7 spectacles pour lesquels vous devriez réserver

La Saison Théâtre | De Joël Pommerat à l'implacable Tatiana Frolova, voici sept pièces aimées ou prometteuses sur lesquelles nous misons cette saison.

Nadja Pobel | Lundi 10 septembre 2018

Photo : © DR


Départ flip

Ils et elles grimpent sur un toit de cordes et rampent. Nous les regardons là-haut comme nous regarderions au zoo une kyrielle de singes se mouvoir avec attention et agilité. Les trapèzes ? Ils sont leurs objets collectifs car c'est bien à la rencontre avec une tribu que nous convie Aurélie La Sala, ancienne boxeuse, circassienne qui a repris seule la compagnie Virevolt fondée avec Aurélien Cuvelier. Sans numéros d'épate, au sol, dans les airs, amassés sur un cube à 80 cm du sol comme si une mer menaçante allait les aspirer, les acrobates signent un spectacle bouleversant sur ce qu'il nous reste de liberté, la capacité et/ou la nécessité d'être seul ou plusieurs, comment on se débat avec les contraintes extérieures et nos urgences intérieures. Superbe.

À Villefontaine le 23 novembre
À Villefranche le 4 mai


Je n'ai pas encore commencé à vivre

Ce fut une claque. Tatiana Frolova ne nous est pourtant pas inconnue. Grâce au festival Sens interdits, elle présente même à Lyon son quatrième spectacle qui revient en seconde saison aux Célestins (joué au Point du Jour) pour une nouvelle série de dates. Du fond de sa Sibérie, elle a inventé son spectacle le plus abouti, ni trop froidement politique ni trop anecdotico-personnel, se remémorant sa grand-mère née kolkhozienne alors qu'aujourd'hui il y a des barreaux aux fenêtres en rez-de-chaussée des immeubles mais n'oubliant pas d'égrener sur un tableau noir le nombre de morts du communisme. Jusqu'à cette époque poutienne où « la société n'a plus de sens et s'ennuie ». Implacable.

Aux Célestins (Point du Jour) du 27 novembre au 12 décembre


La Réunification des deux Corées

Alors qu'il créait trois pièces en 2011, Joël Pommerat n'a rien proposé de neuf depuis Ça ira (I) en 2015 auquel on ne sait s'il y aura vraiment une suite. Il a beaucoup travaillé dans les prisons, participé à la version opératique de Pinocchio. Du coup, voici qu'apparait un peu réchauffée cette Réunification des deux Corées créée aux Ateliers Berthier de l'Odéon quand il y était artiste associé. Ce titre ne recouvre strictement rien de politique. Mais, au travers de saynètes, pour un public en bi-frontal, il traque l'incommunicabilité entre les êtres au point de tutoyer la folie comme ces parents qui rentrant de soirée retrouvent leur baby-sitter sans leur enfant. Y'a-t-il eu un drame ? Est-ce la mère qui divague ? Est-elle vraiment sortie ce soir-là ? La nounou existe-elle vraiment ? Tout est sujet à interrogation et le réel, comme dans Je tremble, est sujet à caution.

Au TNP du 10 janvier au 1er février


La Cerisaie

Ils avaient presque élus domicile à Lyon, au Point du Jour époque Michel Raskine. Et c'est peu dire que ces Flamands nous manquaient. Ils reviennent à la Mouche avec La Cerisaie en version française et, avec leur façon très brute d'aborder un texte, Tchekhov semble être né ces dernières décennies. Il n'y a plus rien dans cette baraque à vendre si ce n'est une baie vitrée. Abattre les arbres est toujours aussi douloureux pour ceux qui ont vécu ici. On s'embrasse, pleure, fait des dernières fêtes avant l'oubli et la trahison. Les dettes et le passé se soldent entre deux chaises en formica. Vivifiant et direct. Stop Thinking About Name comme le veut l'acronyme de leur compagnie, STAN. Juste un récit.

À La Mouche les 12 et 13 janvier


Perdu connaissance

Le spectacle n'est pas créé (ce sera en octobre au CDN de Dijon) et pourtant il intrigue. Parce que la compagnie du Théâtre Déplié fait – a priori - théâtre de peu. Dans Le Pas de Bème il n'y avait que des chaises pour délimiter un carré de jeu et cela suffisait à produire du théâtre. Parce que les spectacles de cette troupe francilienne sont faits de questions simples dont les répercutions sont multiples : qu'est-ce que cela entraine d'objecter (Le Pas de Bême) ? Comment envisager une catastrophe (Récits des événements futurs) ? Dans Perdu connaissance, il sera question de la vérité. Est-ce un besoin ? Comment y parvient-on ? Chacun des six acteurs, au cours de séances d'improvisation menées par le metteur en scène Adrien Béal, aura cherché des réponses pour tenter de faire socle commun. Ce qui pourrait ne produire qu'une bouillie indigeste a jusque-là été le terreau d'une matière théâtrale forte.

Aux Subsistances du 18 au 20 mars
À L'Hexagone les 26 et 27 mars


Mon cœur

Créé début 2017, ce spectacle a fait date chez ceux qui l'ont vu. La jeune autrice et metteuse en scène Pauline Bureau est allée à la rencontre des victimes du Médiator dont la pneumologue Irène Frachon a révélé la toxicité en 2010. Entre un et deux milliers de personnes ont succombé aux effets de ce coupe-faim. Au théâtre, c'est la parole des rescapés qui est restituée pour donner à voir comment ils s'en sortent, comment la justice les accompagne. Après des recours en pagaille des Laboratoires Servier, le procès de ce scandale sanitaire aura enfin lieu l'an prochain. C'est la première fois que la compagnie normande La Part des Anges sera accueillie à Lyon. Elle sera au printemps prochain invitée à la Comédie-Française. Excusez du peu.

