Élève libre

ECRANS | L’éducation scolaire et sexuelle d’un adolescent par un trio de quadras aux intentions opaques : signé Joachim Lafosse, le film le plus troublant et gonflé de ce début d’année. Christophe Chabert

François Cau | Lundi 2 février 2009

Ça s'appelle un grand écart : après l'exaspérant Nue propriété, Joachim Lafosse crée la surprise avec Élève libre. En apparence pourtant, le cinéaste continue sur sa lancée : figure centrale d'adolescent paumé, absence de musique et goût du plan-séquence poussé à l'extrême. Mais là où Nue propriété tentait de dramatiser le vide et l'ennui, Élève libre est une œuvre basée sur un crescendo romanesque aussi discret qu'essentiel. Jonas loupe son année scolaire et échoue à intégrer le circuit du tennis pro. Si ses parents (séparés) n'ont pas l'air de s'émouvoir de son sort, trois quadragénaires (un couple et un homme seul) dont on ignorera jusqu'au bout comment ils sont entrés dans sa vie, pensent qu'il y a quelque chose à faire de Jonas. Pierre notamment (Jonathan Zaccaï, énorme) va lui donner des cours particuliers dans toutes les matières pour qu'il décroche une équivalence du BEPC.

Diplôme de langues

Au détour d'une des nombreuses conversations à table entre les quatre personnages, la parole glisse abruptement vers la vie sentimentale de Jonas. Il a une copine, aussi jeune et inexpérimentée que lui, et cette situation intéresse de près ses nouveaux amis. Peu à peu, cette ingérence verbale dans les compétences sexuelles de Jonas va virer aux travaux pratiques. Lafosse met en scène cette initiation comme s'il tournait un film à suspense : la tension qui circule dans les plans et provoque le malaise chez le spectateur est distillée par une attention permanente aux gestes et aux détails (cris proches de l'orgasme des tennismen, séance de déshabillage après une soirée arrosée). Y a-t-il un but caché à cette éducation sexuelle, ou ce couple libéré et ce tenant de la pensée par soi-même officient-ils seulement au nom des grandes idées qu'ils défendent ? C'est là où Élève libre, en plus de sa maestria formelle (qui rappelle qu'on peut faire du cinéma passionnant sans tomber dans le surdécoupage et le montage hystérique), est vraiment un film gonflé. Lafosse crée un laïus définitif entre les discours et les désirs de ses personnages, montrant que l'égoïsme se cache sous le masque de l'altruisme, que le besoin de domination trouve dans le vocabulaire de la libération son arme la plus perfide. Le philosophe se fait sophiste, et le socratisme de Pierre se révèle pure rhétorique manipulatrice. Ultime pied de nez : d'une phrase cinglante, l'élève dépassera le maître dans cet art du dialogue à sens unique. L'exercice a été profitable, pour lui et surtout pour nous !

Élève libre
De Joachim Lafosse (Fr-Belg, 1h45) avec Jonas Bloquet, Jonathan Zaccaï…

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"Continuer" : route que coûte

ECRANS | de Joachim Lafosse (Fr-Bel, 1h24) avec Virginie Efira, Kacey Mottet Klein, Diego Martín…

Vincent Raymond | Lundi 21 janvier 2019

Son grand ado de fils ayant pris le mauvais chemin vers la violence et la rébellion, Sibylle tente un coup de poker en l’emmenant en randonnée équestre au cœur du Kirghizistan, loin de tout, mais au plus près d’eux. Le pari n’est pas exempt de risques, ni de solitude(s)... Tirée du roman du même nom de Laurent Mauvignier, cette chevauchée kirghize va droit à l’essentiel : la rudesse des paysages permet à l’âpreté des sentiments de s’exprimer, de la tension absolue à la compréhension, avec un luxe de dents de scie. Le réalisateur Joachim Lafosse capture la haine fugace qui déchire ses protagonistes, la peur continue qu’un acte définitif ne vienne mettre un terme à leurs tentatives de communiquer, comme les joies insignifiantes – celle, par exemple, de retrouver un iPod perdu dans la steppe. À l’initiative de l’équipée, Sibylle n’est pas pour autant une mère d’Épinal rangée derrière son tricot : son exubérance, son intempérance et sa relation… épisodique avec le père de Samuel expliquent une partie de ses propres fractures, qui ont beaucoup à voir avec celles que son fils doit réduire. Lafosse confirme ici qu’il n’en a décidément pas terminé a

