Le monde selon Facebook

ECRANS | Cinéma / David Fincher et Aaron Sorkin retracent l’ascension de Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, de ses années à Harvard jusqu’aux deux procès intentés contre lui, dans un film passionnant et d’une folle ambition sur la naissance d’une nouvelle forme de capitaliste. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 7 octobre 2010

Première séquence de The Social network : Mark Zuckerberg et sa petite amie Erica discutent autour d'une bière. Il lui explique avec arrogance l'intérêt d'entrer dans les clubs selects de Harvard, et qu'elle n'y parviendra pas sans lui ; en retour, elle le plaque sèchement, ce qui trouble à peine sa détermination. Prologue brillant où s'épanouit la verve inimitable d'Aaron Sorkin ; le créateur d'À la maison blanche retrouve ici son terrain de prédilection : les coulisses de l'Histoire racontées comme des marivaudages quotidiens, au plus près de la parole et des problèmes personnels de ses protagonistes. Restait à savoir comment le texte de ce virtuose allait être interprété par un cinéaste qu'on qualifie, par paresse, de «visuel» : David Fincher. Plus que jamais proche de l'intelligence cinématographique d'un Kubrick, Fincher a choisi d'adapter sa mise en scène à ce matériau scénaristique, ne cherchant ni à l'aérer, ni à l'agiter gratuitement, sans pour autant refuser d'y apposer une vision personnelle. C'est la première et immense qualité de The Social network : la rencontre de deux grands artistes pour un dialogue tantôt complémentaire, tantôt contradictoire, mais toujours fécond. Le générique en annonce les modalités : Zuckerberg traverse Harvard pour retrouver sa chambre d'étudiant. Cet enchaînement de plans de coupe est accompagné par une mélodie au piano, mais on distingue aussi, en arrière fond, de menaçantes lignes de cordes enchevêtrées, comme si derrière la simplicité de la situation se jouait quelque chose de décisif : un monde va en chasser un autre. La rigueur antique de Harvard (qui, c'est dit dans le dialogue, «existait avant ce pays»), son goût de l'argutie et de la hiérarchie vont en effet être bousculés par l'ambition de Zuckerberg, un corps nouveau, désincarné socialement, déjà numérisé.

Un héros numérique

Zuckerberg, self-made-man sans famille ni passé, crée donc Facebook comme l'expression conjointe de sa frustration et de son asociabilité, mais aussi comme une vision prophétique de l'avenir de l'homme. Le film montre son ascension, mais la raconte au moment de sa chute, rattrapé qu'il est par les jumeaux Winklevoss, prototypes d'étudiants sportifs nés avec une cuillère en argent dans la bouche et programmés pour devenir des entrepreneurs, puis par Eduardo Saverin, son meilleur ami et co-inventeur du site, spolié par un contrat vicié. Sorkin orchestre des allers-retours temporels entre les procès et les faits, ce qui conduit à en opacifier la lecture. Mais cette opacité, rien ne la trahit mieux que le visage fermé et l'absence d'émotions de Zuckerberg lui-même (et de son interprète, Jesse Eisenberg, fabuleux). Fincher fait de son héros un être insaisissable, focalisé sur sa réussite, hermétique aux événements. Zuckerberg ne mange pas, ne fume pas, ne baise pas ; son corps n'est que le véhicule de son ambition — exemplairement, il se rend à un rendez-vous d'affaires en robe de chambre… Zuckerberg est le premier homme capitaliste du XXIe siècle, un être de pure surface produit par l'ère numérique, cousin lointain du Robert Graysmith de Zodiac ou de Benjamin Button. Son invention lui ressemble ; dans le film, il est une sorte de clone de sa page Facebook, réduit à un portrait unique et impersonnel, des images sans profondeur de sa vie quotidienne, quelques statuts en guise de répliques… Si lui réussit là où les autres échouent, c'est parce que leurs corps sont encore empêtrés dans le temps d'avant : les Winklevoss et leur approche athlétique de la compétition — dans une scène stupéfiante, la seule entièrement visuelle du film, ils perdent un championnat d'aviron sponsorisé par… Polaroïd ! Saverin et son attitude de commercial pincé, pensant qu'il faut exister physiquement pour exister socialement. Même Sean Parker, le créateur de Napster (très convaincant Justin Timberlake) croit encore dans la flambe, la drogue et le sexe facile du parvenu reaganien, ce qui le perdra. De plus en plus seul, de moins en moins humain, Zuckerberg triomphe à mesure qu'il disparaît. Impossible, dès lors, de ne pas lire The Social network comme une variation contemporaine autour de Citizen Kane. Kane passait sa vie à construire un empire pour s'enfermer à l'intérieur avec ses secrets ; Zuckerberg, incapable de s'adapter au monde, va le dématérialiser pour le reconstruire selon ses règles, et pouvoir vivre à l'intérieur sa névrose intime. Son Rosebud à lui, comme le souligne génialement la dernière image, inoubliable…

