Contagion

ECRANS | Un virus mortel se répand sur la surface de la planète, provoquant paranoïa, actes de bravoure et moments de lâcheté. Dans une mise en scène à l’objectivité scrupuleuse, Steven Soderbergh signe un thriller inquiétant et implacable. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 4 novembre 2011

Photo : 2011 WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.


Contagion commence au «jour 2» de la maladie, par une scène anodine. Une executive woman de retour d'Asie prend un verre dans un aéroport avant de retrouver le foyer familial. Elle est le patient zéro d'un nouveau virus, fulgurant et mortel, et elle l'a déjà répandu à Hong-Kong, en Chine, à Chicago… Steven Soderbergh ne cache rien du désastre à venir : en quelques inserts sur des poignées de portes, des cacahuètes, un verre, il isole déjà tous les vecteurs de la contagion. Et rajoute un détail troublant : la jeune femme est aussi adultère. On craint un temps la concomitance des deux événements : le virus comme une expiation de cette «faute». Fausse piste : dans Contagion, tous les dogmes sont mis à mal par la panique qui s'empare des populations. Pour faire ressentir cette panique, il fallait un vrai coup de force narratif : le patient zéro, pourtant interprété par une actrice célèbre, décède dans les dix premières minutes. Le spectateur sait alors que rien ne viendra le rassurer et sûrement pas les grands principes hollywoodiens. Tous les personnages, à tout moment, peuvent y passer.

Un film de peur(s)

Fort de cette angoisse-là, Soderbergh peut alors promener son récit à travers les enjeux complexes que le virus fait naître. L'éclosion d'une théorie du complot qui se répand sur internet, la différence de traitement entre pays riches et pays pauvres, l'implication ambivalente des laboratoires dans la fabrication d'un vaccin… À chacun de ses thèmes répond un personnage que le cinéaste ne cherche jamais à rendre exemplaire. Ainsi du blogueur joué par Jude Law, qui ajoute de la panique à la panique par ses allégations paranoïaques, mais soulève aussi des questions pertinentes. L'intégrité sans faille du projet, son pessimisme fondamental trouve dans la mise en scène un relais naturel. Les images du film ont elles aussi l'air malades, baignant dans une lumière glaciale, avec des mouvements d'appareil aussi mécaniques que ceux des caméras de surveillance et une production design captant le réalisme terne des situations. Soderbergh cherche une objectivité absolue dans sa réalisation ; seul le montage et la musique technoïde de Cliff Martinez impulsent un rythme de thriller à un film refusant constamment le spectacle pour le spectacle. En cela, il invente un cinéma au diapason du monde contemporain, de sa rapidité et de son inquiétude.

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"Logan Lucky" : un Steven Soderbergh petit bras

ECRANS | de Steven Soderbergh (E.-U., 1h58) avec Channing Tatum, Adam Driver, Seth MacFarlane…

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

Les frères Logan sont des poissards, Clyde (qui a perdu son avant-bras à l’armée) en est persuadé. Bien que récemment viré et divorcé, son aîné Jimmy n’y croit pas et lui propose un casse d’autant plus ardu à accomplir qu’ils doivent compter sur Joe Bang, un braqueur… incarcéré. Heu ? Face à l’affiche, il y a de quoi baver : Steven Soderbergh réunit James Bond, la petite-fille d’Elvis, Kylo Ren et Magic Mike pour exploser le coffre-fort, non pas d’un casino au Nevada, mais d’un circuit de course automobile en Caroline du Nord. Il a beau translater son intrigue dans un État moins proche de l’Idaho, et la saturer de bras cassés (ou amputés), cette énième resucée auto-parodique de Ocean’s Eleven ne casse malheureusement pas trois pattes à un canard. Certes, il y a des crétins à la "frères-Coen", un portrait affligeant de la classe infra-moyenne et de l’Amérique profonde, mais on sent Tonton Steven tourner sur la réserve, sans forcer son talent, tout à la joie d’être avec ses potes. Si ça lui fait plaisir, pourquoi pas, mais quelle frustration pour le public ! Imagine-t-on se rendre dans un restaurant gastronomique pour se faire servir u

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Ma vie avec Liberace

ECRANS | Pour ses adieux au cinéma, Steven Soderbergh relate la vie du pianiste excentrique Liberace et de son dernier amant, vampirisé par la star. Magistralement raconté, intelligemment mis en scène et incarné par deux acteurs exceptionnels. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 12 septembre 2013

Ma vie avec Liberace

Tout ce qui brille n’est pas or. Pour Liberace, pianiste virtuose et showman invétéré, c’est surtout le strass qui doit briller, en mettre plein la vue au point d’entraîner une étrange cécité chez ses fans. Lorsque Scott Thorson découvre son spectacle et l’enthousiasme du public straight et âgé qui le regarde, il se demande : « Comment peuvent-ils aimer un truc aussi gay ? » Son compagnon lui répond qu’ils ne veulent pas voir ce qui pourtant saute aux yeux. En cela, Liberace est autant un formidable personnage qu’un pur produit de son époque : du queer criard qui se terminera dans un grand crash larmoyant. La beauté du dernier film de Steven Soderbergh, c’est qu’il fonctionne sur le même type de santé paradoxale : le scénario de Richard LaGravenese est un modèle de storytelling, plein de verve et de répliques cinglantes, mais il explore les facettes les plus sombres de Liberace. Quant à la mise en scène, elle capte le kitsch scintillant qui constitue l’univers domestique du pianiste, avant d’en révéler la dimension cauchemardesque, à l’image de cette moumoute qui, une fois retirée, fait apparaître un visage soudain monstrueux. Triste e

