Une araignée au plafond

ECRANS | "Spider-man 3" prolonge une série qui détonne et étonne dans le paysage des blockbusters hollywoodiens par son ambitieux mélange des genres, ses surprenantes visées théoriques et la personnalité de son auteur, Sam Raimi. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 9 mai 2007

Photo : Gaumont Columbia Tristar Films


La redécouverte par Hollywood des comics américains n'aura pas fait que des miracles. Si Bryan Singer a réalisé deux grands films avec ses X-Men, il a carrément planté son Superman returns, pendant que le tâcheron Brett Ratner massacrait dans le même temps la franchise avec un X-Men 3 honteux. Pour un Guillermo del Toro s'accomplissant pleinement en adaptant Blade puis Hellboy, des usurpateurs sans talent faisaient n'importe quoi avec les héros emblématiques de Marvel Comics (Elektra, Punisher, Daredevil, Ghost Rider…). Et on ne va pas revenir sur 300, dont les commentaires élogieux de certains geeks sur les forums français éclairent mieux que les analyses de Jean-Michel Apathie le score actuel de Nicolas Sarkozy. Pierre angulaire de cette mode durable mais guère fructueuse et parfois douteuse, la série Spider-man a tout de suite fait la différence, cas à part et cas d'école en même temps. Son réalisateur Sam Raimi revisite l'esprit des comics depuis son premier film, le fameux Evil Dead. Cinéaste du cadre tordu, du mouvement de caméra impossible, de l'image-icône et de la plasticité des corps, il marie cette influence initiale avec une cinéphilie gourmande qui l'a poussée à aborder tous les genres : film noir (Crimewave), western (Mort ou vif), héroïc fantasy (L'Armée des ténèbres) et enfin cinéma de super-héros avec le surprenant Dark Man, matrice dans laquelle on trouve déjà tous les ingrédients des trois Spider-man. Pourtant, Raimi, avant de se plonger dans cette ambitieuse série, avait connu une période “sérieuse”, trois films importants qui se démarquaient du reste de son œuvre par leur sobriété et le classicisme revendiqué de leur mise en scène : Un plan simple, Intuitions et le méconnu mélodrame de base-ball Pour l'amour du jeu lui ont permis d'aborder ses personnages avec un sens sincère de la nuance psychologique et une mélancolie nouvelle. Une forme de maturité pour un cinéaste qui revendiquait jusque-là son éternelle adolescence.

Peter Doinel

Spider-man, c'est la rencontre entre toutes les facettes de Sam Raimi ; en cela, cette série de blockbusters s'avère aussi un projet très personnel et particulièrement passionnant. Dès le premier volet, il s'agit autant de raconter la transformation de Peter Parker en héros aux pouvoirs surhumains que de montrer une mutation beaucoup plus prosaïque : celle d'un enfant en adolescent, puberté compliquée où les premiers émois amoureux et sexuels sont des épreuves à franchir, et où il faut avant tout faire le deuil du père. Très osé, ce sous-texte va fournir ensuite la matière romanesque et feuilletonesque de la série, et lui assurer sa singularité. Dans Spider-man 2, l'adolescent doit faire face à son entrée dans la vie active en prenant ses responsabilités. Dans ce nouveau volet, l'embourgeoisement qui le guette et la griserie qui s'empare de lui devant son succès renvoient à l'égoïsme naissant d'un jeune adulte se coupant progressivement des problèmes du monde. Raimi a réussi à faire de Peter Parker une sorte d'Antoine Doinel, passant des 400 coups (de fluide arachnide) aux Baisers volés (à la jolie Mary-Jane), pour mieux intégrer un Domicile conjugal finalement trop étroit (d'où la tentation qui s'empare de lui au contact de la pimbêche blonde Gwen Stacy)… D'un point de vue plus contemporain, la trilogie Spider-man est peut-être le seul équivalent cinématographique aux machines narratives démentes inventées depuis 10 ans par la télé américaine : un grand roman où, d'une saison à l'autre, les caractères s'affinent, les enjeux s'assombrissent, la gravité s'incruste dans la légèreté virevoltante et l'action trépidante.