The Social network
De David Fincher (ÉU, 2h00) avec Jesse Eisenberg, Andrew Garfield, Justin Timberlake…

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Gone Girl

ECRANS | Film à double sinon triple fond, "Gone Girl" déborde le thriller attendu pour se transformer en une charge satirique et très noire contre le mariage. Et permet ainsi à David Fincher de compléter une trilogie sur les rapports homme / femme après "The Social Network" et "Millenium". Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 octobre 2014

Gone Girl

Dans le commentaire audio de The Game, David Fincher affirme qu’il avait tourné là son dernier film pensé pour le soir de sa « première ». Tournant majeur qui consiste à ne plus vouloir scotcher le spectateur sur son siège par une succession d’effets de surprise, mais à s’inscrire dans un temps plus long où le film gagnerait en profondeur et en complexité, révélant à chaque vision de nouvelles couches de sens. C’est ce qui a fait, en effet, le prix de Fight club, Zodiac et The Social Network. Gone Girl, cependant, a les apparences du pur film de « première » : le calvaire de Nick Dunne, accusé de la disparition de sa femme le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, repose sur un certain nombre de retournements de situations importés du roman de Gillian Flynn qu’il convient de ne pas révéler si l’on veut en préserver l’efficacité. La matière est donc celle d’un bon thriller psychologique : un écrivain raté et falot est transformé en coupable idéal par des médias avides de

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Pixels, codes et signes

ECRANS | Livre / Le titre du court essai (93 pages) de Guillaume Orignac en dit déjà long sur sa thèse : David Fincher ou l’heure numérique. Pas «à» l’heure numérique, (...)

François Cau | Vendredi 13 janvier 2012

Pixels, codes et signes

Livre / Le titre du court essai (93 pages) de Guillaume Orignac en dit déjà long sur sa thèse : David Fincher ou l’heure numérique. Pas «à» l’heure numérique, mais bien «ou» ; pour l’auteur, Fincher a défini les modalités de ce changement de paradigme où le numérique a remplacé l’argentique et l’analogique, et en a fait la matière de ses films sinon leur sujet. Reprenant le cinéma qui l’a marqué, celui des années 70, (Butch Cassidy et le kid, Les Trois jours du Condor, À cause d’un assassinat), il le met à jour grâce aux techniques contemporaines. Pour Fincher, «représenter un monde numérisé, c’est avant tout numériser sa représentation». L’interprétation des signes, grand enjeu du Nouvel Hollywood, devient alors leur simple reproduction (les pages de codes de Zuckerberg, les rébus du Zodiac ou l’appartement Ikea de Fight club). «Fincher ne filme pas les machines, rejetées dans le capharnaüm des technologies passées. Il s’intéresse à la langue qu’elles produisent et au bourdonnement des signes informatiques», écrit Orignac. Fincher utilise ainsi les possibilités offertes par le numérique (notamment en post-production) pour remodeler sans cesse ses images tout en effaçant les tra

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Millénium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes

ECRANS | Avec cette version frénétique du Millenium de Stieg Larsson, David Fincher réussit un thriller parfait, trépidant et stylisé, et poursuit son exploration d’un monde en mutation, où la civilisation de l’image numérique se heurte à celle du photogramme et du récit. Critique et retour sur le premier livre consacré à ce cinéaste majeur. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 13 janvier 2012

