LBF 2026

Le Ninkasi musik lab fête ses 10 ans « C'est autant une aventure humaine qu'artistique »

Publié Jeudi 16 avril 2026

Musiques actuelles / Alors que le Ninkasi traverse une procédure de sauvegarde sur ses activités bière et restauration, le Ninkasi musik lab, dispositif d'accompagnement des artistes émergents, fête ses dix ans. Structure associative, adossée mais distincte du groupe, elle continue d'évoluer dans un contexte économique difficile. Entretien avec Fabien Hyvernaud, directeur général musique.

Photo : Fabien Hyvernaud directeur général musique du Ninkasi ©CD/LePetitBulletin

Le Petit Bulletin : Le Ninkasi traverse actuellement une procédure de sauvegarde sur ses activités bière et restauration. Est-ce que cela a des répercussions sur le Ninkasi musik lab ?

Fabien Hyvernaud : Pas directement, dans le sens où le Ninkasi musik lab est une association. La procédure concerne la partie commerciale, bière-restauration, donc juridiquement, nous ne sommes pas concernés. En revanche, il y a forcément des effets indirects. Quand certains établissements font un peu moins de chiffre, ça réduit mécaniquement le mécénat interne qu'on peut mobiliser.

Mais, pour être honnête, le sujet principal aujourd'hui, ce n'est pas tant ça que le contexte global. On observe surtout une baisse du mécénat externe. Il y a une forme de prudence chez les partenaires, certains réduisent leur participation, d'autres arrêtent complètement. Ce n'est pas spécifique au Ninkasi musik lab, c'est assez généralisé dans le secteur culturel. Ça ne nous empêche pas de continuer à fonctionner, ni de préparer les dix ans, mais ça oblige à faire des choix, à rester assez frugaux dans la manière dont on déploie le dispositif.

Vous restez peu dépendants des financements publics. Est-ce un choix, une contrainte ?

F.H : C'est plutôt un état de fait. Aujourd'hui, on a un budget total d'environ 120 000 €, et la Ville de Lyon participe à hauteur de 5 000 €. C'est une aide qui est là depuis plusieurs années, qui est appréciable, mais qui ne structure pas notre modèle.

On n'est pas dans une logique où une baisse de subvention mettrait le dispositif en danger. Si demain elle disparaît, on continuera à fonctionner. En revanche, ça peut nous amener à faire moins de choses, ou à ajuster certains formats. 

Aujourd'hui, comment décririez-vous le Ninkasi musik lab et son rôle auprès des artistes émergents ?

F.H : On a plusieurs casquettes. On est d'abord diffuseur, parce qu'on propose des concerts rémunérés. On est formateurs aussi, avec tout un ensemble de modules autour des métiers de la musique : édition, communication, administration, booking... Et puis on est "passeurs".

Ce rôle-là est peut-être moins visible, mais il est essentiel. On fait énormément de mise en réseau. On reçoit tous les groupes individuellement, on discute avec eux, on essaie de comprendre où ils en sont, quelles sont leurs attentes et leurs blocages. On peut les orienter, les mettre en lien avec des professionnels, les aider à structurer une stratégie. Ce n'est pas juste un dispositif de diffusion. L'idée, c'est vraiment de les accompagner dans un parcours.

Vous avez même expérimenté l'année dernière une tournée avec un groupe issu du dispositif.

F.H : Oui, avec le groupe 111. C'était une première pour nous. On les a emmenés sur trois dates, à Tulle, Bordeaux et Montpellier. On a tout pris en charge : les cachets, la logistique, l'hébergement, les premières parties locales.

L'objectif était double. D'abord, les faire sortir de Lyon, parce que c'est un vrai enjeu pour les groupes émergents. Ensuite, de les confronter à des contextes différents. On a joué dans une SMAC, dans un bar et dans un lieu un peu hybride. Ça permet de tester la réaction du public, de voir comment le projet s'adapte.

Ça a très bien fonctionné, on a eu du monde, de bons retours. On a même produit un petit format vidéo en immersion autour de cette tournée. Mais c'est aussi une expérience qui a un coût. Aujourd'hui, avec le contexte budgétaire, ce n'est pas quelque chose qu'on peut reproduire facilement.

Chaque année, vous recevez plusieurs centaines de candidatures. Comment faites-vous la sélection ?

F.H : On reçoit environ 460 candidatures. Sur ce volume, on en écoute à peu près 150 de manière approfondie. Et à la fin, on en accompagne huit. Huit groupes sur 460, ça donne forcément une forme de frustration. Mais huit, c'est aussi beaucoup, parce que l'accompagnement est assez dense. Cependant, quand on voit la qualité de certains projets qu'on ne peut pas prendre, on se dit qu'il y a quelque chose à faire.

C'est d'ailleurs pour ça qu'on va tenter quelque chose cette année : on va lancer une campagne de crowdfunding en octobre, au moment de l'ouverture des candidatures, pour essayer de financer l'accompagnement de deux groupes supplémentaires. On sait que ça demande du temps, de l'énergie, mais on a envie d'essayer.

Vous parlez de "labo". En quoi vous distinguez vous d'un label ?

