La petite histoire des théâtres antiques de Fourvière
Patrimoine / Les Nuits de Fourvière s'apprêtent à célébrer leur 80ᵉ édition, soit presque autant d'années au compteur que la découverte de ces deux amphithéâtres qui lui servent d'écrin. C'est qu'il a fallu du temps, une nonne, des archéologues et Édouard Herriot pour déterrer ces vestiges doublement millénaires. Récit.
Photo : Vue_gnrale_des_deux_Thtres_romains _ Grand Théâtre Romain de Fourvière, album de photographies concernant les fouilles archéologiques, 1933-1948 - Ville de Lyon, 1948
C'est géant et planqué à la fois. Quand on regarde le Vieux-Lyon depuis la Saône, impossible de savoir que se trouvent dans les hauteurs un amphithéâtre et un odéon contigus. Pourtant c'est bien là , sur les pentes de Fourvière, que se lovent les deux plus anciens témoignages de Lugdunum, vieux de deux siècles et demi. Longtemps, il n'en a émergé que quelques remblais de pierres dans les maisons bourgeoises, et domaines ecclésiastiques qui se partageaient ce terrain sous la rue de l'Antiquaille.
Fin 19e, Adrien Lafon, un professeur de mathématiques de la faculté de Sciences, fouille le sous-sol du clos qu'il vient d'acheter car la vigne peine à pousser. C'est ainsi qu'il prend la mesure de l'édifice enfoui. Il en fait une publication. Ensuite c'est une Mère qui prend le relais (à Lyon, on en revient toujours aux Mères, en cuisine comme en bondieuseries). Élise Rivet (le dernier numéro de Rues de Lyon lui est consacré) creuse pour savoir si c'est bien ici que Sainte-Blandine fut livrée aux lions. Résistante, déportée à Ravensbrück, elle ne verra jamais ces édifices ressortir de terre.

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Édouard Herriot
Comme bien souvent, il faut la force politique pour faire avancer l'histoire. La ville de Lyon récupère ce terrain (les clos de Lafon, Magneval et des Sœurs de la Compassion) et le maire Édouard Herriot lance, en 1933, un chantier qui va s'étaler sur vingt ans. 27 hommes sont recrutés parmi les "sans travail" et jusqu'à 120 vont travailler sous la houlette des archéologues Philippe Fabia et Germain de Montauzan. Un temps ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, proche de Firmin Gémier, fondateur du TNP, Édouard Herriot sait l'importance de la culture et a tôt pris la mesure qu'avoir un tel édifice historique est un atout pour le rayonnement d'une ville. À cette époque, seules Orange (qui possède en France le seul amphithéâtre dont le mur de scène est encore debout), Béziers, Autun, Nîmes ont déblayé leur trésor. La voisine Vienne a pris un chouïa d'avance sur Lyon et restaure durant les années 1930 son immense amphithéâtre qu'elle inaugure en 1938 (dont la capacité actuelle est deux fois supérieure à Fourvière). Par ailleurs, c'est dans ces années d'avant Deuxième Guerre mondiale que se multiplient les présentations de spectacles en plein air (Aix-en-Provence, Manosque, Tarascon, Uzès, Vaison-la-Romaine...). Rendre aux habitants ces vestiges gallo-romains est donc gagnant sur tous les plans.
Empereur Auguste
Alors, qu'est-ce qui est découvert précisément lors de ces fouilles ? Le plus ancien théâtre de la Gaule. Construit à partir de 15 avant notre ère, il aurait comporté deux séries de vingt et dix rangs de gradins pour contenir 5000 personnes et même le double après son agrandissement en 120. Si son mur de façade a disparu, il reste une partie des 30 colonnes d'origine. L'Odéon, dégagé à partir de 1941, est daté du 2e siècle et comportait alors 3000 places. Son dallage polychrome de l'orchestre est très bien conservé. Probablement qu'il y avait à l'ouest de ces théâtres, sur le plateau, un vaste cirque pour les courses de chars, mais les historiens n'en ont pas trouvé la preuve. Au pied de l'autre colline de Lugdunum se trouve ce que l'on a nommé plus tard l'Amphithéâtre des Trois-Gaules, daté du tout début du 1er siècle et agrandi au 2e siècle. Plus grand (ayant une capacité de 20 000 personnes), dédié aux jeux de gladiateurs, il avait une fonction plus politique que Fourvière accueillant notamment, chaque 1er août, les représentants de 60 cités gauloises. Fouillé surtout dans les années 1960-70, il n'en reste qu'une très petite partie (où se déroule actuellement le Festival de la Basse-Cour). Des ossements d'ours et de panthère y ont été retrouvés en début d'année !

