Avec "Pinocchio", Matteo Garrone signe le billot-pic d'une tête de bois

Sur Amazon Prime Video | Cela se voyait comme le nez au milieu la figure : le "Pinocchio" de Matteo Garrone allait être le grand film d’art et d’essai familial des vacances de Pâques au cinéma. Les événements auront fait mentir cette prédiction : il sera celui de la rentrée de mai. Dans votre salon, via Amazon Prime Video…

Vincent Raymond | Mardi 12 mai 2020

Photo : © Greta de Lazzaris


Italie, dans un XIXe siècle parallèle. Geppetto, brave et pauvre menuisier, sculpte dans une bûche magique un pantin turbulent qu'il baptise Pinocchio. Celui-ci va s'animer, accumulant les bêtises, avant de s'enfuir, incapable de céder à ses envies naïves. Mais sa bonne fée veille…

Transposer Pinocchio pour un cinéaste italien revient de notre côté des Alpes à porter à l'écran Les Misérables : au prestige du roman dans la culture nationale et internationale s'ajoute le poids des devanciers ayant voulu donner leurs vision et images d'un texte aussi emblématique. Difficile, donc, de se ménager une place. Sauf si l'on a les arguments et la légitimité. Il n'échappera à personne que Matteo Garrone dispose des arguments artistiques et techniques, autant que de légitimité pour entreprendre un conte dont le protagoniste est, une fois encore après Dogman ou Reality, un candide. Un être simple à la croisée de deux mondes ; celui des rêves dans lesquels il se figure être et celui de la réalité où il évolue — l'enjeu étant de dissocier ou de réunir les deux, définitivement.

Je s'appelle Pinocchio

Se montrant d'une fidélité viscérale au texte de Collodi, Garrone illustre avec joliesse ce conte philosophique, tout en maintenant l'ambiguïté entre rêve merveilleux et cauchemar enfiévré. Roman d'apprentissage et d'édification morale nimbé d'une cruauté (légèrement édulcorée par la version de Disney), Pinocchio suit une trajectoire parsemée d'animaux anthropomorphes, d'étapes douloureuses résumant les valeurs ou contraintes sociales : l'enfant doit se soumettre à une somme de préceptes puis triompher de chausse-trapes et de tentations pour être digne d'être coopté par les adultes. Son évolution lui enseigne la culpabilité, la conscience des autres mais aussi la valeur de l'amour sans contrepartie, inconditionnel. Terriblement freudien, d'autant qu'il noue avec son substitut maternel, la fée (qui grandit en âge plus vite que lui), un lien très particulier dans des ambiances à la Peau d'Âne façon Jacques Demy/Jim Leon.

Offrant à Benigni l'occasion de se réconcilier avec ce classiques qui lui avait valu un bide retentissant (il endosse ici le rôle tire-larmes de Geppetto, davantage taillé pour lui que celui du pantin), Garrone signe une synthèse saisissante où Kafka voisine avec les frères Grimm, où Méliès côtoie le numérique. Le caractère hybride des décors et des personnages n'est en rien perturbant : il s'accorde à la nature-même de Pinocchio, lequel a d'ailleurs déjà presque tout du vrai petit enfant qu'il aspire à devenir, y compris l'œil écarquillé et le zézaiement… à apprécier en version originale uniquement.

Pour les petits et l'écran

Mutatis mutandis… Il y a pour finir quelque ironie tragique à assister sur petit écran à la naissance de ce film initialement prévu pour faire vibrer le plus grand de toute sa puissance colorée, dramatique et symbolique. Du symbole en effet, puisque Pinocchio conte aussi la métamorphose d'une œuvre d'art douée d'une vie propre et magique, soit un objet poétique et éternel, en un être humain ordinaire et mortel. Là où il a fallu à la marionnette faire preuve de raison et bénéficier de tout l'amour de son Gepetto de père pour qu'il se transmute en petit garçon, une saloperie de virus aura suffi pour contraindre le coproducteur et distributeur du film en France Jean Labadie à le transformer en œuvre de prestige pour la SVOD. L'arbitrage fut, semble-t-il, rapide car il en allait de la pérennité de sa structure indépendante Le Pacte : les investissements promotionnels déjà engagés d'une part, la propagation de liens pirates de l'autre (le film étant sorti à Noël en Italie) l'ont convaincu d'opter pour ce choix. Un choix vu comme une trahison par les exploitants, en particulier ceux de l'AFCAE. Sous la plume de son président François Aymé, l'association française des cinémas d'art et d'essai s'est émue dans une tribune de cette cession faisant de facto disparaître un film porteur de leur horizon d'ouverture. Ce Pinocchio sera-t-il du bois dont on fait des cercueils ou dont on bâtit des charpentes ? Il restera en tout cas comme un grand film autant que comme un précédent en France…

