Ces femmes, foudres de guerre
Théâtre / Après "Welfare", Julie Deliquet prend soin des femmes soldates russes de la Deuxième Guerre mondiale. Dans "La guerre n'a pas un visage de femme", avec une dizaine d'actrices au service du livre documentaire de Svetlana Alexievitch paru au milieu des années 1980, elle compose un spectacle choral d'une grande précision.
Photo : Christophe Raynaud de Lage
Alors qu'elle reçoit son prix Nobel de littérature en 2015 à Stockholm, Svetlana Alexievitch commence ainsi son discours : « Je ne suis pas toute seule sur cette tribune ... Je suis entourée de voix, des centaines de voix, elles sont toujours avec moi. » Ces voix sont celles de femmes : « Pendant la Seconde Guerre mondiale, un Biélorusse sur quatre est mort·e au front ou dans la résistance. Notre monde à nous, les enfants de l'après-guerre, était un monde de femmes. »
Alors, quand celle qui est désormais réfugiée à Berlin commence sa vie professionnelle de journaliste, elle rencontre des femmes soldates. Durant huit ans, elle enregistre leurs paroles et en fait un livre, son premier, La guerre n'a pas un visage de femme. Il parait en 1984, sous une forme parcellaire, car en partie censuré par l'État. Sous le régime soviétique, ces choses là ne se disent pas. La guerre est faite de héros et les femmes sont à la maison. Cependant, dès l'année suivante, le chantre de la Glasnost et de la Pérestroïka, Mikhaïl Gorbatchev en fait la promotion.
« Que restera-t-il après nous ? »
Rien de moins que 800 000 à un million de femmes ont participé à ce que l'URSS a nommé la "Grande Guerre patriotique" dans laquelle le pays s'est engagé en 1941. Julie Deliquet transmet à son tour ces récits via un gang d'actrices (et pas des moindres, Évelyne Didi, Marie Payen, Agnès Ramy...) en leur offrant un véritable décor qui joue avec la profondeur du plateau. À noter que cela ne "sert" à rien dans la mesure où certaines pièces de cette kommounalka (appartement communautaire) ne sont même pas visitées, notamment la chambre au loin. Tout se joue dans la cuisine et autour de ce mobilier surchargé d'ustensiles. C'est un écrin d'une grande beauté qui marque à la fois l'absence d'espace individuel et la force collective. C'est un espace de réconfort qui ne nie pas les contraintes de la cohabitation, imposées par le pouvoir.

Ces femmes alignées devant nous en rang, longtemps assises, étaient médecins, brancardières, pilotes, agentes de renseignement, tireuses d'élite... Elles se racontent pendant que l'écrivaine se tient discrète, à cour, prenant des notes, et relançant de façon très sporadique le déroulé : « est-ce que la haine est un moteur ? ». Sa présence est presque anecdotique à première vue, mais la metteuse en scène la laisse exister pour dire qu'elle ne contourne pas l'effet de « nausée » que les récits peuvent produire puisqu'il leur faut « trouver le mot juste ». Alors elles disent les têtes explosées et « la cervelle [qui] coule comme du lait », la folie qui les guette, leur vie privée sacrifiée sur l'autel de leurs missions, leurs enfants abandonnés et la façon dont elles ont dû composer avec leurs règles sur le front, des vêtements qui ne sont pas à leur taille et des bottes en pointure 45. Il fallait se muer en homme, se fondre dans cette masse masculine, forcément masculine, un peu à la manière de la Max Gericke ou pareille au même du dramaturge allemand Manfred Karge, Michel Raskine en avait fait une pièce de théâtre à ses débuts avec Marief Guittier. La comédienne incarnait cette femme obligée d'endosser l'identité de son mari décédé pour survivre à la crise des années 1930. Chez Julie Deliquet, ces femmes sont enfin elles-mêmes, en robes, cheveux longs et enfin entendues par Alexievitch pour relater les crimes de Staline.

Il n'y a pas ce qui serait la petite histoire (l'intime) face à des réunions au sommet. Comme le démontre le CHRD au fil de ses expositions temporaires (comment se vêtir, se nourrir, jouer en temps de guerre), tout cela participe de la même histoire. Simplement, en choisissant ce texte de Svetlana Alexievitch, Julie Deliquet embrasse la globalité des faits. Ce n'est pas une litanie, c'est presque une politesse. Cela nous rappelle au travail d'Emmanuel Meirieu, plus sec mais pas moins marquant, avec un autre texte de Svetlana Alexievitch, La fin de l'Homme rouge.
Julie Deliquet, parole aux sans-voix
En une quinzaine d'années, Julie Deliquet, formée au Studio Théâtre d'Asnières et actuellement directrice du centre dramatique national de Saint-Denis, a tracé un parcours de metteuse en scène remarquable, à commencer par sa trilogie devenue quadrilogie Des années 70 à nos jours avec notamment Brecht et Largarce. Elle avait fait une fête des textes de Tchekhov Les trois sœurs et Ivanov devenus Mélancolie(s), puis s'était attelée à des films : Fanny et Alexandre à la Comédie-Française, le splendide Conte de Noël d'Arnaud Desplechin dont elle a gardé toute la tendresse et la causticité dans un décor en bi-frontal. Puis elle s'est attaquée à Fassbinder et à sa série télé Huit heures ne font pas un jour et a donné la place et la parole aux ouvrièr·es. Le monde de l'usine et des luttes syndicales ont été incarnés sur le plateau en bleu de travail. En réelle empathie avec ses personnages, elle a alors pu choisir de convier les sans-abris et les mères célibataires en déshérence du documentaire de Frederick Wiseman, Welfare. Elle fut la 3e femme de théâtre à être conviée sur la scène de la cour d'honneur du Palais des papes en 76 ans (Avignon 2023). Voici qu'avec La Guerre n'a pas un visage de femme, pièce créée dans sa ville natale de Montpellier en mai dernier, elle poursuit ce chemin vers ceux (et celles) dont la voix a été muselée, et ce, avec une délicatesse rare.
La guerre n'a pas un visage de femme
Du 21 au 31 janvier aux Célestins (Lyon 2e) ; de 8 à 42€
