Les Beaux gosses

ECRANS | Une comédie sur des ados moyens, dans un espace-temps insituable, se jouant des codes du réalisme avec un humour franchement incorrect : le premier film de Riad Sattouf est un pur bonheur. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 3 juin 2009

Pour donner le ton de cette teen comédie à la française écrite et réalisée par l'auteur de l'immortelle BD Pascal Brutal, il est bon d'en livrer un petit extrait. Hervé, ado complexé et maladroit, est avec son père en voiture (le reste du film, il vit seul dans un HLM triste à pleurer avec sa mère, une harpie obsédée par la vie sexuelle de son fils, notamment son penchant masturbatoire). Il l'interroge sur son prénom : «— C'est toi ou maman qui m'avez appelé Hervé ? — C'est moi. — Pourquoi ? C'est pourri comme prénom… — Ouais, mais c'est à cause de ta grand-mère, elle est morte juste avant ta naissance, et comme elle était fan d'Hervé Villard… Sinon, on t'aurait appelé Yannick, comme Yannick Noah…»Voilà le genre de dialogues qui parsèment Les Beaux gosses ; il en dit long sur le talent de Sattouf pour imprégner son histoire de notations arrachées à même la viande de la culture populaire française puis transformer en humour sophistiqué et ravageur.

Bienvenue dans l'âge ingrat

Les Beaux gosses s'intéresse donc à une poignée d'ados ingrats, stéréotypés et immédiatement attachants : le geek zozotant, l'arabe fan de heavy metal, le timide efféminé… Tous puceaux, tous obsédés et tous profondément inaptes à saisir le désir d'en face, même quand celui-ci est gros comme le nez au milieu d'une figure acnéique. Ce désastre hormonal devient cependant une énergie conquérante et jamais jugée par le cinéaste. Qu'ils se déploient à travers le catalogue de La Redoute, une fausse vidéo porno avec une MILF sexy et dominatrice, un jeu de rôle miteux ou une invocation de l'esprit d'Adolf Hitler (scène hallucinante !), les fantasmes débridés de ces ados intemporels conduisent à une série de vignettes hilarantes. C'est la petite limite du film : son côté collage de sketchs en lieu et place d'un scénario vraiment charpenté. Mais Sattouf a su créer un monde à mi-chemin entre le réel et la fantaisie pure qui assure génialement le liant. L'image (un peu sale, signée Dominique Collin, qui avait déjà fait le coup avec Seul contre tous de Gaspar Noé), la musique (une techno bricolée à la Mr Oizo) et les décors (une France urbaine et sans charme) participent de cette singularité qui donne au film un vrai style, tendance brut et crade. Sans oublier des seconds rôles réussis (Lvovsky en mère abusive, Devos en proviseur pas si coincée que ça…), des touches de noirceur démentes (le suicide du prof), et un fourmillement de détails qui nécessitent plusieurs visions pour les saisir tous. Les Beaux gosses, c'est déjà la comédie de l'été 2009 !

Les Beaux gosses
De Riad Sattouf (Fr, 1h30) avec Vincent Lacoste, Anthony Sonigo…

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Riad Sattouf : « J’ai envie de rencontrer tous mes lecteurs »

Interview / Bande dessinée (et cinéma) | Alors que le deuxième tome de ses "Cahiers d’Esther" vient de sortir, Riad Sattouf, passionnant auteur de BD (son "Arabe du futur" est un véritable succès) et réalisateur de deux bijoux cinématographiques (dont un, malheureusement, incompris), sera mardi 7 mars à Grenoble, dans deux librairies. On lui a passé un coup de fil en amont.

Aurélien Martinez | Lundi 27 février 2017

Riad Sattouf : « J’ai envie de rencontrer tous mes lecteurs »

Vous êtes une figure très populaire de la BD française actuelle. Quasiment une star ! Et vous continuez tout de même les rencontres dans les librairies : c’est sympa ! Riad Sattouf : Je fais des bandes dessinées "professionnellement" depuis quinze ans, mais c'est une grande passion qui me suit depuis l'enfance. Au début, je n’avais pas énormément de lecteurs mais j’étais déjà heureux de vivre de ma passion. Alors maintenant que j’en ai beaucoup, je suis encore plus heureux et j’ai du coup envie de tous les rencontrer, de tous les connaître… Je suis même devenu un peu drogué à ces rencontres dans lesquelles j’apprends plein de choses ! Et en plus, j’adore les librairies. J’aurais adoré être libraire. Les libraires font partie, pour moi, des gens les plus précieux de notre société. Surtout dans les petites villes où l’on parle tout le temps de désertification : ils sont porteurs de lien social, ils créent des communautés autour d’eux. Je rêve de monter une librairie un jour. D’ailleurs, si on me demande si je me sens plutôt Syrien ou Français, je dirais que je me sens plutôt lecteur et amateur de livres ! V

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Jacky au royaume des filles

ECRANS | Après "Les Beaux gosses", Riad Sattouf monte d’un cran son ambition de cinéaste avec cette comédie sophistiquée, aussi hilarante que gonflée, où il invente une dictature militaire féminine qu’il rend crédible par des moments de mise en scène très inspirés… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 24 janvier 2014

Jacky au royaume des filles

Il était une fois la République Démocratique de Bubune, où les femmes ont le pouvoir qu’elles exercent par la force, où les hommes sont réduits à porter une proto-Burka (la « voilerie »), où les pauvres mangent une bouillie immonde plutôt que des « plantins »… L’autarcie de cette dictature militaire et féminine est aussi un principe de mise en scène pour Riad Sattouf : pas de contrechamp sur l’extérieur (simplement appelé « l’étranger »), mais une immersion dans ce monde créé de toutes pièces, où l’on s’amusera à pister les éléments prélevés dans des pays existants. Il y a donc un peu de Corée du Nord, d’Iran façon Ahmadinejad et de Russie poutinienne, ou encore d’Inde à travers les castes et les vaches sacrées ici transformées en « chevallins ». L’environnement de cette comédie hallucinante et hallucinée est tenu d’un bout à l’autre avec sa calligraphie, son histoire, son langage, et il n’y a qu’à y propulser un héros sans qualité, Jacky (Vincent Lacoste, le Bernard Menez des années 2000), qui se masturbe en pensant à la Colonelle promise à prendre le pouvoir (Charlotte Gainsbourg, aussi géniale et troublante ici que chez von Trier),

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