Une séparation

ECRANS | Avec ce drame empruntant la forme d’un thriller social, Asghar Farhadi dresse le tableau accablant d’une société iranienne grippée par ses contradictions et ses non-dits.

François Cau | Mardi 7 juin 2011

Grande cause défendue par des actrices en robe Chanel dans les prestigieuses cérémonies de festivals internationaux, le cinéma iranien, qu'on se le tienne pour dit, ne brille pas uniquement par ses metteurs en scène muselés, comme en témoigne ce film implacable dans tous ses degrés de lecture. Déjà auteur du formidable À propos d'Elly, Asghar Farhadi parvient de nouveau à se jouer des conventions, des interdits, et des traditions pour offrir un instantané déroutant dans sa forme et son propos de la société iranienne contemporaine.

Tout est posé dès la saisissante intro : Nader et Simin, le couple au cœur de l'intrigue, “négocient“ leur potentiel divorce avec un juge. La scène est filmée en plan-séquence, du point de vue de l'auditeur – les acteurs, troublants de naturel, s'adressent du coup à la caméra. Le procédé passe encore un cran lorsque Simin évoque ce qui la pousse à vouloir quitter le pays, parlant de « la situation ». « Quelle situation ? » lui répond-on, et Simin de traduire dans le silence qui suit tout ce que les discours “concernés“ peinent à effleurer.

La lutte déclasse

Ce prologue puissant n'est que l'installation des drames à venir. Suite au départ de sa femme, Nader engage Razieh, une aide domestique, pour s'occuper de son père atteint d'Alzheimer. En retrouvant un jour ce dernier à terre, attaché au radiateur, Nader congédie brutalement Razieh en la poussant hors de chez lui. La jeune femme est admise à l'hôpital : elle vient de perdre l'enfant qu'elle portait, déclenchant la fureur de son époux vis-à-vis de son ancien employeur. Et la tension, nourrie par des coups de sang et incompréhensions dévorantes entre ces couples de classes différentes, de croître dans des proportions incontrôlables.

Dans ce sinistre imbroglio, Asghar Farhadi ne prend jamais clairement de parti, mais s'attache à tous ses personnages. Jouant du paradoxe entre un scénario extrêmement rigoureux et une mise en scène alerte, le réalisateur multiplie les perspectives pour mieux construire un suspense de plus en plus étouffant, rythmé par des allers-et-venues chez les représentants de l'ordre. L'important n'est pas tant d'établir telle ou telle culpabilité, mais d'inscrire ces troubles dans un contexte dictant, par son poids aliénant évoqué entre les lignes mais présent comme un personnage à part entière, chacune de leurs réactions. Un véritable tour de force, d'une intelligence et d'une subtilité rares, qui laisse le spectateur KO.

Une séparation
D'Asghar Farhadi (Iran, 2h03) avec Leila Hatami, Peyman Moadi…

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"Pig" : ironie d’Iran

ECRANS | de Mani Haghighi (Irn, 1h48) avec Hasan Ma'juni, Leila Hatami, Leili Rashidi…

Vincent Raymond | Mardi 4 décembre 2018

Réalisateur iranien en panne de tournage et condamné à la pub, Hassan Kassami en a gros sur l’ego : un tueur en série s’attaque à ses prestigieux confrères, les décapitant après les avoir occis. Hassan en viendrait presque à provoquer le dément pour être rassuré sur son statut… Cas de conscience, Trois visages, La Permission et maintenant Pig… L’année qui s’achève aura décidément été particulièrement faste du côté du cinéma iranien qui, pour des raisons aisément compréhensibles, se trouve plutôt cantonné dans des formats réalistes – qu’il s’agisse de fictions ou de documentaires. La proposition du réalisateur Mani Haghighi tranche, si l’on ose, avec la tonalité habit

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"Everybody knows" : Asghar Farhadi à la recherche de ce qui nous liait

ECRANS | Sous le délicieux présent transperce le noir passé… Le cinéaste iranien Asghar Farhadi retourne ici le vers de Baudelaire dans ce thriller familial à l’heure espagnole où autour de l’enlèvement d’une enfant se cristallisent mensonges, vengeances, illusions et envies. Un joyau sombre porté par Penélope Cruz et Javier Bardem, en compétition à Cannes.

