Inglourious basterds

ECRANS | Fidèle à lui-même et pas à la caricature qu’on veut donner de son cinéma, Quentin Tarantino enthousiasme avec cette comédie de guerre dont l’enjeu souterrain est de repenser l’Histoire récente à partir de ses représentations cinématographiques. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 8 juillet 2009

«Il était une fois dans la France occupée…» C'est le titre du premier chapitre d'Inglourious basterds. Comme le reste du film, ce chapitre est une séquence entière, ce qui représente en cinéma d'avant une «bobine» ; comme si Tarantino prenait comme rythme celui d'un projectionniste pour qui chaque passage d'une bobine à l'autre ouvrait sur un nouveau modèle de cinéma. Dans une ferme française, un nazi polyglotte (Christoph Waltz, immense révélation d'un casting fourni en talents) interroge un paysan pour obtenir des informations sur une famille juive. L'échange commence en Français, puis se poursuit en Anglais au prix d'un subtil dialogue qui renvoie avec malice aux conventions du «cinéma hollywoodien à l'étranger». Dans cette introduction brillante, Tarantino joue donc sur les codes du cinéma classique et sur leur relecture ironique par Sergio Leone, le tout appliqué à un sujet sérieux.

Le triomphe du cinéma

Dans le chapitre suivant, où l'on fait connaissance avec les «basterds» du sergent Raine (Brad Pitt), des juifs scalpeurs de nazis, Tarantino retrouve un territoire plus familier : un cinéma bavard mais badass. Va-t-il suivre cette piste ? Non ! Les «basterds» disparaissent, et c'est une jeune femme juive (Mélanie Laurent) qui devient l'héroïne. Elle tient un cinéma à Paris où un acteur allemand entreprenant veut organiser la première du film de propagande dans lequel il vient de tourner. L'opération kino peut commencer… Quelque part entre Opération jupons et un To be or not to be qui remplacerait les planches par une salle obscure, l'«opération kino» est aussi la mission de Tarantino dans cette comédie follement théorique : sauter sur le cinéma et y rétablir un ordre aussi subjectif que pertinent. Il y a les images d'Épinal, celle du cinéma des studios des années 50, qu'il se plait à pasticher ; il y a celles du film de propagande, version Babelsberg et anachronique d'un blockbuster guerrier — le film que ses fans attendaient et qui se retrouve, ce n'est pas un hasard, du côté du mal ; et il y a les siennes : un Hitler éructant, une blanche qui aime un noir… Des images qui vont bouleverser le cours de l'Histoire, la vraie. Car pour Tarantino, relire l'histoire du cinéma, c'est bien repenser l'Histoire tout court. Le souci, depuis Boulevard de la mort, de dépasser les références pour réfléchir à la manière dont le cinéma a pu contribuer à l'éveil des consciences, prend ici une ampleur stupéfiante. Inglourious basterds, avec ses digressions démentes et ses personnages farfelus, est au cinéma ce que L'Arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon fut à la littérature : une œuvre monstre, foisonnante, inépuisable.

Inglourious basterds
De Quentin Tarantino (ÉU, 2h28) avec Brad Pitt, Mélanie Laurent, Christoph Waltz…

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"Once Upon a Time… in Hollywood" : Quentin se fait son cinéma

ECRANS | Les coulisses de l’usine à rêves à la fin de l’ère des studios, entre petites histoires, faits divers authentique et projection fantasmée par Quentin Tarantino. Une fresque uchronique tenant de la friandise cinéphilique (avec, en prime, Leonardo DiCaprio, Brad Pitt et Margot Robbie), mais qui s’égare parfois dans ses digressions.

Vincent Raymond | Jeudi 25 juillet 2019

Hollywood, 1969. Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), vedette sur le déclin d’une série TV ; Cliff Booth (Brad Pitt), son cascadeur homme à tout faire ; leur voisine (Margot Robbie), la jeune comédienne Sharon Tate, épouse Polanski : trois destins parallèles et convergents dans une ville entre décors, faux-semblants et rêves brisés… Lors de l’une de ses venues au Festival Lumière de Lyon, Quentin Tarantino avait concocté une sélection de films portant l’estampille 1970. Au-delà du nombre rond, cette année charnière marque en effet l’ancrage définitif du Nouvel Hollywood, l’irrésistible ascension de ses nouveaux moguls et l’inéluctable déclin des anciens nababs. Autant dire que le choix de 1969 pour situer cette semi-fiction est signifiant : il correspond à la fin d’un âge d’or – en tout cas idéalisé par celles et ceux qui l’ont vécu a posteriori. Et à travers l’écran d’argent. Dans sa reconstitution appliquée, Tarantino est loin de tout repeindre en rose pailleté, même si la tentation est grande : le Hollywood de 1969 transpire de coolness ambiante, d’érotisme débridé, ruisselle

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Les Huit salopards

ECRANS | Des chasseurs de primes et leur prisonnière pris en étau entre le blizzard et de potentiels agresseurs dans une baraque de fortune. Près de trois heures de palabres sanglantes rythmées par les notes de Morricone. Ça aurait pu tourner au théâtre filmé ; c’est du pur cinéma à grand spectacle. Tarantino se bonifie avec le temps. Et les westerns.