F.H : On tient vraiment à cette distinction. On n'est pas un label, on ne fait pas de production phonographique, on ne signe pas les artistes. On ne cherche pas à les garder. On est là pour expérimenter avec eux, pour les aider à progresser, à mieux comprendre leur environnement, à être plus solides sur scène. On les accompagne, on les rend visibles, et ensuite ils poursuivent leur route. En parallèle, on travaille avec d'autres acteurs, des éditeurs, des tourneurs, des labels, mais chacun reste à sa place, sans pour autant fonctionner en vase clos.

Quels artistes passés par le Ninkasi musik Lab vous ont particulièrement marqué ?

F.H : Il y en a beaucoup, et pour des raisons différentes. After Geography, évidemment, dont je parle souvent parce que leur parcours est intéressant à suivre dans le temps. Il y a Kik [anciennement Kikesa ndlr] qui est passé chez nous. Même si on n'a plus de lien direct aujourd'hui, ça reste une trajectoire notable. On a aussi 111, avec qui on a vécu quelque chose de très fort, notamment avec la tournée. C'est autant une histoire artistique qu'humaine. Et puis des groupes comme Two faces, qu'on aime beaucoup, Shibuuya! sur une esthétique plus jazz, Bouki qui a été une vraie révélation pour nous récemment. Plus récemment encore, je peux citer Westingale, qui vient de Montpellier, ou Église, de Franche-Comté. Ce qui est intéressant, c'est justement cette diversité.

Il n'y  a donc pas de "profil type" d'artiste émergent ?

F.H : Non, et c'est important pour nous. On défend toutes les esthétiques, du moment que ça relève des musiques actuelles. On peut avoir du rock, du hip-hop, du jazz, des projets très engagés, d'autres plus introspectifs. Ce qui nous rassemble, c'est vraiment le live. C'est notre fil conducteur. On ne travaille pas avec des DJs au sens classique. Un artiste électronique en live, oui. Mais quelqu'un qui ne fait que mixer, ce n'est pas notre sujet.

Vous avez mené récemment une étude sur les revenus des artistes émergents passés par votre dispositif. Qu'est-ce qu'elle révèle ?

F.H : D'abord qu'ils sont très faibles. On est en dessous du seuil de pauvreté pour beaucoup d'entre eux. C'est assez frappant. À partir de ce constat, nous, avec nos moyens, on essaie de répondre. En rémunérant les concerts, déjà. En proposant de la formation. En créant des opportunités de diffusion.

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- Le Ninkasi musik lab alerte : les artistes émergents sont au seuil de la précarité
Mais on ne peut pas tout compenser. C'est pour ça qu'on travaille aussi avec d'autres structures. À Lyon, il y a tout un écosystème : Mediatone, Le Marché gare, La Raffinerie... On échange, on essaie de créer des passerelles.

Malgré tout, cela reste un écosystème très lyonnais.

F.H : Oui, même si on essaie d'en sortir. Aujourd'hui, le dispositif est ouvert à environ 35 départements, ce qui dépasse largement la région Auvergne-Rhône-Alpes. Mais dans les faits, 90 à 95 % des candidatures viennent encore de la région. C'est assez logique : le Ninkasi est plus identifié ici.

Cela dit, ça évolue doucement. Cette année, on a par exemple Rest in gale, qui vient de la Seine-Saint-Denis. L'an dernier, on avait Gliz, qui venait de Franche-Comté. Ce sont des petits pas, mais ça va dans le sens d'une ouverture.

Avec des publics plus volatils et une forte concurrence des plateformes, comment faire exister les artistes émergents sur scène ?

F.H : Il y a une concurrence, c'est évident. On peut évoquer l'appel du canapé : les plateformes, les nouveaux usages... Ça joue. Mais je ne pense pas que le live soit condamné. On le voit, il y a encore du public. On fait des concerts avec des jauges autour de 200 personnes, parfois plus. Ce n'est pas négligeable pour des artistes émergents. C'est aussi à nous d'aller chercher les gens, de proposer des formats accessibles. On fait beaucoup de concerts gratuits, avec des groupes de qualité. L'idée, c'est de donner envie de sortir, simplement.

Côté lieux, où en sont les projets de Gerland et de La Saulaie ?

F.H : Sur Gerland, l'objectif, c'est de démarrer les travaux en juin. Ensuite, il y a environ 18 mois de chantier, donc une ouverture envisagée à l'horizon 2028. Pour La Saulaie, à Oullins-Pierre-Bénite, on est sur un projet différent. On développe un tiers-lieu, avec une association dédiée qui s'appelle WeSpark. On a travaillé sur l'ancrage territorial, on a marqué une pause liée au contexte politique et la période des élections municipales, et on va reprendre les discussions.

Comment souhaitez-vous fêter les 10 ans du Ninkasi musik lab ?

F.H : On a choisi de ne pas faire un grand événement unique. On va plutôt célébrer ça tout au long de l'année, à travers les concerts. Chaque date est une manière de marquer le coup. On reste dans une logique assez simple, fidèle à ce qu'on fait depuis le début. On n'a pas voulu faire une grande messe, mais plutôt prolonger ce qu'on est déjà.