Vincent Raymond | Mardi 8 mai 2018

Comme le mécanisme à retardement d’une machine infernale, une horloge que l’on suppose être celle d’une église égrène patiemment les secondes jusqu’à l’instant fatidique où, l’heure sonnant, un formidable bourdonnement précipite l’envol d’oiseaux ayant trouvé refuge dans le beffroi. C’est peut dire que l’ouverture d’Everybody knows possède une forte dimension métaphorique ; sa puissance symbolique ne va cesser de s’affirmer. Installée au sommet de l’édifice central du village, façon nez au milieu de la figure, cette cloche est pareille à une vérité connue de tous, et cependant hors des regards. Elle propage sa sonorité dans les airs comme une rumeur impalpable, sans laisser de trace. Battant à toute volée sur une campagne ibérique ensoleillée, telle une subliminale évocation de l’Hemingway période espagnol, cette cloche rappelle enfin de ne « jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour [soi]“. Pour l’illusion du bonheur et de l’harmonie, également, dans laquelle baignent Laura (Penélope Cruz) et ses enfants, elle qui revient en Espagne pour assister au mariage de sa sœur. Et retrouver sa famille : d’anciens

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"Le Client" d'Asghar Farhadi : justice est défaite

ECRANS | Un homme recherche l’agresseur de son épouse en s’affranchissant des circuits légaux. Mais que tient-il réellement à satisfaire par cette quête : la justice ou bien son ego ? Asghar Farhadi, réalisateur des fameux " Une séparation" et "À propos d'Elly", compose un nouveau drame moral implacable, doublement primé à Cannes.

Vincent Raymond | Lundi 7 novembre 2016

Devant déménager en catastrophe, Rana et Emad se voient proposer par leur confrère comédien Babak l’appartement tout juste récupéré d’une locataire "compliquée". Mais à peine dans les lieux, Rana est agressée par un étrange visiteur nocturne, pensant avoir affaire à la précédente résidente – une prostituée. Blessé dans son orgueil, Emad traque le coupable… Moins oublié en apparence que Mademoiselle de Park Chan-wook au palmarès du dernier festival de Cannes, Le Client fait figure en définitive de grand perdant, tout en étant le film le plus lauré. Il a ainsi décroché deux très belles récompenses, le prix du scénario et celui d’interprétation masculine pour Shahab Hosseini. Nul besoin d’être grand clerc pour en déduire qu’une bonne histoire bien jouée promet pourtant un plus grand film encore, surtout signée par l’auteur de films comme Une séparation

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Le Passé

ECRANS | Pour son premier film tourné hors d’Iran, Asghar Farhadi prouve à nouveau qu’il est un des cinéastes importants apparus durant la dernière décennie. Mais ce drame du non-dit et du malentendu souffre de la virtuosité de son auteur, un peu trop sûr de son talent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 18 mai 2013

Le Passé

Il n’aura pas fallu longtemps à Asghar Farhadi pour devenir la star du cinéma d’auteur mondial. Découvert par les cinéphiles avec le très fort A propos d’Elly, puis couvert de récompenses — ours d’or, césar, oscar — et adoubé par le grand public pour Une séparation, le voilà qui quitte son Iran natal pour tenter l’aventure en français dans le texte avec Le Passé. Il faut rappeler ce qui a fait la force du cinéma de Farhadi : une vision inédite des classes moyennes iraniennes, dont les cas de conscience exposés dans des récits puissants et brillamment construits avaient quelque chose d’universel, et que le cinéaste parvenait à faire vivre grâce à des mises en scènes tendues comme des thrillers. Le Passé peut d’abord  se regarder comme un grand jeu des sept erreurs : qu’est-ce qui reste du Farhadi iranien dans sa version française, et qu’est-ce qui s’en écarte ? La classe moyenne est toujours au centre du récit, mais comme une donnée presque routinière, et le choc des cultures entre un mari iranien et sa femme française, qui plus est vivant avec un nouvel amant d’origine algérienn

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À propos d’Elly

ECRANS | Le cinéma iranien n’en finit plus de surprendre : tendue comme un thriller, cette chronique d’une disparition signée Asghar Farhadi frappe par sa liberté de ton et de forme.

Christophe Chabert | Vendredi 4 septembre 2009

À propos d’Elly

Il y a quelques semaines ressortait le très beau Picnic at hanging rock de Peter Weir. Le souvenir du film revient en mémoire à la vision d’À propos d’Elly, tant tous deux se structurent autour d’un black out qui est aussi un point de bascule. Chez Weir, des adolescentes disparaissaient dans des montagnes menaçantes lors d’une ballade scolaire un jour de Saint-Valentin ; dans le film d’Asghar Farhadi, c’est une jeune femme, Elly, qui va s’évaporer lors d’un week-end en bord de mer avec des étudiants en droit. Plus que les raisons de ce «départ» (accident ? Fugue ? Enlèvement ?), ce sont ses conséquences chez ceux qui restent qui intéressent les deux cinéastes : comment un groupe doit affronter la brutale révélation de ce qui le fonde, lâchetés et réflexes de classe inclus. Ivre de liberté Dans le film, Elly est belle et, pour ceux qui l’ont invitée à cette virée festive, libre. Parfaite donc pour la caser avec Ahmad, qui rentre d’Allemagne où il vient de divorcer. La peinture de cette jeunesse insouciante, loin de Téhéran, s’épanouissant entre blagues machistes, jeux de vacances et repas arrosés, est déjà en soi une surprise : ce

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