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Effets secondaires

ECRANS | Dans l’étourdissant sprint de sa prétendue fin de carrière, Steven Soderbergh marque le pas avec ce thriller psy qui ne retrouve que partiellement le charme de ses dernières réalisations, un peu écrasé par un script qui ne laisse que peu de place aux expérimentations de la mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 7 avril 2013

Effets secondaires

Pourquoi, depuis Contagion, le cas Soderbergh s’est-il remis à nous intéresser, au point d’en faire un des cinéastes majeurs de ces dernières années ? Pas seulement parce que le bougre, pas à un paradoxe près, tournait à une vitesse folle des films qui affichaient un appétit de cinéma dément, tout en clamant à qui voulait l’entendre qu’il allait mettre fin à sa carrière… Aussi parce que Soderbergh semblait avoir trouvé ce qu’il cherchait depuis longtemps : une remise systématique sur le métier de son rôle de metteur en scène, cherchant à chaque nouvelle œuvre une forme différente pour enrichir des scripts souvent maigres, répondant à des codes dont il prenait soin de s’écarter. Du flux d’images mondialisées de Contagion au grand écart entre la chronique réaliste et le pur film chorégraphique de Magic Mike, en passant par les combats en temps réel et en plans larges de Piégée, c’était toujour

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Magic Mike

ECRANS | Au seuil d’une retraite annoncée, Steven Soderbergh met le turbo et enchaîne les films marquant un réel accomplissement artistique, transcendant les genres et les sujets — ici, la chronique d’une poignée de strip-teaseurs en Floride — par une alliance parfaite entre réalisme et stylisation. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Jeudi 16 août 2012

Magic Mike

Début juillet, Piégée (Haywire) avait confirmé la santé actuelle de Steven Soderbergh, à la fois prolifique (un film tous les quatre mois en moyenne) et d’une grande liberté face aux matériaux pourtant mineurs qu’on lui refourguait. Dans ce thriller d’espionnage au féminin, il prenait à contre-pied tous les codes et les figures de style canonisés par la franchise Jason Bourne en laissant l’espace et le temps aux scènes d’action pour se déployer dans un réalisme scrupuleux et pourtant totalement cinégénique. Piégée, c’est la rencontre parfaite entre un réalisme documentaire (Gina Carano, l’héroïne, était une authentique championne d’arts martiaux) et une stylisation constante dont Soderbergh assure la maîtrise à tous les niveaux, à la fois chef-opérateur et monteur de ses films. Cet accomplissement, déjà en germe dans The Informant ou Contagion, et dont le brouillon raté était les deux volets du

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«J’ai cessé de modifier la réalité»

ECRANS | Rencontre avec Steven Soderbergh. Propos recueillis par CC

François Cau | Vendredi 4 novembre 2011

«J’ai cessé de modifier la réalité»

Vous avez voulu faire de "Contagion" un film réaliste et sombre. Comment y êtes-vous parvenu ?Steven Soderbergh : La première règle, c’était de ne pas aller dans des endroits où nos personnages n’avaient pas été. On ne pouvait pas raccorder sur Mexico ou Johannesburg, et montrer une bande de figurants mourir alors qu’on ne les a jamais vus auparavant à l’écran. C’est le genre de choses que l’on voit dans les films catastrophe. Cela force à trouver des solutions où les personnages vivent des situations qui suggèrent une échelle plus grande. L’autre règle, c’était de ne pas donner aux effets physiques de la maladie des formes trop improbables, comme du sang qui coule des yeux. Il fallait que ça corresponde à ce que nous imaginions du virus : une rapide et massive dégradation du cerveau. Le film montre comment un virus moderne voyage, mais aussi comment l’information et les images voyagent parfois plus vite que ce virus…Oui, beaucoup plus vite ! C’est effrayant et c’est ce que nous avons découvert avec l’épidémie d’H1N1, qui s’est produite pendant qu’on travaillait sur le premier jet du scénario. Nous en discuti

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The Informant !

ECRANS | Drôle de film à défaut d’être un film drôle, le nouveau Soderbergh raconte l’escroquerie (moyenne) d’un Américain (moyen) au cœur d’un monde si rigide qu’il est incapable de gérer l’ingérable. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 1 octobre 2009

The Informant !

Pour saisir en quoi The Informant ! est un film curieux, le plus intéressant signé par son auteur depuis Bubble, il convient de faire une petite comparaison avec le Burn after reading de Joel et Ethan Coen. Alors que les frangins propulsaient dans les hautes strates du pouvoir américain une bande d’idiots aveuglés par leurs ambitions dérisoires, et mettaient en scène cette screwball comedy avec des accents de tragédie, Soderbergh fait ici rigoureusement l’inverse. Le générique du film est un hommage au très sérieux Klute de Pakula, et la tonalité de l’image, aux lumières baveuses et aux cadres lâches, rappelle le cinéma de Sidney Lumet. Globalement, l’aventure incroyable mais vraie de Mark Whitacre, chimiste travaillant au fin fond de l’Illinois sur la production industrielle de maïs, pourrait à l’écran ressembler à un pur drame de la mythomanie. Whitacre décide de donner un coup de pouce à l’ascenseur social en montant un gigantesque bobard dont on a du mal à définir où il commence et surtout, où il était censé finir. Américain moyen (Matt Damon avec sa bedaine et sa moustache en fait une sorte d’Homer Simpson !) à l’environnement mou — il aime les romans de Michael Crichton, i

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