Au Théâtre de la Croix-Rousse du 26 au 29 mars


Ma cuisine

Dans ce pays où les obsèques des 3 étoiles virent au deuil national, Sylvain Maurice créera cette saison dans son CDN de Sartrouville une pièce dont la cuisine est le décor principal. Terrain de jeu évident (cf. La Cuisine de Stavisky ou Les 7 Doigts de la Main), cet endroit est aussi de plus en plus reconstitué sur scène pour les odeurs qui en émanent et le bruit des ustensiles (Festen par Cyril Teste, My Dinner with Andre par les Tg STAN, Saïgon par Caroline Guiela Nguyen…). De ce lieu en mouvement permanent, le metteur en scène, épaulé par Thomas Quillardet dont on avait tant aimé les variations sur Rohmer l'an dernier (Où les cœurs s'éprennent), va faire ressurgir les souvenirs de ses personnages et nous livrera une dégustation à l'issue de ce travail musical et vidéo qu'on imagine aussi pointilleux que son adaptation de Réparer les vivants mais délesté de ce texte larmoyant.

Au TNG-Ateliers les 24 et 25 mai


Départ Flip

Ms Aurélie La Sala, par la Cie Virevolt, 1h, dès 8 ans
Théâtre de Villefranche Place des Arts Villefranche-sur-Saône
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Je n'ai pas encore commencé à vivre

Ms Tatiana Frolova, par le Théâtre KnAM, 2h, programmé par Les Célestins
Théâtre du Point du Jour 7 rue des Aqueducs Lyon 5e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


La Réunification des deux Corées

De Joël Pommerat, 1h50
Théâtre National Populaire 8 place Lazare-Goujon Villeurbanne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


La Cerisaie

D'Anton Tchekhov, par le Collectif TG Stan, 2h20
Théâtre La Mouche 8 rue des écoles Saint-Genis-Laval
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Mon coeur

De Pauline Bureau, 2h. Pièce sur l'un des plus gros scandales sanitaires français, celui du Mediator.
Théâtre de la Croix-Rousse Place Joannès Ambre Lyon 4e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Ma Cuisine

Ms Sylvain Maurice, dès 8 ans, 1h. Histoire d'un reclus volontaire au pays des fourneaux qui consacre son existence à préparer des délicieux mets dont il invite le spectateur à se délecter.
TNG - Les Ateliers-Presqu'île 5 rue Petit David Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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En raison de la grève nationale du mardi 10 décembre, la première représentation prévue au TNP de Contes et légendes de Joël Pommerat est annulée. La pièce se joue néanmoins jusqu'au 21 décembre. Plus de renseignements sur le site https://www.tnp-villeurbanne.com.

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« Il n'est pas de hasard, il est des rendez-vous » murmure-t-il depuis des décennies. Étienne Daho pourrait apposer sa jolie ritournelle sur ce lien établi entre Sens Interdits et l'autrice et metteuse en scène Tatiana Frolova. Pas de hasard, car pour faire la route de sa Sibérie natale à l'Europe, elle a dû retrousser ses manches pour sortir de sa ville fermée et faire le chemin jusque dans nos contrées où Patrick Penot (voir son portrait page 15) a rencontré son œuvre, après maintes péripéties, en 2010 à Vandœuvre-lès-Nancy. Voici déjà quatre rendez-vous avec le festival, qui la porte à chaque édition depuis 2011 et lui permet désormais de faire sa création sur le grand plateau des Célestins. Une première pour celle qui incarne la résistance, dont le festival a fait sa ligne de conduite avec pertinence. Née en 1961, Tatiana Frolova est diplômée de mise en scène de l'Institut de la Culture de Khabarovsk, dans l'Extrême-Orient russe. Sous ses atours frêles, sa silhouette masque une volonté de fer pour dire la Russie et l'URSS, ce dont elle a hérité et comment elle s'en débrouille. De son parco

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Dans Départ Flip, ils et elles grimpent sur un toit de cordes et rampent. Nous les regardons là-haut comme nous regarderions au zoo une kyrielle de singes se mouvoir avec attention et agilité. Qui sont-ils ? Leurs trapèzes encore enroulés à la structure métallique sont leur langage, celui avec lequel ils vont devenir une tribu à laquelle nous convie Aurélie La Sala, ancienne boxeuse, circassienne qui a repris seule la compagnie Virevolt fondée avec Aurélien Cuvelier. Sans numéro d’épate, au sol, dans les airs, amassés sur un cube à 80 cm du sol comme si une mer menaçante allait les aspirer, les acrobates signent un spectacle bouleversant sur ce qu’il nous reste de liberté, la capacité et/ou la nécessité d’être seul ou plusieurs, comment on se débat avec les contraintes extérieures et nos urgences intérieures. À voir au Théâtre de Villefranche le samedi 4 mai à 17h.

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Nadja Pobel | Mardi 12 mars 2019

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Les questionnements qui nourrissent les spectacles d'Adrien Béal et la compagnie du Théâtre Déplié sont a priori inépuisables et bien loin d'un théâtre narratif. Le Pas de Bême (passé à La Mouche) se penchait sur ce que cela entraîne d'objecter, Récits des événements futurs était une façon d'envisager différentes catastrophes. Perdu connaissance interroge notre besoin d'établir la vérité. Philosophiques, ces préoccupations sont au plateau une matière brute totalement incarnée avec des situations de jeu – inventées en improvisation – lestées par des histoires. Le titre Perdu connaissance n'est pas à lire au premier degré : six personnages se retrouvent dans la loge d'une gardienne d'école primaire et constatent l'absence de cette dernière qui a perdu connaissance. Créé au CDN de Dijon puis passé par le T2G de Gennevilliers, cette pièce intrigue, tant précédemment Récits... avait séduit par sa capacité à poser avec simplicité dans un décor aussi réaliste que banal - et donc commun - des réflexions abyssales. Pieds au plancher Alexander Vantournhout connaî