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"L’Économie du couple" : un douloureux huis clos

ECRANS | de Joachim Lafosse (Bel./Fr., 1h40) avec Bérénice Bejo, Cédric Kahn, Marthe Keller…

Vincent Raymond | Mercredi 27 juillet 2016

Déjà qu’il est peu plaisant d’être le témoin privilégié d’une dispute de couple ; alors imaginez une compilation de soupes à la grimace, d’arguties fielleuses et de museaux bouffés servie par un duo jamais à court de reproches mutuels, achoppant sur sa séparation à cause d’une appréciation différente de la valeur du domicile conjugal. Des considérations tristement mesquines, à hauteur de porte-monnaie, montrant combien (sic) la passion est volatile, et ce qu’il peut rester d’un mariage lorsque la communauté amoureuse se trouve réduite… aux acquêts. Douloureux, éprouvant à voir – pour ne pas dire à subir –, ce quasi huis clos signé du pourtant respectacle Joachim Lafosse est moins insupportable lorsque des amis, invités dans cet enfer domestique, sont pris à témoins par les deux belligérants. Le temps d’une seule séquence, qu’on soupçonne d’être le prétexte du film – un court-métrage aurait suffi. Pour achever la punition, on se mange ici après Camping 3 un nouveau titre de Maître Gims in extenso. Pas pas très charitable pour le spectateur…

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Les Chevaliers blancs

ECRANS | S’inspirant de l’affaire de l’Arche de Zoé, Joachim Lafosse confie à un Vincent Lindon vibrant un rôle d’humanitaire exalté prêt à tout pour exfiltrer des orphelins africains. L’année 2016 pourrait bien être aussi faste que la précédente pour le comédien récompensé à Cannes avec “La Loi du marché”.

Vincent Raymond | Mardi 19 janvier 2016

Les Chevaliers blancs

Qu’il situe ses histoires dans le cadre intime d’une famille en train de se disloquer (Nue Propriété, À perdre la raison) ou, comme ici, au sein d’un groupe gagné par le doute et miné par les tensions, Joachim Lafosse suit film après film des schémas psychologiques comparables : il décrit des relations excessives, où un dominateur abusif exerce une subjugation dévastatrice sur son entourage. Cette figure charismatique n’est pas toujours animée dès le début d’intentions malveillantes : ainsi, le personnage que joue Lindon dans Les Chevaliers blancs est mû par une mission humanitaire qu’il considère comme supérieure à toute autre considération, toute contingence, y compris la sécurité des membres de son équipe. La poursuite orgueilleuse de son idéal va le faire glisser dans une spirale perverse. Hors de tout manichéisme, Lafosse ne réduit pas ce mentor déviant aux seuls effets de sa malignité : sans chercher à

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Cinéaste libre

ECRANS | Avec "À perdre la raison", Joachim Lafosse risque de trouver une reconnaissance publique que son film précédent, le pourtant excellent "Élève libre", ne laissait pas deviner. Il s’explique ici sur ce désir de devenir un cinéaste populaire sans pour autant renier ce qui a fait la force de son cinéma, un regard cruel sur les limites morales de la société contemporaine. Propos recueillis par Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Mercredi 22 août 2012