Pinocchio
Un film de Matteo Garrone (It-Fr-GB, 2h05) avec Roberto Benigni, Federico Ielapi, Gigi Proietti, Marina Vacth…
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Matteo Garrone : « Dogman est un film darwinien »

Dogman | Un brave toiletteur pour chiens et une brute qui le traite pis qu’un chien sont au centre de "Dogman", le nouveau conte moral de Matteo Garrone. Une histoire italienne d’aujourd’hui récompensée par le Prix d’interprétation masculine à Cannes pour Marcello Fonte.

Vincent Raymond | Jeudi 12 juillet 2018

Matteo Garrone : « Dogman est un film darwinien »

Dogman est inspiré d’un fait divers ? Matteo Garrone : Oui, il s’est déroulé à la fin des années 1980, et il est très célèbre en Italie parce qu’il a été particulièrement violent. Mais on s’en est très librement inspiré : on l’a retravaillé avec notre imagination. Il n’a jamais été question de reconstruire dans le détail ce qui s’était passé. On a également changé la fin, puisque Marcello est un personnage doux, incapable de violence. Dans le film, il agit par légitime défense, non par préméditation. Je suis particulièrement content que le film soit présenté dans un pays où ce fait divers n’est absolument pas connu : le spectateur idéal, c’est celui qui le verra sans avoir cette histoire en tête et sans comparaison avec la réalité. En Italie, le film a un peu souffert de ce fait divers — en tout cas au début. Certains spectateurs se disaient « ça va être extrêmement violent, donc je n’irai pas le voir ». Ensuite, le bouche-à-oreille l’a aidé. En fait, la violence présente dans le film est surtout psychologique, et pas aus

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Un chien de sa chienne : "Dogman"

Drame | de Matteo Garrone (It, int. -12 ans, 1h42) avec Marcello Fonte, Edoardo Pesce, Alida Baldari Calabria…

Vincent Raymond | Mardi 10 juillet 2018

Un chien de sa chienne :

Toiletteur pour chiens dans une cité délabrée, Marcello la bonne pâte devient le larbin d’une brute toxicomane terrorisant le quartier, Simoncino, lequel ne manque pas une occasion d’abuser de sa gentillesse. Mais après une trahison humiliante de trop, le frêle Marcello réclame son dû… « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » Blaise Pascal pressentait-il le décor de Dogman en rédigeant ses Pensées ? Vaste étendue ouverte sur une non moins interminable mer, cette scène rappelle l’agora de Reality, ce microcosme dans lequel une kyrielle de drames peut éclore et se jouer aux yeux de tous ; chacun étant libre d’ouvrir ou de fermer les yeux sur ce qui se déroule sous ses fenêtres. Et de se claquemurer dans une passivité complice, surtout, quand un fou-furieux a fait du secteur son espace de jeu. Mettre au ban une de ses victimes, la plus inoffensive (en l’occurence le serviable Marcello) tient de la pensée magique ou de l’exorcisme : en se rangeant implicitement du côté du bourreau, on espère

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Tale of Tales

ECRANS | De Matteo Garrone (It-Fr-Ang, 2h13) avec Salma Hayek, Vincent Cassel, Toby Jones…

Christophe Chabert | Mercredi 1 juillet 2015

Tale of Tales

Que Matteo Garrone n’ait pas souhaité s’enfermer dans le réalisme suite au succès de Gomorra est une bonne chose ; d’ailleurs, lorsqu’il osait la stylisation dans Reality, il parvenait à déborder l’hommage à l’âge d’or de la comédie italienne pour en retrouver l’esprit esthétique. Avec Tale of Tales, les choses se compliquent : abordant un genre en vogue — les contes et l’heroic fantasy — via l’adaptation d’un classique de la littérature italienne, il tente le grand pont vers l’imaginaire pur, entrecroisant plusieurs récits où l’on retrouve des monstres, des sorcières, un roi, des reines et des princesses. Or, le style Garrone s’avère assez vite à la remorque de son ambition : jamais la mise en scène ne parvient à donner le souffle nécessaire pour nous faire pénétrer cet univers baroque et fantastique. D’où une suite d’hésitations fatales : entre le sérieux et la dérision, l’auteurisme et le divertissement, le film à sketchs et le film choral… Mal construit — l’épisode des faux jumeaux est de loin le plus faible, et le scénario le traîne comme

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Cannes 2015, jours 1 et 2. Le festival se la raconte…

ECRANS | "Tale of tales" de Matteo Garrone. "L’Étage du dessous" de Radu Muntean. "L’Ombre des femmes" de Philippe Garrel.