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Comment cautérise un pays ? Sur quoi ses habitants peuvent-il s'appuyer pour être un peu meilleurs que leurs aînés ? Tatiana Frolova identifie comme ciment de ses compatriotes russes la peur. Celle héritée d'histoires familiales douloureuses et d'une nation meurtrière. Certains pourtant, « ces gens qui ne lisaient pas de livres, rackettaient de l'argent avec violence, sont devenus députés » constate-t-elle sans détour. « Ils avaient lutté pour notre liberté mais en fait, la majorité n'en avait pas besoin. Ils avaient juste besoin de s'empiffrer ou d'acheter des meubles et dans les années 90, ils ont enfin pu s'empiffrer, et puis ils ont acheté des meubles, des maisons, des usines et tout le pays ». Ce n'est pas la première fois que la metteuse en scène serpente dans des récits intimes (Je suis) ou nationaux (Une guerre personnelle sur la Tchétchénie)

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Nadja Pobel | Lundi 10 septembre 2018

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Bien sûr, nous ne nous ennuierons pas cette saison en matière de théâtre à Lyon et dans les alentours, tant il y a un foisonnement d’offres et pourtant, lorsqu'à la fin du printemps, nous prenions connaissance de ce qui ferait nos soirées prochaines, s'imposaient d'abord les absents. Cruel constat qui n'est pas neuf sous nos cieux gaulois. L'ex-enfant terrible du théâtre français – qui désormais gesticule beaucoup, soit - Vincent Macaigne ? Jamais venu. Christiane Jatahy, metteuse en scène brésilienne qui a fait les beaux jours de la Comédie-Française avec sa version très populaire, limite démago de La Règle du jeu de Renoir et qui a signé une version des Trois sœurs tcheckhoviennes renversante et renversée par des écrans vidéo qu'elle manie parfaitement ? Pas là. Et surtout, Milo Rau, l'artiste européen majeur actuellement, de surcroît francophone ? Aucune trace. Les Lyonnais n'ont eu la chance de connaître son travail que via Hate radio programmé à Sens interdits en 2015 (le festival, off cette année, fait tout de même revenir la très agitante polonaise Martha Gornicka avec H

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SCENES | Des chaises, placées en rectangle dans une salle quelconque, sur lesquelles s'asseyent les spectateurs. Au centre, sur cette scène improvisée, trois comédiens (...)

Aurélien Martinez | Mardi 28 février 2017

Questions pour un spectateur

Des chaises, placées en rectangle dans une salle quelconque, sur lesquelles s'asseyent les spectateurs. Au centre, sur cette scène improvisée, trois comédiens sortis du public jouent avec cette configuration originale, et jouent surtout les différents personnages du spectacle, se les échangeant au fil de la représentation. Même le principal, celui autour de qui le récit se noue : le jeune Bême, qui n'aura donc pas de visage clairement incarné. Avec Le Pas de Bême, le metteur en scène Adrien Béal a voulu mener un travail sur la notion d’objection, en s'inspirant du roman L'Objecteur du dramaturge français Michel Vinaver (dans l'univers militaire, une jeune recrue est mise en prison pour refus d'obéissance) qu'il transpose dans le plus familier système scolaire. Avec cette fois-ci, en antihéros, un adolescent parfaitement intégré qui, un jour, se met à ne rendre que des copies blanches, sans explication. C'est à partir de ce moment-là que la machine, dont les rouages ont été inconsciemment intégrés par tous (profs, parents, camarades de classe...), va commencer à dérailler. Ambition intime

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Le souffle de Bolle-Reddat

SCENES | Pour ceux dont les souvenirs remonteraient aux vieilles années du lycée, il y a urgence à réentendre ce texte. Plus puissant que Fin de partie ou Premier (...)

Nadja Pobel | Mardi 26 janvier 2016

Le souffle de Bolle-Reddat

Pour ceux dont les souvenirs remonteraient aux vieilles années du lycée, il y a urgence à réentendre ce texte. Plus puissant que Fin de partie ou Premier amour qui tournent partout, En attendant Godot est un chef d’œuvre, parfaite alchimie entre une désespérance profonde et un espoir ultime, celui d’être ensemble, toujours, même - et surtout - face à l’inéluctable. Laurent Fréchuret n’a pas souhaité faire le malin face à ce texte-monstre, bien lui en a pris : il suit les très précises indications que Beckett a livré en didascalies et c’est dans ces contraintes qu’il trouve la liberté de rire. Pour cela, le Stéphanois a convoqué un acteur immense, Jean-Claude Bolle-Reddat. Parfait Estragon qui, entre mille autres choses, a été membre de la troupe du TNS époque Martinelli, est passé dans le décapant Prix Martin de Labiche mis en scène par Boëglin, ou a joué au cinéma sous l’œil du surdoué en surchauffe François Ozon (Une nouvelle amie). En une fraction de seconde, Bolle-Reddat est juste et il tiendra cette tension deux heu

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Révolutionnaire Pommerat

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Nadja Pobel | Mardi 12 janvier 2016

Révolutionnaire Pommerat

Quand, en avril 2005, le TNG accueille Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat, le metteur en scène débarque à Lyon comme la mère de la petite fille : marchant sur la pointe des pieds, mais faisant résonner le bruit de talons invisibles. Entendez par là : il arrive le plus discrètement possible, mais fait son effet. Cette pièce est la première qu’il consacre aux enfants (suivront les sombres et néanmoins féériques Pinocchio et Cendrillon), mais il fait alors du théâtre depuis plus de dix ans et s’apprête à être invité du Festival d’Avignon l’année suivante. Acteur, il a rapidement cessé de l’être, à 23 ans, pour se lancer dans «l’écriture de spectacles» selon ses mots. Du monologue Le Chemin de Dakar en 1990 à la création des Marchands en 2006, il fait ses armes, avant de rencontrer un succès qui ne s’est plus démenti. Associé aux Bouffes du Nord puis à l’Odéon, et désormais aux Amandiers-Nanterre, il crée à un rythme effréné des pièces d’une qualité constante, qui toutes creusent les paradoxes de l’Homme et la manière dont la mécanisation du travail le broie (Les Marchands, Ma Chambre froide

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La foire du trône

SCENES | «Il n’y a pas de point de vue» reprochent à Ça ira les rares qui osent critiquer aujourd’hui Joël Pommerat, devenu en quinze ans une figure (...)