Dé-figuration

Mais Spider-man est aussi étonnant dans son télescopage de formes, de styles, de genres et dans sa constante recherche figurative. Raimi tente non pas une alchimie entre blockbuster d'action, comédie pure et mélodrame amoureux, mais une pure et simple juxtaposition. Dans le troisième épisode, on peut en un clin d'œil passer d'une querelle sentimentale à une homérique séquence de baston aérienne, d'une émouvante scène de retrouvailles entre un évadé de prison et sa femme dépressive (touchant retour à l'écran de la sublime Theresa Russell) à une poursuite avec la police qui s'achève dans un accélérateur de particules. À l'écran, non seulement les corps sont malléables, souples, transformables à l'infini, mais le récit aussi est soumis aux mêmes lois, grand élastique que le cinéaste tire dans tous les sens avant d'en faire des nœuds improbables qu'il passera tout le film à démêler. Plus la saga avance, plus ce jeu avec les limites du représentable devient évident : la série a inventé ses propres codes, ce qui lui permet aujourd'hui d'éluder systématiquement les transformations de Parker en Spider-man, au point que celles-ci s'effectuent maintenant dans un simple raccord de plan, contre toute logique. La chair elle-même ne cesse de se marier avec d'autres éléments, eau, sable, plastique liquide, métal… Les corps traversent sans douleur les décors, mais en conservent toutefois des traces, masques déchirés, costumes en lambeaux, visages défigurés, brûlés, dévastés. Aussi iconoclaste qu'iconographe, Raimi a saisi l'essence de la bande dessinée, où la surface est reine, assumant seule la profondeur des enjeux narratifs. On l'aura compris : Spider-man, ce n'est pas qu'un grand tour de manège doublé d'un formidable ménage des sentiments, c'est aussi un traité théorique inépuisable et résolument contemporain.

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Evil dead

ECRANS | Réalisé par un jeune cinéaste uruguayen plutôt doué, Fede Alvarez, et produit sous l’égide de son créateur Sam Raimi, ce remake est une bonne surprise, très fidèle et en même temps plein de libertés vis-à-vis de son modèle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 2 mai 2013

Evil dead

L’actualisation intensive du catalogue de l’horreur 70-80 continue, avec ses hauts (rares) et ses bas (nombreux). On va bientôt pouvoir faire le compte des films qui n’ont pas eu droit à leur remake, puis établir des classements, du plus infâmant (le direct to DVD, ce qui est arrivé à I spit on your grave, il faut dire assez pourrave) au plus malin (on pense à Aja, mais aussi à Rob Zombie et son vrai-faux remake d’Halloween). Où placer ce remake d’Evil dead, au demeurant très réussi ? Dans une case qui n’appartiendrait qu’à lui — mais qui ne serait pas loin de l’excellent La Dernière maison sur la gauche… En appelant à la réalisation un jeune cinéaste uruguayen, Fede Alvarez, Sam Raimi a eu l’intelligence de lui laisser les coudées franches pour proposer une relecture cohérente de son opera prima, quitte parfois à en prendre l’exact contre-pied. C’est d’abord cela qui frappe en voya

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Le Monde fantastique d’Oz

ECRANS | La rencontre entre Disney et Sam Raimi autour d’une ingénieuse genèse au "Magicien d’Oz" débouche sur un film schizo, où la déclaration d’amour au cinéma du metteur en scène doit cohabiter avec un discours de croisade post-Narnia. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 7 mars 2013

Le Monde fantastique d’Oz

En écrivant la semaine dernière que Spring Breakers était une variation autour du Magicien d’Oz où James Franco serait une version gangsta dudit magicien, on ne savait pas encore que celui-ci l’incarnait pour de bon dans cette version signée Sam Raimi. Il faut dire que le titre français est trompeur : il laisse entendre que l’on est face à un remake du classique de Victor Fleming, alors qu’il en écrit en fait la genèse. Il s’agit donc de raconter comment un prestidigitateur minable et très porté sur la gent féminine, qui se rêve en Thomas Edison mais se contente de tours à deux sous dans une roulotte du Kansas, va passer de l’autre côté de l’arc-en-ciel et découvrir le monde d’Oz, ses vilaines sorcières et son chemin de briques jaunes. Sam Raimi rend avant tout un hommage esthétique à l’original : il débute par trente minutes en noir et blanc, son mono et format carré, avant de laisser exploser couleurs, effets sonores et 3D débridée. Il y a là une jolie déclaration d’amour au cinéma comme illusion permanente et nécessaire, un peu à la