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Les Huit salopards

De par sa connaissance monstrueuse du cinéma et son admiration pour Howard Hawks, Tarantino devait s’y attendre : lorsque l’on commence à s’immiscer dans l’univers du western, s’en extraire n’a rien d’une affaire aisée. Une question d’adhérence (celle du sang frais et visqueux aux bottes ?) ou d’adhésion intime à sa logique dramaturgique parfaite et épurée. Car l’Ouest n’est pas un monde sans foi ni loi. Connaissant des règles absolues et définitives, il séduit par sa radicalité claire, impitoyable, ne souffrant pas la moindre circonstance atténuante. L’Histoire américaine s’y est écrite, forgée à partir de mythes (con)fédérateurs. Depuis, nombreux sont les auteurs et cinéastes à être venus puiser dans cet immense territoire narratif, cet idéal de liberté faisant figure de paradis perdu loin du rigorisme moral contemporain – tel Tarantino. Vous ne trouverez donc pas de minauderies hypocrites dans Les Huit salopards, ni de révisionnisme des comportements d’époque pour éviter de heurter nos ligues de vertu d’aujourd’hui. Puisque l’histoire se déroule après la Guerre de Sécession, ça fume, ça boit, ça jure, ça donne du « nigger », ça avo

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Qui es-tu Django ?

ECRANS | Django unchained, hommage ou remix ? Les deux, et plus encore. Au commencement il y a Django, légende du western italien. Année : 1966, dans la foulée de (...)

Aurélien Martinez | Vendredi 11 janvier 2013

Qui es-tu Django ?

Django unchained, hommage ou remix ? Les deux, et plus encore. Au commencement il y a Django, légende du western italien. Année : 1966, dans la foulée de Pour une poignée de dollars, Sergio Corbucci explore le genre avec frénésie et s'inspire d'une BD où un personnage trimballe partout un cercueil. De cette figure, il tire une intrigue épurée (un pistolero venge sa femme tuée par un chef de gang raciste), prétexte à une relecture décharnée des Sept samuraïs. Plantant son décor dans un Far West fantomatique et boueux, peuplé de personnages violents et corrompus, Django se taille alors vite une réputation de petit objet déviant et sulfureux. Succès populaire, le film acquièrt une telle aura qu'il engendre quantité de pseudo suites, clones bâtards, les distributeurs étrangers ne se gênant pas pour rebaptiser Django tout ce qui vient d'Italie avec un colt. Il faut attendre 1987 pour enfin voir débarquer une suite, officielle, sans Corbucci aux commandes mais toujours Franco Nero dans le rôle titre (le Django original). Stallone mania oblige, le film a des airs de Rambo 2 d

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Django Unchained

ECRANS | Chevauchée sanglante d’un esclave noir décidé à retrouver sa fiancée en se vengeant de blancs cupides et racistes, "Django Unchained" n’est pas qu’une occasion pour Quentin Tarantino de rendre hommage aux westerns ; c’est aussi un réquisitoire contre l’Histoire américaine, d’autant plus cinglant qu’il conserve le style fun de ce définitivement immense cinéaste. Critique et généalogie d’un homme nommé Django. Texte : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 8 janvier 2013

Django Unchained

Première réaction à la sortie de ce Django unchained : Tarantino est fidèle à lui-même, et c’est pour ça qu’on aime son cinéma. De fait, ils sont peu aujourd’hui à offrir 2h45 de spectacle qui semblent passer en quelques minutes, sans pour autant renier le fondement de leur style : des scénarios écrits contre toutes les règles hollywoodiennes, privilégiant le dialogue et la durée des épisodes à une construction en trois actes où l’action et la parole sont dosées équitablement. Tarantino y ajoute cette élégance de mise en scène qui frappe dès le générique, où une chaîne d’esclaves torses nus et l’haleine fumante traverse de nuit une étendue aride et rocailleuse. Pourtant, il convient de tempérer ce jugement hâtif : oui, Tarantino est immense et oui, Django unchained est un très grand film, mais il n’est que l’aboutissement d’une mue amorcée entre les deux volumes de Kill Bill. Cette césure n’avait rien d’artificiel : elle marquait un tournant décisif, celui où le cinéaste cessait de déployer sa maestria en cinéphile compulsif visitant avec une gourmandise enfantine le cinéma bis, et où il donnait une réelle gravité à ses sujets, prenant ce qu’il montre

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Y a plus de saisons !

ECRANS | Qu’on se le dise : les quatre prochains mois dans les salles obscures vont être riches de films attendus, de cinéastes majeurs et de découvertes passionnantes. En gros, il va falloir trouver de la place dans ses emplois du temps. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 7 janvier 2013

Y a plus de saisons !

Avant, l’année d’un cinéphile était simple à organiser : de janvier à février, reprise des hostilités après les agapes familiales avec flopée de films à oscars ; en mars et avril, petit coup de mou avant Cannes, qui occupe ensuite les esprits jusqu’à fin juin ; en été, c’est la saison des blockbusters puis les auteurs reviennent faire l’événement à la rentrée de septembre. Mais en 2013, il y a comme un dérèglement climatique qui fait ressembler le calendrier cinéma à un continuum ininterrompu de films qui font saliver et de cinéastes dont on ne raterait pour rien au monde le nouvel opus. Juste pour le mois de janvier : les nouveaux Paul Thomas Anderson, Quentin Tarantino, Kathryn Bigelow (Zero dark thirty, sur la traque de Ben Laden) et Steven Spielberg, tous à une semaine d’intervalle ; en février, ce sera au tour de Zemeckis, De Palma (Passion, remake du Crime d’amour de Corneau) et Walter Hill (Du plomb dans la tête, avec Stallone !) ; et pour le seul 6 mars, Terrence Malick, Bryan Singer, Harmony Korine et le fabuleux No de Pablo Larraín, outside

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