Nadja Pobel | Mardi 12 janvier 2016

La foire du trône

«Il n’y a pas de point de vue» reprochent à Ça ira les rares qui osent critiquer aujourd’hui Joël Pommerat, devenu en quinze ans une figure absolument singulière et, pour tout dire, monumentale du théâtre français actuel, de surcroît plébiscitée par les spectateurs partout sur le territoire. À Nanterre, où il est artiste associé, il a affiché complet durant tout novembre et les malchanceux dont la représentation tombait sur les deux jours d’annulation post-attentats ont dû jouer sévèrement des coudes pour rattraper au vol des billets sur Le Bon Coin. Cette supposée absence de point de vue – aucun personnage n’étant désigné comme bon ou mauvais – est en fait la preuve qu’il y en a une multitude. Tout le monde s’exprime au cours de cet épisode de l’Histoire dont le choix constitue en lui-même un acte politique fort, comme Pommerat en signe depuis ses débuts. Comme il le précise souvent, «il ne s’agit pas d’une pièce politique mais dont le sujet est la politique», soit la vie de la cité, selon l’étymologie du mot. Plutôt que de proposer un manifeste, Pommerat amène à mieux comprendre la naissance de la Révolution et même, puisqu’il n’es

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Événementiel

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Nadja Pobel | Mardi 5 janvier 2016

Événementiel

La pièce débute ce vendredi 8 janvier et elle se tiendra jusqu’au 28 au TNP, qui pour assurer une si longue série a uni ses forces à celles des Célestins. Grand bien leur en a pris, car Ça ira (1) Fin de Louis est un spectacle hors norme – que nous ne traiterons ici qu'en surface pour mieux lui accorder notre Une la semaine prochaine. Aux Amandiers à Nanterre, où il fut créé, il nous a plongé de prime abord dans une certaine incrédulité avant de nous convaincre totalement. Car pour raconter la Révolution française (jusqu'à 1792), Joël Pommerat a tout misé sur la parole et atténué ses effets scéniques, qui reposaient essentiellement sur un usage sidérant des lumières. Par ailleurs, lui qui a toujours eu un discours si grinçant sur l’aliénation au travail laisse ici s’exprimer toutes les contradictions des puissants et des faibles, ne prenant pas position. Tiède ? Au contraire. En 4h30, il montre avec brio comment, aux cours de débats passionnés, des hommes et des femmes ont tenté de rendre la société plus égale – et y sont parvenus. Sans égréner de dates-clés ni nommer de protagonistes (à l’exception de Louis), mais avec ses comédiens fidèles et son a

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Rentrée théâtre 2016 : n’ayons peur de rien

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Nadja Pobel | Mardi 5 janvier 2016

Rentrée théâtre 2016 : n’ayons peur de rien

D'un côté la Révolution française revue et corrigée en costard-cravate par Pommerat en 4h30 dans Ça ira (1). Fin de Louis (au TNP, co-accueil avec les Célestins dès cette semaine), de l'autre de vrais singes et des instruments SM pour reconstituer le destin tragique des Atrides dans L’Orestie (aux Célestins, co-accueil avec le TNG plus tard en janvier) du remuant et très rare Romeo Castellucci : le premier mois de l’année ne devrait pas vous laisser indemne. D’autant que s’ajoutent la nouvelle création de Michel Raskine, Quartett d’après Les Liaisons dangereuses (Célestins), pour laquelle il rappelle son duo fétiche Marief Guittier / Thomas Rortais et celle, écouteurs aux oreilles, de Joris Mathieu, l’intriguant Hikikomori (TNG) qui murmurera trois histoires différentes aux spectateurs. Aussi intranquille sera Phia Ménard, artiste transgenre associée au TNG avec son classique Vortex

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Sens Interdits 2015 : 4 spectacles à ne pas manquer

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Nadja Pobel | Mardi 13 octobre 2015

Sens Interdits 2015 : 4 spectacles à ne pas manquer

Le Songe de Sonia (Russie) Pour la troisième fois, Tatiana Frolova expose sa Russie au festival. Elle qui, en 1985, fonda le KnAM, un des tout premiers théâtres libres de Russie, tente aujourd'hui de survivre sous Poutine et met en avant ce que le régime tait, ici le mystère qui plane sur le nombre élevé de suicides dans son pays. Elle s’appuie pour cela sur un travail vidéo une fois de plus remarquable et sur Le Songe d’un homme ridicule de Dostoïevski, où un homme sur le point de se supprimer est rattrapé par le souvenir d’une enfant. Du 15 au 23 octobre et du 3 au 7 novembre aux Célestins Dreamspell (Lituanie) Encore étudiante en troisième année à l’académie lituanienne de musique et de théâtre, Kamilé Gudmonaité s’est elle aussi inspirée d’un Songe, celui, plus onirique, de Strinberg cette fois-ci. Elle y emmène six comédiens très expressifs, en exploration de questions existentielles tenant, par exemple, au rôle de l’individu dans le système sociétal. Ce spectacle inédit en France a déjà été salué dans plusieurs festivals européens, notamment celui de Brno où a il reçu, en 2015, le prix de la meilleure mise en sc