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The Amazing Spider-Man

ECRANS | Après un ravalement de casting, Spider-Man revient pour raconter à nouveau ses origines. Entre faiblesse des enjeux, mise en scène approximative et acteurs sous-employés, était-ce vraiment nécessaire ? Jérôme Dittmar

Aurélien Martinez | Lundi 2 juillet 2012

The Amazing Spider-Man

Hollywood a toujours pratiqué l'amnésie forcée. Suites, remakes et désormais reboot, recycler ou faire table rase est une pratique courante. Dix ans après le premier film de Sam Raimi, Sony remet donc les compteurs à zéro de Spider-Man pour relancer sa licence. Mais comment tout recommencer avec si peu d'intervalle entre les films ? En ne changeant rien. The Amazing Spider-Man n'a pas la prétention de raconter autre chose que l'histoire de son héros adolescent, et tant pis si elle est connue. Tout ou presque ce qui fait la mythologie du personnage est donc rapatrié ici : la figure du geek transformé en justicier, la découverte des pouvoirs et la jouissance qui en découle, la perte de l'oncle Ben et la fabrication d'une icône héroïque populaire. Si le film se veut malgré tout une variation (le Lézard remplace le Bouffon vert ; Gwen Stacy devient la première amoureuse de Peter Parker), il suit les mêmes traces que son aîné, sauf que le casting a changé, et ce n'est qu'une partie du problème. Aucun motif ni regard La différence entre

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Spider-man 3

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| Mercredi 9 mai 2007

Spider-man 3

Critique / Disons-le tout de suite : Spider-man 3 n’est pas aussi enthousiasmant que son prédécesseur. Il lui manque le swing et la grâce qui permettaient au 2 de slalomer sans accrocs entre les genres, et sa volonté de boucler la trilogie le pousse parfois à faire rentrer au forceps des péripéties qu’on aurait bien vu prendre un peu plus d’espace. Mais ce que Spider-man 3 perd en plaisir immédiat, il le gagne en folie conceptuelle, si bien qu’on y repense longtemps après la projection, un rien frustrante. Sam Raimi a voulu mettre le paquet à tous les niveaux : trois méchants plutôt qu’un, des thématiques à foison, des doubles lectures constantes, des effets spéciaux d’une grande puissance de suggestion… Et aussi une multiplication des registres, jusqu’au hors-jeu : si la comédie est parfois hilarante (géniale séquence avec Bruce Campbell en serveur français), elle n’évite pas toujours un deuxième degré gênant. Bryce Dallas Howard transformée en potiche nunuche, ce n’est pas très gentil, et Peter Parker faisant son Travolta dans les rues, ça n’est pas franchement tordant… C’est quand il cherche à englober tous les visages de ses personnages que le cinéaste s’en sort le

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CONNAITRE | COMICS / Figure emblématique de l’univers des comics, Spider-man n’a eu de cesse d’en révolutionner les codes depuis sa création il y a maintenant 45 ans. Damien Grimbert

| Mercredi 9 mai 2007

Il était une fois…

Né en 1962 de l’imagination fertile de Stan Lee et Steve Ditko, respectivement scénariste et dessinateur, Spider-man est sans doute le personnage qui illustre le mieux la démarche de sa maison-mère Marvel (rappelons qu’au même titre que l’industrie hollywoodienne, celle des comics est basée sur la toute-puissance des studios, possesseurs des droits des franchises au détriment de leurs créateurs). Jusqu’alors, le marché des comics était en effet dominé par la firme DC, dont les personnages phares comme Superman et Batman avaient avant tout pour vocation de servir d’exemple à leur jeune lectorat, tant par leur âge respectable que par leur position sociale haut placée. À l’opposé, Stan Lee décide de faire du personnage de Spider-man un super-héros adolescent auquel peuvent directement s’identifier les lecteurs, ce d’autant plus facilement que l’alter ego de ce dernier, Peter Parker, est en permanence confronté à des problèmes qui entrent pleinement en résonance avec les leurs : premiers amours, découverte de la maturité... Principale raison du phénoménal succès de la série (et plus largement de l’éditeur Marvel), cet ancrage “réaliste” allait quelques années plus tard aboutir à une

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