux, son intrigue sombre et retorse est peuplée de personnages à plusieurs dimensions : il n'y a pas de simple silhouette, mais de la complexité dans le moindre caractère, de l'ambiguïté à tous les étages, y compris chez les héros. D'ailleurs, la définition de la causalité première du mal se transforme en casse-tête, surtout lorsque l'on constate que le bien n'est pas son symétrique exact.

L'Ibère en plein été

C'est dans l'exercice de la réalisation de Sorogoyen se révèle virtuose. Non seulement à l'occasion de ces morceaux de bravoure que sont les scènes de crimes, la gigantesque course-poursuite (à pied) dans les rues de Madrid ou du duel avec l'assassin — un fabuleux plan-séquence sans artifice numérique, à l'ancienne —, mais dans la gestion de l'ordinaire. Rien n'est gratuit ni superflu : on se trouve face à un auteur sachant manier l'ellipse, penser son cadre et diriger ses comédiens. Devant sa caméra, rien moins que la crème des interprètes ibériques contemporains : l'ubiquiste Antonio de la Torre, dont le rôle va au-delà du périmètre du flic bredouillant, et Roberto Álamo, justement distingué cette année d'un Goya pour sa prestation.

Pour éprouver au mieux l'ambiance poisseuse du film, voire le vivre en parfaite osmose avec ses protagonistes, on conseille d'aller le visionner dans une salle dépourvue de climatisation. Mieux : on le recommande chaudement.

Que Dios Nos Perdone de Rodrigo Sorogoyen (Esp, 2h06) avec Antonio de la Torre, Roberto Álamo, Ciro Miró… (9 août)


Que Dios nos perdone

De Rodrigo Sorogoyen (Esp, 2h07) avec Antonio de la Torre, Roberto Alamo... Eté, 2011, alors que Madrid est au coeur du mouvement des Indignés et s'apprête à accueillir la visite du pape Benoît XVI, deux inspecteurs de police traquent un tueur en série
Lumière Terreaux 40 rue du Président Édouard Herriot Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Vacances aux bords de la mère : "Madre" de Rodrigo Sorogoyen

Thriller | D’un court-métrage multi-primé, Rodrigo Sorogoyen fait le point de départ d’un long homonyme captivant, dérangeant et violemment psychologique. Une histoire de mère orpheline et d’une ado en rupture de famille, une histoire d’amour raccommodé…

Vincent Raymond | Mercredi 22 juillet 2020

Vacances aux bords de la mère :

Dix ans après la disparition subite de son fils sur une plage des Landes, Elena a quitté l’Espagne et sa vie ancienne pour travailler dans un restaurant sur cette maudite plage. Un jour, elle aperçoit Jean, ado dont l’âge et le physique lui évoquent son enfant. Elle le suit ; il s’en rend compte… L’exercice consistant à dilater un court-métrage en un long est souvent l’apanage des débutants pour qui le format bref constitue, aux yeux des producteurs, une promesse. Mais les deux disciplines étant ontologiquement différentes — autant que le demi-fond l’est du marathon —, l’entreprise s’avère souvent un redoutable casse-gueule. Pour y échapper, certains optent pour une simple prolongation de leur court à l’instar de Xavier Legrand (avec Avant que de tout perdre, puis Jusqu’à la garde dont on connaît le double succès) ou ici Rodrigo Sor

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Carnets de campagne : "El Reino"

Policier | De Rodrigo Sorogoyen (Esp-Fr, 2h11) avec Antonio de la Torre, Monica Lopez, Nacho Fresneda…

Vincent Raymond | Mardi 9 avril 2019

Carnets de campagne :

2007. Cadre politique régional en pleine ascension nationale, Manuel est brutalement écarté à la suite de la mise au jour d’affaires de corruption au sein de son parti. Traité en fusible alors que l’exécutif entier était au courant, Manuel refuse de se laisser abattre. Au figuré comme au propre… Après le choc Que Dios Nos Perdone (2017), moite thriller virtuose combinant (entre autres) sexe, sang, brutalité et religion, Sorogoyen et son comédien Antonio de la Torre se retrouvent comme promis pour cette fiction susceptible de refléter certaines facettes de la vie politique espagnole. Une fois encore, il s’agit d’un mélange des genres : avec leurs costumes bien coupés, leurs évocations de “dividendes“ et de vacances autour d’une belle table, les protagonistes ressemblent davantage à des hommes d’affaires (ou des mafieux) qu’à des politiciens ; ils tiennent en réalité un peu des trois, se repaissant de magouilles et de collusions avec un appétit décuplé

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Rodrigo Sorogoyen : « Madrid l’été, c’est génial, c’est l’enfer ! »

Que Dios Nos Perdone | Le jeune et affable Rodrigo Sorogoyen a signé avec Que Dios Nos Perdone l’un des thrillers les plus enthousiasmants de l’années. Rencontre avec un cinéaste qui compte déjà en Espagne.