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Une saison théâtrale sous le signe du politique

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Nadja Pobel | Mardi 8 septembre 2015

Une saison théâtrale sous le signe du politique

Christine Angot le déclarait fin août au Monde : «il n’y a pas de vérité hors de la littérature». Théâtre inclus. Le festival international Sens Interdits, en prise directe avec les maux du Rwanda, des réfugiés ou de la Russie, en sera une déflagrante preuve en octobre. Plus près de nous, avec la vivacité d’un jeune homme, Michel Vinaver (88 ans) a repris la plume pour signer Bettencourt boulevard ou une histoire de France, une pièce en trente épisodes mettant au jour les rouages de la fameuse affaire. Ne surtout pas chercher dans ce texte monté par Christian Schiaretti au TNP (du 19 novembre au 19 décembre) des règlements de comptes entre un chef d’État, une milliardaire et un photographe-abuseur, des comptes-rendus judicaires ou de grands discours. Vinaver fait de ses célèbres protagonistes les personnages d’une tragédie grecque contemporaine, remontant à leurs origines et évoquant leur rapport à la judéité, montrant ainsi, loin des polémiques, comment une vieille dame absolument sénile se laisse courtiser par un bellâtre peu scrupuleux. Ce simple jeu d’influence

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La saison 2015/2016 des Célestins

Belgrade, l'un de leur meilleur spectacle de la saison en cours, n'a pas encore été joué que déjà les Célestins dévoilent déjà leur programmation 2015-2016. Bien que des mastodontes nationaux et internationaux soient à l'affiche, la jeunesse s'y fait une place avec : Piscine (pas d'eau) (du 3 au 13 février), pièce trash de Mark Ravenhill et inspirée de la biographie de la photographe Nan Goldin, récemment passée (plus que furtivement) à Nuits Sonores. La metteur en scène Cécile Auxire-Marmouget travaille par ailleurs avec Claudia Stavisky sur le projet La Chose publique, médiation avec les habitants de Vaulx-en-Velin. Pour Piscine, elle a notamment convié l'excellent David Ayala, l'amant un peu rustre de En roue libre cette année. Un beau ténébreux (du 10 au 13 mars) du très précieux mais pas si populaire Julien Gracq, mis en scène par Matthieu Cruciani, déjà aux manettes de Non réconciliés de François Bégaudeau, vu à la Célestine La fidélité qui caractériste par ailleurs le théâtre permettra cette saison de revoir des artistes particuli

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La saison 2015/2016 du TNP

L’an dernier à la même époque, Christian Schiaretti pouvait encore rêver de devenir patron de la Comédie Française, tandis que l’État et le Département supprimaient respectivement 100 000€ et 150 000€ de dotation à ce Centre National Dramatique majeur (sur un budget de presque 10M€). Depuis, le Ministère comme le Rhône ont rendu ce qu’ils avaient pris, le TNP peut rouler sur des rails paisibles. Quoique : la troupe permanente de 12 comédiens a été réduite à 6. Le coût de la vie augmentant, il faut bien faire des économies et puisqu’il n’est pas possible de baisser les frais de fonctionnement de cet énorme paquebot, ce sont les artistes qui trinquent. Mais de cette contrainte nait de l’inventivité. Le TNP proposera ainsi neuf spectacles dans lesquels des comédiens de la mini-troupe se feront metteur en scène, tout le monde travaillant de fait à flux constant. Julien Tiphaine portera à la scène La Chanson de Roland, Clément Carabédian et Clément Morinière s’attèleront au Roman de Renart, Damien Gouy au Franc-Archer de Bagnolet d’un anonyme du XVe siècle et Juliette Rizoud

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Phèdre Avec Les Serments indiscrets l’an dernier, Christophe Rauck présentait une version très personnelle, entre suavité et force, de la pièce méconnue de Marivaux. Il s’attaque maintenant au classique de Racine que tous les grands comédiens ont un jour joué dans leur vie, à commencer par Dominique Blanc sous la houlette de Patrice Chéreau. Dans ce casting-ci, on retrouvera la mythique Nada Strancar (dans le rôle de Oenone, nourrice de Phèdre), au milieu d'un décor agrègeant une nouvelle fois les apparats de l’époque Louis XIV à un univers moins propret, aux murs à nu voire lézardés. Rauck se garde de ripoliner les œuvres majeures pour mieux les révéler. Faisons-lui à nouveau confiance. Nadja Pobel Du 8 au 17 octobre aux Célestins  

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Pommerat refait les contes

SCENES | «Ta mère est morte. Ta mère est morte. Comme ça maintenant tu sais et tu vas pouvoir passer à autre chose. Et puis ce soir par exemple rester avec moi. Je (...)

Nadja Pobel | Mardi 11 mars 2014

Pommerat refait les contes

«Ta mère est morte. Ta mère est morte. Comme ça maintenant tu sais et tu vas pouvoir passer à autre chose. Et puis ce soir par exemple rester avec moi. Je suis pas ta mère mais je suis pas mal comme personne. J’ai des trucs de différent d’une mère qui sont intéressants aussi». Voilà ce que se racontent Cendrillon et le jeune prince lorsqu’ils se rencontrent. Pour le glamour, la tendresse et les étoiles dans les yeux, Joël Pommerat passe son tour. Tant mieux : en ôtant toute mièvrerie au conte originel, en le cognant au réel, il le transforme en un objet totalement bouleversant qui, lors de sa création, a laissé les yeux humides à plus de la moitié de salle. Du jamais vu pour ce qui nous concerne. «Ecrivain de spectacles», comme il aime se définir, Pommerat connaît depuis plus de dix ans un succès inédit dans le théâtre français, jouant à guichet fermé partout où il passe. Et il passe partout. Le seul cap qu’il s’était d'ailleurs fixé en renonçant à faire du cinéma, constatant qu’il ne pourrait jamais faire comme son héros David Lynch, était de créer une pièce

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Jeunes confidences

SCENES | Enfin ! Enfin le théâtre des Ateliers est sorti de son état végétatif. Et la relève est tout un symbole, puisque c'est Joris Mathieu, adepte de la vidéo, qui en (...)