À Fourvière, la vocation est plus culturelle déjà . Les théâtres antiques proposent des spectacles : comédies, tragédies, pantomimes et mimes dans l'amphithéâtre ; musique, chants, déclamations dans l'odéon. Mais le divertissement n'est pas du goût de la chrétienté. Ces lieux sont donc abandonnés à la fin de l'Antiquité et deviennent des carrières de pierre dont sont faits en partie les ponts et la cathédrale Saint-Jean. Au milieu du siècle dernier, c'est rien moins qu'un (rare en Occident) quartier des spectacles qui est dévoilé, comme il en existe à Rome, Carthage ou Pompéi, peut-être lié à une émulation avec sa voisine Vienne selon les chercheurs.
Théâtres antiques de Fourvière, en quelques chiffres
Datés de -15 avant notre ère (amphithéâtre) et IIe siècle (Odéon)
Jauges : Grand théâtre (10 000 à l'époque, 4000 aujourd'hui,
Odéon (3000 à sa construction, 1200 aujourd'hui)
19e siècle : Premières fouilles
1930's : Fouilles de la ville de Lyon
1946 : Inauguration de la Semaine artistique
1994 : Appellation Nuits de Fourvière
2026 : 80e édition (du 28 mai au 25 juillet)
Festival
Avant que le festival n'y prenne ses quartiers d'été, les scouts de France s'y rassemblent autour d'un grand feu de camp en avril 1941. Édouard Herriot souhaite inaugurer les lieux pour le premier anniversaire de la Libération de Lyon, la semaine du 8 au 15 septembre 1945 mais le temps imparti est trop court. Ce sera le 29 juin 1946. Le journaliste Paul Garcin écrit dans Les Rues en août de la même année : « Ces instants émouvants, ce n'est pas sous un ciel méridional que nous les avons vécus. On aurait pu se croire en Provence ou en Toscane. On évoquait surtout la Grèce et le théâtre de Dionysos au flanc de l'Acropole (...). Il avait suffi simplement de traverser la Saône et de grimper en quelques minutes la montée du Gourguillon pour assister, en compagnie de milliers de Lyonnais, à la représentation des Perses ».

Pour accueillir les collections du passé antique de Lyon et aller au-delà de l'esquisse de conservation faite par Elise Rivet, la ville décide, dans les années 1950, de construire un musée gallo-romain. Inauguré en 1975, et remarquable par sa structure troglodyte de l'architecte Bernard Zehrfuss, il permet de comprendre les vestiges et de rendre compte des études scientifiques. Lugdunum, comme le festival des Nuits de Fourvière, est sous l'égide de la Métropole. À noter qu'en 2025, le musée a inauguré son nouveau dispositif pour parcourir la ville... il y a 2000 ans. Un accompagnement multiple a été déployé dans les théâtres romains, mêlant médiation "classique", réalité virtuelle, podcasts et maquette 3D.
Et les Nuits de Fourvière ?
Tout donc commence le 29 juin 1946 par la "Semaine artistique", comme à Avignon qui balbutie la même année la "Semaine d'art". Les Perses d'Eschyle sont joués par les Comédiens du Groupe Théâtre antique de la Sorbonne dans une mise en scène de Charles Gantillon, directeur du théâtre des Célestins. Concerts et musique y font leur entrée dès l'année suivante après des essais acoustiques concluants. Tout se joue à 18h car Édouard Herriot refuse d'utiliser l'électricité pour être fidèle aux temps anciens. L'Odéon ne sera utilisé pour la première fois qu'en 1952 pendant que le festival est sous la houlette du Casino de Charbonnières (1949-1959) puis la Ville de Lyon reprend la main en 1960. De jeunes artistes de théâtre lyonnais y créent : Marcel Maréchal, Maurice Yendt, Gilles Chavassieux. Léo Ferré, Claude Nougaro s'y produisent, ainsi que des opéras, de la danse. Le rock fait son apparition en 1978 avec la nuit : "New wave french connection". Durant son mandat (1989-1995), Michel Noir fait entrer le Département dans les financeurs et lui confie le parc géologique. Devenue en 1994 Les Nuits de Fourvière, on y voit aussi de grands classiques du cinéma en collaboration avec l'Institut Lumière, une façon pour toutes et tous (5€ la place à l'époque) de profiter du festival. Longtemps piloté par Dominique Delorme et désormais par le duo Vincent Anglade et Emmanuelle Durand, les Nuits de Fourvière occupent les théâtres antiques pendant deux mois. Coup d'envoi de cette 80e édition avec un genre apparu dans l'ADN du festival en 2011 seulement, le cirque. Les australiens de Circa ouvrent le bal le 28 mai. Et ce sont des bals qui vont précisément ponctuer cet anniversaire qui se déploie dans les sites gallo-romains mais aussi dans le parc de Lacroix-Laval et d'autres lieux partenaires.
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