Vincent Raymond | Lundi 14 août 2017

Rodrigo Sorogoyen : « Madrid l’été, c’est génial, c’est l’enfer ! »

Avez-vous eu des problèmes avec votre mère ? Rodrigo Sorogoyen : Pas jusqu'à ce que je la tue (rires) Non, je l’adore. Mais c’est vrai qu’on a une relation particulière. Elle était séparée de mon père, je suis fils unique, donc on a une relation très étroite. C'est curieux, parce qu'après ce film, j’ai fait un court-métrage qui s’appelle Madre (rires). Je devrais aller en psychanalyse (rires). Évidemment, il y a des références inconscientes et conscientes. Chaque fois qu’on parle d’un psychopathe qui l’est devenu en raison d’un traumatisme lié à sa relation avec sa mère, on pense à Psychose. Avec ma coscénariste Isabel Peña, on a essayé de ne pas copier… Elle est votre partenaire d’écriture depuis toujours… Notre premier scénario a été pour un film avec seulement deux personnages, qui a été important dans notre histoire personnelle. Isabel me donne des choses qu’on n’obtiendrait pas avec deux hommes ou deux femmes. Pas parce qu’elle est femme, mais parce que c’est elle. Y-a-t-il eu beaucoup d’évolutions entre votre scénario et le monta

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"La Colère d’un homme patient" : une vengeance glacée venue d'Espagne

ECRANS | de Raúl Arévalo (Esp, int.- 12 ans, 1h32) avec Antonio de la Torre, Luis Callejo, Ruth Diaz…

Vincent Raymond | Mardi 25 avril 2017

Huit ans après un braquage musclé qui s’est mal terminé pour les victimes comme les malfaiteurs, un étrange bonhomme taiseux se rapproche du gang à l’origine des faits. Son but : la vengeance. Raúl Arévalo ouvre son film sur une prometteuse séquence d’ouverture, au spectaculaire duquel il est difficile d’être insensible. Las ! La suite ne sera pas du même tonneau, marquée par un rythme un tantinet poussif, malgré les efforts ou effets pour le muscler (inserts de cartons-chapitres durant la première demi-heure, violence stridulante…) afin de maintenir une tension en accord avec le sujet. Un sujet qui constitue un problème majeur pour ce thriller moralement discutable : il s’agit tout de même d’une charlesbronsonnerie contemporaine vantant froidement, sans la moindre distance, le principe de l’auto-justice. Ajoutons que l’intrigue, par trop rectiligne, ne réserve aucune surprise dans son dénouement. Malgré cette brutalité générale, La Colère… a bénéficié en Espagne d’un accueil des plus favorables, conquérant les Goya d

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Amours cannibales

ECRANS | De Manuel Martín Cuenca (Esp-Roum-Russie-Fr, 1h56) avec Antonio de la Torre, Olimpia Melinte…

Christophe Chabert | Mardi 16 décembre 2014

Amours cannibales

Carlos, tailleur discret de Grenade, aime les femmes. Mais attention, il les aime bien préparées. Aussi habile avec un fil et des aiguilles qu’avec un couteau de boucher, il déguste ses victimes selon un rituel presque monotone, sans en tirer de plaisir apparent. On a présenté les choses avec un poil d’ironie, mais Amours cannibales en est résolument dépourvu. Au contraire, la froideur de la mise en scène renvoie plutôt à la "glaciation émotionnelle" tant vantée par Michael Haneke. Même lorsqu’une histoire d’amour, une vraie, se profile entre Carlos et la sœur d’une des femmes qu’il a tuées, Cuenca ne déroge pas à sa grammaire : plans tirés au cordeau, absence de musique, quête de distance et d’atonie dans l’approche des événements. Cette forme-là, respectable dans son principe mais devenue très académique à force d’être mise à toutes les sauces, est assez contre-productive dans le cas d’Amours cannibales. On n’est jamais loin du pléonasme tant la grisaille et l’absence de passion semblent envahir en permanence et l’action, et les personnages, et l’approche visuelle de Cuenca. Même les scènes gore ne créent pas vraiment de malaise, fondues dans

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Balada triste

ECRANS | Coup de foudre / Rageur, baroque et violent, Balada triste évoque les années noires du franquisme à travers la rivalité de deux clowns amoureux d’une même femme : ni allégorique, ni ironique, Alex de la Iglesia signe son meilleur film, une tragédie d’une noirceur absolue. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mardi 21 juin 2011

Balada triste

Alors que l’écran est encore noir, des rires d’enfants emplissent la bande-son. Quand l’image apparaît, on découvre les bambins exultant devant un spectacle de clowns. Si les enfants rient, le spectateur, lui, ne se laisse pas emporter : les objectifs déformants choisis par Alex de la Iglesia, son montage abrupt et l’absence de décor donnent à la scène des allures de pantomime lugubre, comme la énième répétition d’un numéro usé jusqu’à la corde. C’est que ce spectacle-là n’en est pas un. C’est un divertissement, une distraction ; au-dehors la guerre fait rage. Les armées républicaines se battent contre celles du général Franco, et lorsqu’elles débarquent sous le chapiteau, c’est pour enrôler les deux clowns dans leur combat. Le clown blanc rechigne, l’Auguste s’engage, laissant derrière lui son fils Javier, seul avec un lion qui paraît bien moins inquiétant que ces soldats armés jusqu’aux dents. Tragiques distractions Ce prologue (comme l’énigmatique générique qui le suit, où des images de la dictature franquiste voisinent avec celles d’artistes populaires) est trompeur : Alex de la Iglesia n’utilise pas le cirque comme une métaphore de l’Histo

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La tragédie d’un clown ridicule

ECRANS | Rageur, baroque et violent, "Balada triste" évoque les années noires du franquisme à travers la rivalité de deux clowns amoureux d’une même femme : ni allégorique, ni ironique, Alex de la Iglesia signe son meilleur film, une tragédie d’une noirceur absolue. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 14 juin 2011

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