Nadja Pobel | Vendredi 3 janvier 2014

Jeunes confidences

Enfin ! Enfin le théâtre des Ateliers est sorti de son état végétatif. Et la relève est tout un symbole, puisque c'est Joris Mathieu, adepte de la vidéo, qui en a été nommé directeur à la place du fondateur Gilles Chavassieux (lequel ne créera plus dans ce lieu). Autre désignation importante, celle de Sandrine Mini au Toboggan à Décines. D’autres directeurs tireront eux leur révérence : Roland Auzet à la Renaissance, par envie de reprendre son travail de compagnie, et Patrick Penot aux Célestins, pour cause de retraite. C’est d'ailleurs dans ce théâtre qu’il sera possible de découvrir le travail de Mathieu avec Cosmos de Witold Gombrowicz (février). D'une manière générale la jeune génération (disons les moins de quarante ans) fera l'actu de la rentrée avec Mon traître d’Emmanuel Meirieu (voir page 16) au Radiant, Dommage qu’elle soit une putain de John Ford par Marielle Hubert au Radiant encore (plus tard en janvier), qui s’annonce d’une curieuse violence mêlée de douceur, mais aussi l’exceptionnelle venue d’Howard Barker à Lyon, convaincu par la comédienne Aurélie Pitrat du collectif nÖjd de m

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Sens interdits 2013, jour 4 : «avec humanité et chœur»

SCENES | Il est facile de parodier cette petit phrase perfide et cynique que Jean-Louis Debré, alors ministre de l’Intérieur, avait prononcée lors de l’évacuation (...)

Nadja Pobel | Dimanche 27 octobre 2013

Sens interdits 2013, jour 4 : «avec humanité et chœur»

Il est facile de parodier cette petit phrase perfide et cynique que Jean-Louis Debré, alors ministre de l’Intérieur, avait prononcée lors de l’évacuation musclée de trois-cents sans-papiers de l’église Saint-Bernard en 1996, mais elle résume bien notre quatrième journée passée à Sens interdits, le cœur s'y étant allègrément confondu avec le chœur des Polonaises. Nous les avions ratées lors de leur passage dans ce même festival en 2011, et ce n’est pas en voyant Chœur de femmes que notre curiosité fut rassasiée. Car aussitôt conquis, la frustration de manquer les deux autres volets (Magnificat et Requiemachine) a fait son apparition (on ne pas être partout…). C’est que ces femmes de tous âges, toutes tailles et toutes corpulences, sont épatantes. Impeccablement dirigées, autant vocalement que dans l’espace du plateau, par Marta Górnicka, elles disent rien moins qu’elles existent, que la vaisselle ne leur est pas exclusivement réservée, que Lara Croft, c’est elles aussi. Elles le martèlent avec conviction mais aussi avec humour, elles le chantent collectivement, et parfois

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La mémoire de l'oubli

SCENES | Sous le déluge d'images que nous propose Tatiana Frolova avec Je suis ne se cache pas une pièce high tech, mais bien un travail de laborantin (...)

Nadja Pobel | Dimanche 27 octobre 2013

La mémoire de l'oubli

Sous le déluge d'images que nous propose Tatiana Frolova avec Je suis ne se cache pas une pièce high tech, mais bien un travail de laborantin ultra-concentré sur son objet. Frolova soulève les couches d’histoires que son pays refuse de regarder (hier la guerre de Tchétchénie dans Une guerre personnelle, aujourd'hui la répression des années 30 et les mensonges de Poutine). Elle gratte sans les outils d'un archéologue ou la science d’un historien, mais avec les armes d'une metteur en scène avide de nouvelles formes. Alors elle essaye. Elle a planqué ses trois comédiens derrière un rideau de tulle, écran de projection de photos, mais aussi de sous-titres pensés comme autant d'éléments graphiques de son tableau. Des caméras filment en gros plan les visages, une table en verre devient un astucieux réceptacle de la vie de chacun, des dessins représentant des ancêtres apparaissent puis, pour ceux qui ont connu une fin plus tragique que les autres,  disparaissent noyés

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Prime Pommerat

SCENES | Ainsi donc, ils se retrouvent en fin de journée, dans un basique hôtel de province après une journée de travail. Quatre hommes, représentants de commerce, (...)

Nadja Pobel | Vendredi 9 novembre 2012

Prime Pommerat

Ainsi donc, ils se retrouvent en fin de journée, dans un basique hôtel de province après une journée de travail. Quatre hommes, représentants de commerce, accueillent un petit nouveau dans leur équipe. Comme dans le préambule d’Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin, les personnages nous sont sommairement présentés : «voilà c’est Franck, le fils de ma sœur, lui, c’est René le plus intelligent…». Et comme chez le cinéaste, Pommerat va ensuite observer ce qui grince dans la vie de ses personnages simples qu’il ne regarde jamais de haut. Ils doivent vendre, vendent et vendront. Sous le sceau de cette sainte-trinité moderne, ils ne sont plus que des machines oubliant pourquoi ils s’exécutent, trouvant même qu’en vendant à leurs clients des choses dont ils n’ont nul besoin, ils leur font une faveur ! Quand l’un d’eux est pris d’un accès de conscience, il est insulté : «communiste !» lui crient ses collègues, vieux loups rodés aux combines du métier. Puis la pièce, jusque-là baignée dans les années 60 (où Mai 68 se résume à une baisse des ventes !), bascule à

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Fable moderne

SCENES | Le cadeau d’un patron est-il vraiment un cadeau ? Travailler pour soi est-il vraiment plus épanouissant que travailler pour les autres ? Ces questions (...)

