Des ondes de l'eau à celles du rock : la petite histoire du Transbordeur
Patrimoine / À l'heure de la multiplication des salles ogresses où l'on aperçoit les artistes sur écran géant, le Transbordeur, avec ses 1800 places, se porte bien. Il vient se passer sous le giron de la Métropole de Lyon qui a choisi de reconduire l'équipe dirigeante pour dix ans. Récit de la transformation d'une ancienne usine de traitement des eaux devenue salle de concert en 1989, immédiatement adoptée par les artistes et le public.
Photo : Le Transbordeur _ DR
Peut-être bien que son atout premier est sa situation géographique. Au bout du boulevard de la bataille de Stalingrad, entre le parc de la Tête d'Or, la voie ferrée et le début du periph'... Ici, on ne souffre d'aucun risque de nuisances sonores qui mettent en péril tant de salles du centre-ville.
Situé sur la commune de Villeurbanne, le Transbordeur a pourtant été sous la houlette de la Ville de Lyon  jusqu'en juin 2025, car ce sont ses élus qui ont eu le désir de transformer ce bâtiment industriel en salle de concert. En période pré campagne d'élections municipales (en mars 1989, Michel Noir l'emporta), il fallait s'adresser à la jeunesse.
En 1985, le Palais d'hiver a fermé ses portes après des décennies à accueillir Tino Rossi et les Stones sur ce même boulevard - l'histoire de ce lieu est racontée dans un livre sorti en décembre aux éditions du Progrès. Sur le plan national, Jack Lang était aux manettes du ministère de la Culture depuis 1981 et œuvrait pour la musique "actuelle". Il a lancé la création d'une série de Zéniths (mais pas à Lyon, même si Vénissieux souhaitait ardemment le sien) et les SMAC n'existaient pas encore - le label est né en 2010. À Lyon, la Halle Tony Garnier était trop grande et il s'agissait d'un gouffre de la rénover (elle a ouvert en format concerts en 1994), la Bourse du travail n'était pas adaptée au rock car les sièges n'étaient pas amovibles. La ville de Lyon a cru avoir trouvé le lieu idéal avec les halles de l'ex Palais de la foire (actuelle cité internationale) mais les travaux à faire étaient trop importants. C'est alors qu'André Soulier, maire par intérim à la place de Francique Collomb malade, a découvert une vieille bâtisse à l'abandon à Villeurbanne, comme il l'a relaté au journaliste du Progrès Guillaume Béraud en 2019. Immédiatement séduit par les possibilités du bâtiment, et puisqu'il était aussi vice-président de la Courly (ex-appellation de la Métropole), il a demandé au maire de Villeurbanne, Charles Hernu, de délivrer un permis de construire afin de retaper cette ancienne usine des eaux désaffectée qui datait de la fin du XIXe siècle. Elle a servi à prélever l'eau dans la zone de captage dite du "Grand-Camp" qui fut reversée ensuite en Presqu'île et à Vaise. Elle a cessé d'être exploitée en 1978 puisque deux ans plus tôt, a ouvert l'usine de Croix-Luizet, toujours à Villeurbanne. Depuis sa fermeture, elle a servi d'entrepôt pour le service des espaces verts.

C'est à l'actuel directeur du Radiant-Bellevue de Caluire, qui, à ce moment-là , est connu comme ex-batteur du groupe Pulsar, régisseur, directeur de tournées et directeur technique de la Biennale de la danse et du Festival Berlioz, Victor Bosch, qu'est confiée la gestion de cette "salle d'expressions musicales" (selon le plan de l'architecte) baptisée le "Transbordeur", du nom du pont transbordeur que l'on voit dès l'arrivée dans le bâtiment, et qui trimballait des cuves d'eaux usées. Au même moment, Vénissieux se plaçait sur la carte du rock en construisant la salle Truc(k) de 1000 places en 1988 (cf. le très complet article de l'indispensable site L'influx de la Bibliothèque municipal de Lyon) et Lyon voyait naître la salle du Glob sur les quais de Saône mais elle ne faisait "que" 300 places.
Down on the street
Avec des travaux réalisés très rapidement, le Transbordeur a ouvert devant les officiels et un concert de William Sheller au piano le 20 janvier 1989. Le lendemain, New Order a mis le feu, en montant sur scène avec deux heures de retard ! « Enfin, pour écouter du rock, pas besoin d'être entassé dans des salles étriquées » s'était félicité Victor Bosch. Une situation qui peut aujourd'hui sembler exotique dans un contexte où les petites salles intimistes sont menacées (le Sonic, le Boomrang...) tandis que les salles à grandes jauges se multiplient (la LDLC Arena, la salle Fiducial Asteria, bientôt l'Astroballe...)
Johnny Hallyday, Benjamin Biolay, Blur, Radiohead, Lou Reed, Iggy Pop, La Mano Negra sont passés par là mais aussi plus récemment Les Fatals Picards. Dans les mois qui viennent, ce sera Suzane, Bertrand Belin, L2B (rap), Miki (néo chanson française), Biga Ranx (reggae), MPL (chanson), Carpenter Brut (synthwave teintée de metal)...Â

Quand, en 2010, la délégation de service public a été remise en jeu, nombreux furent les candidats parmi lesquels Victor Bosch lui-même. Mais c'est la société Transmission qui l'a emportée, un alliage entre Jean-Pierre Pommier d'Eldorado, Vincent Carry (l'un des fondateurs du festival Nuits Sonores), la société de production parisienne Alias (tourneur de The Cure, de Franz Ferdinand...) et de Cyrille Bonin, ancien patron de maison de disque. Ce fut l'occasion d'un relookage graphique confié aux Lyonnais de Kolle-bolle et de la création d'un logo rond figurant à la fois l'onde sonore et l'onde produite par l'eau.
Passé sous le joug de la Métropole, la durée de la DSP n'est plus de cinq ans mais dix. La direction actuelle vient donc d'être reconduite jusqu'en 2035. Sans subventions publiques, le lieu a tout de même des missions telles que l'accueil de résidences artistiques ou l'insertion à l'attention des publics empêchés. La scène rap, électro, rock occupe les plateaux à raison de 180 concerts par an pour 150 000 spectateurs.
Le TransbordeurÂ
3 bd de Stalingrad, Villeurbanne
XIXe siècle - 1976 : usine usine de traitement des eauxÂ
21 janvier 1989 : ouverture de la salle de concert avec New Order. Direction Victor Bosch
2010 : Direction Cyrille Bonin
Jauges : 1800 (grande salle) + 600 (Club) + terrasse (1200)