Christophe Chabert | Jeudi 14 mai 2015

Cannes 2015, jours 1 et 2. Le festival se la raconte…

Voilà, Cannes, 2015, c’est parti, dans un foutoir qui ferait le charme du festival s’il n’était pas une source considérable d’épuisement pour celui qui le subit onze jours durant. Au menu cette année : un plan Vigipirate renforcé qui crée un gigantesque périmètre de sécurité devant l’entrée du Palais, obligeant les centaines de festivaliers à s’agglutiner le long des barrières lorsqu’ils sortent et provoquant des queues monstres quand ils veulent pénétrer à l’intérieur ; des exploitants furibards devant la réforme de leur système de tickets, prêts à mener une action en haut des marches histoire d’exprimer leur mécontentement ; et un grand Théâtre Lumière rénové de fond en comble, du double escalier en hélice à la salle elle-même, bien plus confortable que dans sa configuration précédente. Comme d’habitude, les couacs sont nombreux au démarrage, à commencer par des séances presse tellement étroites qu’il était quasi-impossible d’assister aux projections du dernier Kore-Eda, Notre petite sœur ; pas grave, on se le gardera pour les séances de rattrapage le dernier dimanche, juste avant le palmarès. Ou encore ces publicités pour le moins menaçantes de la Ville de

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Reality

ECRANS | Entre satire de la télé réalité, comédie napolitaine façon Pietro Germi et portrait stylisé d’un individu au bord de la folie, le nouveau film de Matteo Garrone séduit par ses qualités d’écriture, de mise en scène et par la performance hallucinée de son acteur, Aniello Arena. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 septembre 2012

Reality

Sans révéler la fin de Reality, il faut absolument évoquer son dernier plan, fascinant zoom arrière qui part d’un détail (un homme qui rit sur un fauteuil en regardant les étoiles) et s’achève sur une vision panoramique d’un studio de télévision géant au milieu de la ville. Il faut en parler car il dit tout le projet de Matteo Garrone : répondre par l’ampleur du cinéma à l’étroitesse des dispositifs télévisuels. L’ouverture est d’ailleurs une rime inversée de cette formidable conclusion : on accompagne par un travelling aérien une calèche qui traverse les rues de Naples, avant de descendre sur terre pour découvrir qu’il ne s’agit que d’une mise en scène de mariage, celle-ci en côtoyant une autre, nettement plus vulgaire, dont l’invité principal est le gagnant du Big Brother italien. C’est la part satirique de Reality, celle qui consiste à mesurer les dégâts de la télé-réalité dans le quotidien des gens ordinaires, mais aussi sur le cinéma lui-même : on découvre ainsi que les studios de Cinecitta sont loin de Fellini, hébergeant à sa place les castings des futures émissions où des inconnus deviendront d’éphémères célébrités. La

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To Rome with love

ECRANS | Poursuivant son exploration des métropoles européennes après Londres, Barcelone et Paris, Woody Allen se montre bien peu inspiré face à Rome, se contentant d’un poussif récit multiple où tout sent la fatigue et le réchauffé, à commencer par sa propre prestation d’acteur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 juillet 2012

To Rome with love

La familiarité avec le cinéma de Woody Allen, autorisée par la livraison annuelle d’un nouvel opus, permet à l’amoureux de ses films de vite reconnaître quand le maître (osons le mot, il n’est pas volé) est en pleine santé ou quand, au contraire, il est en petite forme. Il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir que To Rome with love appartient à la deuxième catégorie, tant il transpire le manque d’inspiration, le programme mécanique et l’agrégat poussif d’idées plus ou moins bonnes. Ainsi, si les cartes postales qui ouvraient Minuit à Paris (un vrai grand Allen, celui-là) n’étaient qu’un trompe-l’œil, le film s’acharnant ensuite à en montrer le caractère illusoire, celles que le cinéaste compile sur Rome ne seront jamais vraiment déchirées par le récit. Pire, elles conduisent à une accumulation de petites intrigues véhiculant leur lot de clichés, là où Allen n’avait besoin que d’un solide concept pour dérouler celle du film précédent. Ce n’est d’ailleurs par la première fois que, dans ses mauvaises années, Allen se repose sur les récits multiples comme sur une canne, espérant que dans l’ensemble, quelques-uns surnagent de la mollesse ambiante. Ce n’est

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