Nadja Pobel | Jeudi 22 décembre 2011

Fable moderne

Le cadeau d’un patron est-il vraiment un cadeau ? Travailler pour soi est-il vraiment plus épanouissant que travailler pour les autres ? Ces questions sont d’emblée posées dans Ma chambre froide par le boss, Blocq, qui considère ses sociétés comme ses créations. Il fait le ménage dans ses troupes et demande à deux d’entre eux de choisir qui doit garder son poste. «Un travail aujourd’hui, c’est un privilège, et un privilège, faut que ça se mérite ; c’est ça la démocratie». Sans faire de leçon partisane, Pommerat, en auscultant à quel point le travail pousse chacun dans ses derniers retranchements, livre une grande fable sociale acerbe et donc forcément politique, dans son acceptation la plus large. Quand Blocq annonce son décès imminent (une tumeur) et la cession de ses entreprises à ses employés (car il hait sa famille), il bouscule la sacro-sainte répartition simpliste des rôles dans lesquels chacun trouvaient bon an mal an son compte : patron-profiteur et employé-exploité. Il n’y a plus ni supérieur ni hiérarchie et tout se déglingue. La bonhomie d’Estelle, sur qui tout le monde se reposait avant,

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La science des rêves

SCENES | Joël Pommerat a cessé d’être acteur à 23 ans en 1986. Pas encore très vieux mais une évidence est là : il ne veut pas être une marionnette sur laquelle un metteur en (...)

Nadja Pobel | Mercredi 21 décembre 2011

La science des rêves

Joël Pommerat a cessé d’être acteur à 23 ans en 1986. Pas encore très vieux mais une évidence est là : il ne veut pas être une marionnette sur laquelle un metteur en scène tout puissant dépose un rôle préconçu. Car pour lui, l’acteur est au cœur du dispositif théâtral, le metteur en scène doit composer avec son être entier et le dépouiller de ses automatismes et de son savoir-faire. Pommerat se met alors à «écrire des spectacles». Ni metteur en scène, ni écrivain, mais bien auteur de spectacle. Ses pièces sont pourtant publiées, mais deux mois après le début des représentations car elles sont écrites au plateau, fignolées en jeu. Avec sa troupe fidèle, il fonde la compagnie Louis Brouillard au début des années 90. Ce nom, pas tout à fait anodin, donne une idée du bonhomme : «Je me dis parfois que Louis Brouillard a vraiment existé comme Louis Lumière, qu’il a inventé le théâtre et que je suis le seul à le savoir» disait-il en plaisantant récemment au micro de France Culture. Plus sérieusement, il fige ce nom à une époque où le théâtre du Soleil est omniprésent, où les jeunes compagnies prennent un nom de météo (embellie, vent…). Lui opte pour le brouil

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Le Cas Pommerat

SCENES | Joël Pommerat est un grand auteur de spectacles. Certes ce n'est pas nouveau (son premier grand succès date de 2004 avec "Au monde", ses premières créations (...)

Nadja Pobel | Vendredi 23 avril 2010

Le Cas Pommerat

Joël Pommerat est un grand auteur de spectacles. Certes ce n'est pas nouveau (son premier grand succès date de 2004 avec "Au monde", ses premières créations remontent à 1990), mais cela ne cesse de se confirmer. En janvier, il proposait "Cercles/fictions", son dernier spectacle dans les murs décrépis du théâtre parisien des Bouffes du Nord où il est en résidence pour encore quelques mois. Cette pièce sombre et grinçante était une succession de fragments des maux du monde (la solitude, le pouvoir de l'argent, la déréliction de l'homme) affublée d'une bonne dose de fantasmagorie (l'apparition burlesque d'un cheval entre autres). C'est avec «Je tremble», en 2007, que Pommerat avait amorcé cette déconstruction du récit et projeté sur scène un Monsieur loyal que l'on retrouve dans chacun de ses spectacles. Micro en main, ce speaker accompagne le déroulé du spectacle et se moque d'un éventuel suspens qu'il annihile en annonçant sa mort au terme de la pièce. Ce qu'il y a à entendre compte autant que qu'il y a à voir. Avec «Je tremble», Pommerat s'affranchit de la narration classique et se débarrasse du décor. En fond de scène, seul un rideau rouge à paillettes habille l'espace. Ce pour

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La prophète

SCENES | Combien sont-ils les metteurs en scène qui en cinq minutes de spectacle à peine ont déjà marqué de leur «patte» leur travail ? Joël Pommerat est (...)

Nadja Pobel | Jeudi 5 novembre 2009

La prophète

Combien sont-ils les metteurs en scène qui en cinq minutes de spectacle à peine ont déjà marqué de leur «patte» leur travail ? Joël Pommerat est incontestablement de ceux-là. Pour qui a déjà vu ses créations («Le Petit Chaperon rouge» et «Pinocchio» sont passés par Lyon), les souvenirs affluent dès l'amorce de cette pièce, pour les autres, ils viennent de découvrir une manière radicale et enchantée de faire du théâtre. Dans «Les Marchands» et comme souvent, Joël Pommerat use du style indirect. Une voix-off raconte toutes les actions. Elle est l'amie du personnage central, mais pourrait tout aussi bien être chacun d'entre nous. Sa voix résonne deux heures durant dans une cage grise traversée de faisceaux lumineux. Pommerat dessine l'espace à l'aide de son fidèle scénographe Eric Soyer qui est aussi logiquement le responsable lumières. Quelques chaises, une table puis un meuble tentent de trouver une place dans l'appartement d'une femme désœuvrée. Elle n'a plus de travail, s'ennuie chez elle. La télévision est sa seule distraction, son lien au monde. Face au vide, elle trouve que les gens qu’elle côtoie ont des ressemblances avec sa mère décédée, elle fait d'un homme dont on ne sa

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Qui a peur de Virginia Woolf ?