Millénium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes

Avant de voir Millenium, il faut d’abord oublier le médiocre (télé)film suédois sorti en 2009, première adaptation du best-seller de Stieg Larsson. Ce n’est pas difficile, tant la mise en scène de David Fincher, impressionnante de fluidité et de rapidité, laisse loin derrière les laborieuses velléités illustratives de Niels Arden Oplev. Mais il faut aussi oublier le livre lui-même, et se comporter comme Fincher et son scénariste Steven Zaillan l’ont fait : doubler le plaisir feuilletonesque créé par une intrigue aux ramifications multiples d’un autre récit, purement cinématographique, qui n’aurait été qu’esquissé par l’auteur entre les lignes de son propre roman. De fait, si on a pu s’interroger un temps sur l’intérêt que Fincher portait à Millénium, et se demander s’il n’allait pas, comme à l’époque de Panic room, s’offrir un exercice de style récréatif avec cette nouvelle version, le générique (comme souvent chez lui) dissipe immédiatement les soupçons : sur une musique hardcore de Trent Reznor, Atticus Ross et Karen O., des corps noirs et liquides comme du plastique fondu s’interpénètrent et se mélangent à des câbles et des circuits électroniques. C’est beau, violent, furieux

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Fincher, 10 ans d’histoire

ECRANS | Analyse / Vilipendé à la sortie de "Fight club", David Fincher est dix ans plus tard acclamé pour les mêmes raisons : sa capacité à créer des héros ambivalents synchrones avec l’ère numérique. CC

François Cau | Vendredi 8 octobre 2010

Fincher, 10 ans d’histoire

Dans Fight club, Edward Norton se retrouvait piégé dans un environnement aseptisé, reflet d’une société de consommation standardisée, made in Ikea, qu’il pulvérisera en s’inventant un double anarchiste et punk ; dans The Social network, Mark Zuckerberg crée un site à travers lequel chacun peut se créer une identité virtuelle, dans laquelle on raconte sa vie, réelle ou fantasmée. Comme une parenthèse ouverte à l’aune des années 2000 et close quelques mois après leur fin, David Fincher a tourné deux films, l’un visionnaire, l’autre récapitulatif, sur le bouleversement majeur de la décennie : l’irruption du virtuel et du numérique comme un événement fondamental. Des rides et des pixels Cinématographiquement pourtant, tout a changé. La furia visuelle de Fight club, avec ses images subliminales, ses plans impossibles qui traversent les corps et les murs, ses décors qui s’animent comme un catalogue vivant, a laissé la place à un cinéma de la parole et des visages, où la direction artistique est toujours aussi remarquable mais nettement moins ostentatoire. Par ailleurs, les effets numériques de Fight club se greffaient sur un film qui non seulement ét

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Sorkin, politique d’un auteur

ECRANS | The Social network n’est pas que le dernier exemple en date des noces fécondes entre Hollywood et les créateurs de l’âge d’or des séries télé. Si Aaron Sorkin (...)

Christophe Chabert | Vendredi 8 octobre 2010

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The Social network n’est pas que le dernier exemple en date des noces fécondes entre Hollywood et les créateurs de l’âge d’or des séries télé. Si Aaron Sorkin s’est fait connaître du grand public en signant À la maison blanche pour NBC, il a fait ses armes en tant qu’auteur dramatique sur les planches de Broadway. Il n’a que 28 ans au moment de la création de sa première pièce, Des hommes d’honneurs, saluée unanimement par la critique et dont il signera l’adaptation cinématographique réalisée par Rob Reiner. Comme tous les grands auteurs anglo-saxons, Aaron Sorkin s’intéresse avant tout aux histoires qu’il raconte et aux enjeux que celles-ci véhiculent, autant qu’à la parole, pourtant vertigineuse, des personnages. À la maison blanche, sa deuxième série après l’inédite Sports night, lui donne toute latitude pour exercer son don de dialoguiste et son goût : en créant une fiction où un Président américain et son administration doivent traverser, grosso modo, les événements qui arrivent réellement à George W. Bush, ses conseillers et ses secrétaires d’état, Sorkin invente une uchronie au long cours, mettant en perspective l’His

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