Fier comme Arcabas

Chartreuse / La synthèse entre l’art sacré et l’art contemporain. Le musée Arcabas, au sein de l’église de Saint-Hugues-de-Chartreuse, est un incontournable et redouble de vitalité pour faire vivre l’œuvre de cet artiste étonnant.

Toute bonne escapade commence au café du coin. Nous voilà donc attablés au Chamechaude, à Saint-Hugues-de-Chartreuse. Un bar-resto de village comme on les aime, avec edelweiss peints au mur, maire qui débriefe la politique locale à la table voisine, groupe de randonneurs qui pose pour la photo souvenir, et par la fenêtre, la raison de notre visite : l’église de Saint-Hugues, qui se tient droite depuis 1860. Elle ressemble à toutes ces jolies églises autour desquelles les villages s’enroulent dans les campagnes françaises. Mais dès le pas de porte on sent qu’il y a quelque chose… Un dessin de poisson très moderne, incrustation de laiton dans le sol noir, et les deux anges cloutés sur les portes en bois nous accueillent à bras et nageoires ouverts.

Champ libre au spectateur

A l’intérieur, on est encerclé par les couleurs, présentes sur tous les murs blancs de la nef et du chœur. C’est l’œuvre d’Arcabas, alias Jean-Marie Pirot, qui pendant trente ans a fait de cette église banale son journal intime artistique. Première période : Arcabas, fervent croyant, a une vingtaine d’années quand l’abbé et la mairie acceptent de lui donner carte blanche pour décorer intégralement le lieu saint. Nous sommes en 1952. Professeur d’arts plastiques sans le sou à Grenoble, il peint d’abord deux fresques directement sur les murs. Il ne peut appliquer cette technique partout, le bâtiment est trop humide.

Il se rabat sur de la toile de jute, colorée à l’aide de pigments naturels - charbon, ocre et craie - et d’une technique datant du Moyen Âge, un mélange d’œuf, de miel et de sucre. Les sombres toiles, impressionnantes et profondes, déroulent leur 144m2 autour du visiteur. Ces personnages noirs dominent sans malveillance ; ils racontent la vie divine (La Cène est représentée au fond du chœur) et la vie humaine. Avec le particularisme d’Arcabas : son mantra est de ne jamais dicter d’interprétation au spectateur. Ainsi, sur la scène de l’adultère, le personnage pourrait aussi bien saisir la pierre que la reposer au sol, et dans la Cène, Judas, qui n’a pas encore trahi, n’est pas reconnaissable. A cette période, il réalise aussi les vitraux jaunes et bleus, pour augmenter la luminosité, les candélabres imitant la forêt de sapins qui nous entoure. Et surtout ces dessins de laiton au sol, le lion, l’aigle et le taureau, incroyablement modernes. Plus encore que le tabernacle qui se prend pour un totem indien, détonnant dans une église catholique néo-romane…

Sacré abstrait

Fin de la première période. L’artiste déménage au Canada avec toute sa famille, et y fait une rencontre bouleversante avec l’abstrait. Quand il retourne en l’église Saint-Hugues, sa propre œuvre le saisit : quelle austérité ! Il faut changer ça. Deuxième période : nous sommes désormais dans les années 70. Arcabas commence à être reconnu et peut s’offrir des matériaux plus nobles. Il peint alors sur des toiles de lin, et utilise abondamment les feuilles d’or pour illuminer les couleurs acrylique. Des représentations d'anges, un bestiaire d’animaux plus ou moins reconnaissables… La troisième période arrive en 1985-86, alors que l’église est déjà devenue musée départemental Arcabas. La prédelle, série bigarrée qui ceinture toute l’église, à hauteur d’homme, commence avec le marqueur fort du rapport d’Arcabas à la religion : l’ange dubitatif. Le doute dans la religion est possible, elle ne s’impose pas.

Décédé en 2018, Arcabas laisse à Saint-Hugues une couleur et une chaleur improbables au cœur de la Chartreuse. L’église (qui fait toujours office de lieu de culte) reçoit chaque année, hors Covid, jusqu’à 35 000 visiteurs du monde entier. Pascale Chaumet, responsable du musée depuis 18 mois, salue « l’ambition et le culot d’Arcabas durant ces trente années de travail. C’est vraiment l’expression d’une œuvre, c’est assez remarquable à plein d’égards. » Elle souhaite « ramener cette œuvre dans le champ de l’art contemporain, car c’est bien de l’art contemporain, même s’il porte sur un sujet religieux. » L’équipe du musée, dont on ressent qu’elle est très attachée au peintre, s’est donné pour mission de maintenir le lieu vivant après la disparition de l’artiste. Elle organise alors toutes sortes d'événements (marches dans la nature, concerts, expos temporaires...) Au printemps, le village sera envahi par un sculpteur que l’on connaît bien, il vient tout juste de quitter le musée Dauphinois de Grenoble : Simon Augade appuiera une œuvre monumentale en bois contre l’église, fabriquée, bien entendu, avec l’AOC Bois de Chartreuse. Au passage, on a entendu dire que le bar-restaurant voisin, La Cabine, organise des concerts de rock et hard-rock de temps en temps...

Promenade des quatre saisons le 20 février de 9h30 à 12h30, gratuit, sur inscription au 04 76 88 65 01

Laure Brisa le 12 mars à 18h, gratuit sur réservation 04 76 88 65 01

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