Cinéaste libre

Comment avez-vous été en contact avec le fait-divers dont À perdre la raison s’inspire et quand avez-vous eu envie d’en tirer un film ?Joachim Lafosse : Il y a cinq ans, je suis dans ma voiture quand j’entends parler de cette histoire. Et ça me laisse dans l’effroi, je ne comprends pas. Je rentre à la maison, j’en parle à des amis, à ma femme et tous me disent c’est impensable, c’est incompréhensible. Puis j’écoute les informations et j’ai l’impression qu’on est en train de fabriquer un monstre. À ce moment-là, je vais voir mes co-auteurs et je leur demande si on ne pourrait pas faire un film pour rendre ce passage à l’acte un peu plus pensable, imaginable et compréhensible, même s’il reste d’énormes vides et qu’on ne répondra pas à toutes les questions. Je pense qu’il y a des actes monstrueux mais qu’il n’y a pas de monstres. Il fallait rendre un visage à celle qui commet cet acte monstrueux. Par ailleurs, il se trouve que c’était au moment où j’allais être papa, ce qui n’est pas si hasardeux que ça. Qu’est-ce qui vous a frappé dans cette histoire ?Le récit médiatique est une chose, mais ça ne fait pas un film. Le t

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À perdre la raison

ECRANS | Pour ce film plus ouvert mais tout aussi dérangeant que ses précédents, Joachim Lafosse s’empare d’un fait-divers et le transforme en tragédie contemporaine interrogeant les relents de patriarcat et de colonialisme de nos sociétés. Fort et magistralement interprété. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Mardi 17 juillet 2012

À perdre la raison

Il y a, à la fin d’À perdre la raison, une séquence admirable— ce n’est pas la seule du film. Murielle sort de chez sa psychanalyste et se retrouve dans sa voiture à écouter Femmes je vous aime de Julien Clerc. Elle en fredonne approximativement les paroles, puis s’arrête et fond en larmes. En trois minutes et un seul plan, c’est comme si le film, le personnage et l’actrice (Émilie Dequenne, comme on ne l’avait jamais vue) lâchaient tout ce qu’ils retenaient jusqu’ici, dernière respiration avant le drame ou l’asphyxie. Car À perdre la raison est construit comme une toile d’araignée, un piège qui se referme sur son personnage, d’autant plus cruel que personne n’en est vraiment l’instigateur. Ce qui se joue ici, ce sont les nœuds d’une société où les choses que l’on croit réglées (le colonialisme, la domination masculine) reviennent comme des réflexes inconscients, provoquant leur lot de tragédies. Patriarche de glace Celle du film a pour base un fait-divers : une mère qui assassine ses quatre enfants. On ne révèle rien, puisque Lafosse en fait l’ouverture de son film. Cette honnêteté-là est aussi celle qui amène le cinéaste à ne jamais

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Si tu meurs, je te tue

ECRANS | D’Hiner Saleem (Fr, 1h30) avec Jonathan Zaccaï, Golshifteh Farahani…

François Cau | Lundi 21 mars 2011

Si tu meurs, je te tue

Philippe, sympathique paumé, se lie d’amitié avec Avdal, kurde de passage à Paris pour y traquer un criminel de guerre irakien. Manque de bol, son nouvel ami décède de façon pour le moins impromptue, et Philippe se retrouve avec son cadavre et sa famille sur le dos… Le caractère instable du premier acte nous fait redouter un film carte postale, une sorte de Paris je t’aime avec un tout petit peu plus de substance sociopolitique – une impression confirmée par les apparitions clin d’œil plus ou moins pertinentes de Jane Birkin et Maurice Bénichou. Mais avec une finesse appréciable, Saleem a la judicieuse idée de partager son film entre un aspect comique, figuré par la communauté kurde parisienne (autoproclamée «démocrate, progressiste, socialiste et patriote» à tout bout de champ !), et un côté tragique incarné par le père traditionnaliste d’Avdal. Avec comme enjeu central Siba, la fiancée endeuillée de ce dernier, qui trouvera dans ce drame l’occasion de s’émanciper. Certes, à force de courir plusieurs lièvres à la fois, le film s’égare souvent, écarte des pistes narratives jusqu’à les oublier, mais son équilibre maîtrisé dans l’énergie tragi-comique et sa lumineuse conclusion attis

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