SCENES | Du 9 au 13 décembre, la Belgique revient en force au Théâtre du Point du Jour avec les «cousins» des Tg Stan. La troupe De KOE leur a d'ailleurs emprunté (...)

Nadja Pobel | Jeudi 4 décembre 2008

Qui a peur de Virginia Woolf ?

Du 9 au 13 décembre, la Belgique revient en force au Théâtre du Point du Jour avec les «cousins» des Tg Stan. La troupe De KOE leur a d'ailleurs emprunté l'un des trois comédiens du mémorable My Dinner with André pour cette adaptation de la plus célèbre pièce d'Edward Albee. Le film réalisé en 1966 par Mike Nichols est diffusé en fond d'une scène transformée en champ de bataille et jonchée de bouteilles de bières. Sous les yeux de leurs amis, Georges et Martha mettent à mal leur couple et la représentation idéale de la famille au cours d'un repas et se lancent dans une joute verbale piquante et perverse. Les artistes flamands se font rares sur les routes de France et déçoivent rarement. Deux bonnes raisons au moins pour ne pas les rater.

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Le Chaperon rouge mis à nu

SCENES | Tout le monde connait l'histoire du Petit chaperon, mais Joël Pommerat décide de la raconter comme si c'était la première fois. Il fait appel à un narrateur. (...)

Nadja Pobel | Mercredi 3 décembre 2008

Le Chaperon rouge mis à nu

Tout le monde connait l'histoire du Petit chaperon, mais Joël Pommerat décide de la raconter comme si c'était la première fois. Il fait appel à un narrateur. Debout, droit comme un piquet, un peu sombre, omniprésent. Sa voix grave énonce : «La petite fille pensait souvent à la mère de sa maman. Elle y pensait tellement souvent qu'elle demandait si c'était aujourd'hui le jour d'aller la voir». Les dialogues sont économisés. C'est pour Pommerat un artifice peu nécessaire pour donner des informations. Le narrateur raconte ; les personnages, pantins désarticulés, incarnent. Transposé dans une époque qu'on devine être la nôtre, la petite fille n'a plus de chaperon ni de rouge sur les épaules ; elle s'ennuie, s'agrippe à une mère insaisissable, happée par une autre vie. Cette mère avance mécaniquement sur le plateau, trace de longues lignes en marchant sur la pointe des pieds. Un bruitage strident accompagne ses pas d'un claquement de talon. Pommerat dessine son espace scénique comme un architecte : un carré de lumière pour espace de jeu, deux chaises et des variations d'intensités d'éclairage pour construire une forêt, dire la balade insensée de la petite fille à la recherche de sa g

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Jouissance entravée

SCENES | Théâtre / "Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants". À force de n'en entendre que la fin, on oublie que les contes pour enfants sont bien moins (...)

Dorotée Aznar | Mardi 22 avril 2008

Jouissance entravée

Théâtre / "Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants". À force de n'en entendre que la fin, on oublie que les contes pour enfants sont bien moins niais qu'il n'y paraît. Tortures physiques, solitude, injustice, abus de confiance, Joël Pommerat a choisi de garder ce qui fait l'essence du Pinocchio de Carlo Collodi. Il montre ce qui est redouté, pour mieux le mettre à distance par l'ironie et le rire, dans une version qui ne se veut pas moderne à tout prix. Certes Pommerat réécrit le conte, coupe des passages, supprime des personnages et remet quelques éléments au goût du jour (les liasses de billets ont remplacé les écus d'or), pourtant, dans son adaptation, le metteur en scène ne se débarrasse pas des accès moralisateurs et des théories éducatives discutables dont Pinocchio fait les frais dans la version originale. Ce qui fait son actualité, sa "modernité", c'est cette mise en images, en sons et en mots de la violence ; la violence de renoncer aux plaisirs et à la jouissance immédiats, la violence de se confronter à la réalité. Avant d'accéder à l'humanité et de devenir un vrai petit garçon, le Pinocchio de Pommerat devra comme l'original renoncer à ses désir

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Pied au plancher

SCENES | Le grand banquet, c'est pour demain. Déjà, on s'affaire dans les théâtres qui ont presque tous présenté leurs gargantuesques programmations. À l'affiche pas (...)

Dorotée Aznar | Mercredi 12 septembre 2007

Pied au plancher

Le grand banquet, c'est pour demain. Déjà, on s'affaire dans les théâtres qui ont presque tous présenté leurs gargantuesques programmations. À l'affiche pas de surprise majeure, les auteurs les plus joués cette saison sont Brecht et Beckett disputant la vedette à Molière et Shakespeare. Ne nous y trompons pas pourtant, vu le nombre de propositions, impossible de ne pas trouver spectacle à son pied, que l'on soit amateur de grands classiques ou de formes plus «libres» qui mêlent théâtre et danse, théâtre et vidéo... S'il ne fallait en choisir qu'une poignée, nous ne saurions trop vous conseiller d'aller traîner du côté du Théâtre National Populaire qui poursuit sa collaboration avec Antonio Latella. Après une adaptation de Fassbinder (l'un des spectacles les plus réussis de la saison dernière à notre avis), le metteur en scène italien s'attelle à un projet étonnant : adapter un roman d'aventures Moby Dick, de Melville sur les planches. Une histoire de chasse à la baleine blanche, de transmission du savoir, de quête de la connaissance et d'obsessions à découvrir du 9 au 11 janvier. Toujours dans le registre des metteurs en scène particulièrement inventifs, Enrique Diaz se positionne

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