Émilie Le Roux : « On ne protège pas un enfant en ne lui parlant pas de la violence »
Théâtre jeunesse / Vendredi 9 janvier au théâtre le Ciel (Lyon 8ᵉ), la directrice de la compagnie grenobloise des Veilleurs crée un nouveau spectacle à destination des enfants dès 10 ans, "Azaline se tait". L'autrice Lise Martin y aborde subtilement l'inceste via une fillette victime. Comment monter et montrer cela à l'heure où la CIIVISE* dénombre a minima 3 élèves par classe en proie à des violences sexuelles ? Entretien avec la metteuse en scène, Émilie Le Roux.
Photo : © David Richalet
Le Petit Bulletin : Le texte Azaline se tait écrit par Lise Martin (et publié aux éditions Lansman) date de 1997. En 2008, un an après la création de votre compagnie des Veilleurs, vous en faites des lectures devant des classes mais ce n'est qu'aujourd'hui que vous le montez au théâtre. Pourquoi y revenir maintenant ?
Émilie Le Roux : Quand on l'a lue, ça avait donné lieu à des signalements dans chacune des classes. Mais on était encore tous·tes jeunes, pas formé·es à recueillir la parole. Depuis quelque temps avec la compagnie, on a lancé un travail sur le sentiment d'inadaptation à travers un texte de Stéphane Jaubertie, Laughton, qui se passe dans un contexte de maltraitance de l'enfant. Une partie de la profession nous a demandé si c'était vraiment un spectacle pour enfants. Ça nous a vraiment beaucoup questionné·es et ça m'a mise dans un état de désespérance. On peut faire subir plein de choses aux enfants mais on n'aurait pas le droit de leur parler franchement des violences, pour qu'elles et ils puissent les appréhender et y faire face.Â
Et je suis tombée sur un livre qui m'a un peu sauvée dans cette période et qui a redonné un souffle à la compagnie. C'est Politiser l'enfance écrit par un collectif coordonné par Vincent Romagny. Des penseurs, des artistes, des journalistes parlent de la faible place politique faite aux enfants dans notre société, quitte à remettre en question leurs libertés fondamentales et ne pas respecter leurs droits. Ça parle aussi de ce qui est en train d'émerger : opposer l'adultisme face à l' "enfantisme". L'enfantisme serait la défense des droits de l'enfant et l'adultisme qui serait la situation de domination des adultes sur les enfants. Comment l'enfant est essentialisé, réduit à une image qui ne permet pas de respecter ses droits, sa capacité à s'autodéterminer... Cette pensée m'a vraiment donné une garantie. Je me suis appuyée dessus pour avancer.
Puis, parmi tous les penseurs, Tal Piterbraut-Merx, aujourd'hui décédé, est très important aussi. Il s'est battu pour que les chiffres de la CIIVISE soient reconnus. En 2024, la CIIVISE estime que 160 000 enfants minimum sont victimes de violences sexuelles chaque année, soit trois en moyenne par classe, mais ces chiffres sont sous-évalués ne serait-ce que parce qu'il y a des enfants qui n'identifient pas qu'ils sont victimes de violences sexuelles. Et on sait que c'est très genré aussi de se reconnaître victime. Et puis qu'il y a aussi évidemment des dénis traumatiques.
Face à ces chiffres, à ces récits, comment est-ce possible que le plus grand tabou de la société soit finalement une « pratique culturelle » au sens où on peut se dire que si, dans une classe, trois enfants par classe ont la même activité culturelle, c'est une pratique culturelle. Quand trois enfants sont victimes d'inceste par classe, on peut se dire que c'est terrible, mais ça fait partie de la culture française.
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La pièce dure une quarantaine de minutes avec un "bord plateau" (discussion des artistes avec le public) systématique ensuite. De plus, des référents sont identifiables pendant la représentation.Â
ELR : On a conscience qu'on s'adresse aux enfants mais que ce sujet n'est pas plus évident pour les adultes. Aucun·e d'entre nous n'est fort·e face à cette thématique. On veut donc accompagner la parole. On sait que face à un tel spectacle, il peut y avoir des traumatismes, des prises de conscience ou juste un besoin de libérer la parole, pas forcément pour parler de soi, peut-être pour parler des autres aussi.
Au début du spectacle, on annonce qu'en effet, il y a des personnes identifiables pendant la représentation, qu'on peut aller voir, qui nous permettent de quitter la salle, d'aller dans un lieu où on peut respirer, prendre un verre d'eau, et puis peut-être aussi se livrer, si on en a besoin, et que notre parole soit prise en charge par quelqu'un dont c'est le métier. Donc, pour mettre en place tout ça, l'équipe artistique a eu besoin de se former, d'apprendre à se protéger. Après, il faut aussi être prêt·es à recueillir la parole de l'enfant, pas pour remplacer les gens dont c'est le métier, mais juste pour pouvoir être les passeurs, celles et ceux qui vont accompagner les gens entre le moment où ils vont se signaler et le moment où leur parole va pouvoir être entendue.Â
Une mise en scène, aussi fort soit le fond du sujet, c'est aussi une forme. Comment aborder esthétiquement ce texte ?
