Thor : le monde des ténèbres

Thor : Le Monde des ténèbres
D'Alan Taylor (ÉU, 2h10) avec Chris Hemsworth, Natalie Portman...

Écrit n’importe comment et sans aucune ligne artistique, ce nouveau "Thor" est sans doute ce que les studios Marvel ont fait de pire. Mais est-ce vraiment du cinéma, ou seulement de la télévision sur grand écran ? Christophe Chabert

Une intro pompée sur Le Seigneur des anneaux, du rétrofuturisme médiéval, de la comédie romantique, de la destruction massive, des monstres… Le brassage de ce nouveau Thor pourrait être qualifié de «pop» si on considérait qu’il y avait autre chose que des décideurs derrière. On préfèrera donc parler de pot-pourri marketing où une armée de scénaristes réunis en pool tentent de faire entrer des carrés dans des ronds avant qu’un cinéaste venu de la télé n’aille illustrer l’affaire à la va-comme-je-te-pousse — qui pourra par exemple expliquer cette succession de mises au point ratées, à moins que ce ne soit la post-production qui ait saccagé certains plans ?

Il n’est pas compliqué de mettre en pièces ce blockbuster poussif et vain à côté duquel le premier volet signé Kenneth Brangah, pourtant très moyen, prend soudain une intégrité indéniable. Par exemple, son absence totale de ligne artistique, qui peut passer d’un combat titanesque platement mis en scène dans un champ banal et sans ligne de fuite à un univers entièrement numérique complètement baroque et sans horizon, de Londres à Asgard, où la ville semble avoir été repêchée dans les décors vacants de Game of thrones — Alan Taylor, le réalisateur, en vient. Le film en a conscience, et ne cesse de noyer le poisson en accumulant les péripéties scénaristiques et les cliffhangers, au mépris de la plus absolue logique, changeant régulièrement de route et d’enjeux pour éviter que le spectateur ne regarde concrètement ce qui se passe sur l’écran.

A tout cela, Taylor et ses scénaristes ont ajouté ce qu’ils appellent sans doute de «l’humour», et qui n’est rien d’autre qu’un mépris profond pour la mythologie qu’ils manient. Déjà dans le premier volet, la deuxième partie faisait entrer une dose de ridicule dans l’histoire en confrontant les Dieux descendus de l’Olympe et quelques ploucs de l’Amérique profonde. Ici, la dérision s’insinue à tous les niveaux ; le personnage de Thor n’est pas épargné, lançant des vannes ridicules ou faisant rigoler en accrochant son marteau à un portemanteau ; mais les humains ne sont pas mieux traités, avec notamment un acharnement sur ce pauvre Stellan Skarsgard, condamné à se promener à poil ou en slip pendant une grande partie du film.

Mais le sentiment qui domine en voyant Thor : le monde des ténèbres, c’est celui de s’être fait flouer. Par la misère du spectacle proposé, certes, mais surtout par la prétention à le vendre comme du cinéma. Or, le film fonctionne exactement comme une série télé, et pas la meilleure, ça va de soi. Primat de l’écriture — conçue comme rouleau compresseur narratif qui écrase tout sur son passage — sur l’idée même de développer une mise en scène. De fait, on passe tellement de temps à essayer de suivre ce qui se raconte que rien n’imprime vraiment la rétine. Il n’y a aucune sidération visuelle, aucun plan, aucune séquence qui surnage de cette bouillabaisse (télé)visuelle. Car, malgré ses effets spéciaux, son scope, son IMAX et sa 3D, Thor est avant tout fait pour être apprécié sur des petits écrans, chez soi ou sur son téléphone portable, découpé en autant de morceaux que de stations de métro ou de fenêtres mal fermées.

Bien sûr, entre temps, Gravity est passé par là. On a beaucoup entendu à son propos que le film «manquait de scénario» ; étrange reproche pour un film qui vise si clairement l’épure et la stase visuelle, qui prend le temps non pas de la surenchère mais de l’immersion dans un univers et dans le drame d’un personnage, qui n’oublie jamais d’écrire parfaitement par le dialogue la quotidienneté des situations et qui, surtout, propose au spectateur une expérience de contemplation qui est l’essence même du cinéma depuis son invention. Pendant que Cuarón réinventait le cinéma fait pour le cinéma, Marvel, Taylor et ses sbires sans talent ne font que du home cinéma, c’est-à-dire un avatar médiocre de ce que la télévision propose déjà jusqu’à l’overdose, et qu’aujourd’hui les studios américains produisent en série — et la scène post-générique indique que l’on n’est pas près d’en voir la fin.

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Vendredi 22 janvier 2021 Les lieux de culture étant très largement fermés, pourquoi ne pas se laisser surprendre par la dernière proposition de la galerie Showcase ? On est allé faire faire un tour du côté de ce drôle d'endroit pour une rencontre artistique...
Mardi 8 janvier 2019 La rencontre de deux êtres à la monstruosité apparente, une enquête sur des monstruosités cachées et des éveils sensuels peu humains… Chez Ali Abbassi, la Suède est diablement fantastique et plus vraie que nature.
Mardi 7 novembre 2017 Comment a-t-on pu passer de "sex, summer of love & rock’n’roll" au conservatisme le plus radical ? Sillonnant la Route 66, le réalisateur français Jean-Baptiste Thoret croise les témoignages d’Étasuniens oubliés des élites et désillusionnés...
Mardi 31 mai 2016 Le musicien anglais officiant maintenant sous le nom de Seabuckthorn sera vendredi 3 juin à la Casse, à l'invitation des Grenoblois de [reafførests].
Mardi 17 mars 2015 Ce devait être le grand retour de Michael Mann après le décevant "Public enemies", mais ce cyber-thriller ne fait oublier un scénario aux enjeux dramatiques faibles et aux personnages superficiels que lors de ses scènes d’action époustouflantes et...
Mardi 10 mars 2015 De Bent Hamer (Norv-All-Fr, 1h30) avec Ane Dale Thorp, Laurent Stocker…
Lundi 23 septembre 2013 Autour de la rivalité entre Niki Lauda et James Hunt, Ron Howard surprend en signant un film à la fois efficace et discret où, par-delà l’affrontement sportif, l’important est de se trouver un meilleur ennemi. Christophe Chabert
Vendredi 22 juin 2012 Documentaire / Le documentariste Jean-Pierre Thorn fait mouche en 2011 avec la sortie de son 93 la belle rebelle, manifeste militant qui dit la fougue (...)
Jeudi 26 avril 2012 La réunion des super-héros Marvel, pas toujours très bien servis séparément lors de leurs aventures individuelles, trouve en Joss Whedon l’homme de la situation : un amoureux des récits multiples et des comics, un cinéaste à la fois efficace,...
Jeudi 21 avril 2011 De Kenneth Branagh (ÉU, 1h54) avec Chris Hemsworth, Natalie Portman…
Jeudi 3 février 2011 Une jeune danseuse introvertie cherche à se dépasser pour incarner le double rôle d’une nouvelle version du "Lac des cygnes". Sans jamais sortir d’un strict réalisme, Darren Aronofsky fait surgir le fantastique et le trouble sexuel dans un film...

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies destinés au fonctionnement du site internet. Plus d'informations sur notre politique de confidentialité. X