ELR : Le public est assis en tri-frontal. Je ne voulais pas qu'un enfant ou un adulte d'ailleurs, se retrouve seul avec ses pensées, perdu, dans l'obscurité de la salle. J'avais besoin qu'on soit un groupe, une assemblée pour recueillir cette histoire. Et en sociologie, on dit souvent que le groupe s'arrête à 150. Donc il y a 150 spectateurs, spectatrices, qui peuvent s'installer sur ce gradin autour de la cour de récréation.
Ça me semblait hyper important que l'histoire d'Azaline se passe dans la cour de récération, comme dans le texte. D'habitude, pour m'adresser à l'enfant, je ne suis pas fan des pièces qui sont dans la cour de récréation, parce que je trouve ça souvent très réducteur de la vie de l'enfant et de la complexité sociale de sa vie. Mais là , c'est important, parce que c'est aussi ce qui l'a sauvée. On la voit avec ses camarades en train de jouer autour des contes traditionnels. Et les contes traditionnels, on le sait, sont violents avec des histoires de loups, d'ogres... Et en même temps, il y a des moments où on bascule dans la tête d'Azaline, comment ses nuits se rappellent à elle et comment elle est maintenue dans ce traumatisme. Et puis il y a enseignante, un personnage aussi très important, qui veille, qui se doute de quelque chose.
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J'ai fait appel à la chorégraphe Adéli Motchan pour définir la mise en scène des jeux d'Azaline dans la cour de récréation. On a travaillé sur comment les corps prennent en charge l'écho du secret. On voit comment physiquement, on ne sait pas faire, avec cette parole-là . Il y a aussi les compositions musicales de Roberto Negro, fidèle de la compagnie, pour la résonance des paroles et des actes face auxquels on n'arrive pas à penser. Parfois au contraire, il va accompagner la vie éclatante de ce qui se passe dans la cour de récréation.Â
Est-ce qu'à cause de son sujet, cette production est plus compliquée à monter que d'autres ?Â
ELR : La profession nous renvoie l'idée que c'est essentiel d'aborder ce sujet-là . Maintenant, est-ce que ça sera suivi ? C'est compliqué à savoir. Là , on a eu la bonne surprise, dans un délai assez court, d'être suivi par des structures importantes, comme les Tréteaux de France, la Minoterie à Dijon, et, évidemment, le Ciel à Lyon. La difficulté qu'on va rencontrer, que je sens déjà , que je pressens, c'est que jusqu'ici, quand on parle d'inceste dans les spectacles de jeunesse, les gens s'adressent plus aux adolescent·es. Et puis très souvent, le personnage victime est devenu adulte. Il parle depuis son chemin de résilience en se retournant sur son parcours. Ce qui m'intéresse, c'est justement le moment où l'enfant le vit, quand il n'y a pas encore eu de réparation. C'est le moment où l'enfant est enfermé dans un système de silenciation, quand il n'a pas encore les clés pour s'en sortir. Et, en même temps Azaline se tait est un texte extrêmement vivant : on voit des enfants dans la cour de l'école. Ce sont les enfants qu'on croise chez nos ami·es. Le problème, c'est qu'on a vraiment associé les incesteurs à des monstres qui seraient des inconnu·es, qu'on ne croiserait jamais dans la rue. Alors que finalement, malheureusement, statistiquement, ils sont dans nos groupes d'ami·es. Ils sont même assez sympathiques. Et ça rend ces victimes totalement invisibles.Â
Pensez-vous que ce texte écrit il y a 27 ans aurait du mal à être édité aujourd'hui ?Â
Malheureusement, oui. C'est étonnant parce qu'en même temps le théâtre jeunesse s'est extrêmement démocratisé dans les salles de spectacle, dans les programmations. On parle beaucoup de l'intérêt de l'enfant, de l'exigence artistique pour l'enfance et la jeunesse mais quelque chose s'est un peu lissé dans les attentes aussi.
Il y a des moments où on confond la notion de protection de l'enfant avec le fait de ne pas vraiment l'accompagner face à des choses qui sont peut-être difficiles mais auxquelles il est confronté tous les jours. Il y a une période où on avait moins peur de se confronter à ça.  Moi je ne me vois pas travailler autant avec des enfants sans être au rendez-vous de ces grands sujets auxquels ils sont confrontés et de les laisser dans un silence total par rapport à ça.
Nous avons une responsabilité : dire à l'enfant qu'il a en lui de quoi grandir, qu'il a la ressource nécessaire et qu'il peut trouver des ressources autour de lui (le rôle de l'institutrice qui est fondamental dans la pièce). Je ne crois pas qu'on protège l'enfant en ne lui parlant pas de la violence à laquelle il est confronté au quotidien.Â
Azaline se tait
Vendredi 9 janvier 2026 à 19h au théâtre le Ciel (Lyon 8e) ; de 5 à 15€ (dès 10 ans)
* CIIVISE : Commission Indépendante sur l'Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants
