Elena

ECRANS | D’Andreï Zviaguintsev (Russie, 1h49) avec Nadejda Markina, Andreï Smirnov…

François Cau | Vendredi 2 mars 2012

Elena était femme de ménage mais a fini par se marier avec son employeur. Leur demeure bourgeoise figure une Russie hors du temps, figée, loin des temps présents. Et soudain, boum ! Elena sort, prend le métro et se retrouve de plain-pied avec le Moscou d'aujourd'hui. C'est un choc, que la mise en scène intensifie par des plans plus courts et la musique sérielle de Philip Glass, judicieusement employée. Le film prend alors son envol et ne redescendra plus des hauteurs. Le nœud du drame se met en place, une fracture sociale que seuls les allers et venus d'Elena empêchent d'éclater au grand jour. Il y a du génie dans la manière dont Zviaguintsev fait basculer le récit : un plan fulgurant où un accident se produit l'air de rien, une conversation entre gens distingués qui vire au règlement de compte social et enfin, un climax en trompe-l'œil, dont le calme à l'image ne doit pas masquer l'incroyable violence politique. Car pour l'auteur, les deux mondes (les puissants arrogants et les pauvres revanchards) ne se feront jamais de cadeaux. Il choisit donc l'impensable : le crime comme moyen ultime de redistribution des richesses. Et le châtiment ? À d'autres… Zviaguintsev préfère rester cinéaste jusqu'au bout, et braquer sa caméra sur un personnage secondaire le temps d'une baston hallucinante au crépuscule et en plan-séquence. Elena est un modèle de film libre.
Christophe Chabert

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Benni" : l'enfance de l'art

Cinéma | Le confinement a failli réduire la période d’exploitation de ce film allemand à quelques jours seulement. Ouf ! Notre coup de cœur du moment, dans la lignée du premier des Truffaut, est à nouveau à l’affiche.

Vincent Raymond | Mardi 23 juin 2020

Benni, 9 ans et quelque, a un passé traumatique et une mère défaillante qui la font sombrer dans des crises d’une incoercible violence à la moindre contrariété. Ayant déjà usé toutes les patiences et solutions des services sociaux, elle trouve en Micha, son assistant de vie scolaire, un possible espoir… Des hurlements à déchirer cœur et tympans, une rage indicible ancrée au plus profond des tripes ; des poings, des pieds prêts à voltiger en tout sens si par malheur quelqu’un d’autre que sa mère lui touche le visage et de trop brèves accalmies… L’existence de Benni, criarde jusque dans ses vêtements, ressemble à un sismogramme bondissant sans cesse de crête en crête, où chaque crise est suivie d’un black out cotonneux hanté de flashes roses, souvenirs-refuges, limbes de la vie d’avant de cette gamine affamée d’une mère dépassée. Souvent éprouvant parce qu’il montre une succession d’impasses éducatives et affectives, parce qu’il présente des faux-espoirs ou des situations de danger pour Benni ou pour son entourage, parce qu’il rend visible l’absence de solutions de prise en charge

Continuer à lire

"Face au vent" : retour aux souffles

ECRANS | De Meritxell Colell (Esp-Arg-Fr, 1h40) avec Monica Garcia, Concha Canal, Elena Martín…

Vincent Raymond | Mardi 4 juin 2019

Chorégraphe et danseuse à Buenos Aires, Monica apprend par téléphone la maladie de son père. Le temps de rentrer en Espagne, celui-ci est mort. Décidant de demeurer sur place pour aider sa mère âgée à accomplir diverses formalités, elle renouera avec son passé et les siens… L’argument du "retour de l’enfant prodigue" n’est pas neuf ; et s’il a donné naissance à bien des variations, il contient souvent les mêmes éléments : la réconciliation sur le tard avec la parentèle ayant été à l’origine du départ – pour cause de rejet, d’indifférence ou de honte (celle-ci pouvant être éprouvée par l’enfant, rêvant d’une destinée loin de sa modeste extraction). Bien souvent encore, ces thématiques sont teintées d’autobiographies et traitées dans des premières œuvres. Espagnole exilée pour ses études en Argentine, Meritxell Colell qui signe ici son premier long de fiction coche au moins deux items. Mais c’est évidemment la manière dont elle habille cette trame qui importe ; en l’occurrence les retrouvailles sensuelles de son héroïne avec la terre de son enfance, et notamment cet élément puissant qu’est le vent. Au gré des saisons, face aux bourrasques du p

Continuer à lire

"The Dead Don't Die" : comme un petit goût de reviens-y-pas pour Jim Jarmusch

ECRANS | Quelle mouche a piqué Jim Jarmusch (ou quel zombie l’a mordu) pour qu’il signe ce film ni série B, ni parodique, ni sérieux ; ni rien, en fait. Prétexte pour retrouver ses copains dans une tentative de cinéma de genre, ce nanar de compétition figure dans celle de Cannes 2019 dont il a effectué en sus l’ouverture.

Vincent Raymond | Mercredi 15 mai 2019

Centerville, États-Unis. Depuis la fracturation des Pôles, la terre est sortie de son axe et de drôles de phénomènes se produisent : la disparition des animaux ou l‘éveil des macchabées qui attaquent la ville. Au bureau du shérif Robertson, on commence à lutter contre les zombies… Certes oui, l’affiche de The Dead Don’t Die vantant son « casting à réveiller les morts » a de la gueule. Mais empiler des tombereaux de noms prestigieux (Bill Murray, Tilda Swinton, Adam Driver, Selena Gomez, Steve Buscemi, Chloë Sevigny, Danny Glover...) n’a jamais constitué un gage de qualité, ni garanti de provoquer le tsunami de spectateurs escompté par les producteurs. Voyez les cimetières, où l’on trouve pourtant la plus forte concentration de génies au mètre carré (et une proportion non négligeables de sinistres abrutis) : outre les taphophiles, ils ne rameutent guère les foules. Blague à part, cette affiche reproduisant luxueusement celle plus brute de décoffrage de La Nuit des Morts-Vivants (1968) annonce d’emblée la couleur : Jim Jarmusch vient rejouer la partition du classique horrifique de Geor

Continuer à lire

"In My Room" : seul au monde, Deutschland

ECRANS | De Ulrich Köhler (All, 2h) avec Hans Löw, Elena Radonicich, Michael Wittenborn…

Vincent Raymond | Mardi 8 janvier 2019

Cadreur un brin irascible et je-m’en-foutiste, sans attache amoureuse, Armin semble avoir prolongé son adolescence. Un lendemain de cuite, il s’éveille dans un monde où l’humanité s’est étrangement évanouie. Il va devoir vivre en étant le dernier des hommes. Mais pas des Hommes. Largement repris depuis Daniel Defoe, le thème du naufragé a donné lieu à bien des variations insulaires, la taille de l’île variant de l’atoll à la planète – coucou Matt Damon. Si d’ordinaire la question de la survie du malheureux survivant se pose comme la priorité cardinale, elle s’évacue ici très rapidement dès lors que l’on a intégré que ledit survivant se trouve tout sauf malheureux du sort qui lui est échu : l’éradication de ses congénères tient davantage pour ce misanthrope inavoué d’un rêve libératoire ou d’un accomplissement que d’une punition. Quant à sa subsistance, elle est assurée par les ressources désormais surabondantes d’une Terre édénique, même pas convoitées par quelque zombie ou opposant à cet idéal rousseauiste. En clair, Armin se trouve comme le prétend un dicton allemand : « Wie G

Continuer à lire

"Silvio et les autres" : l’Italie à sa botte

ECRANS | de Paolo Sorrentino (It-Fr, 2h38) avec Toni Servillo, Elena Sofia Ricci, Riccardo Scamarcio…

Vincent Raymond | Mardi 30 octobre 2018

Sergio, petit escroc provincial, cherche à s’attirer les faveurs de Berlusconi afin de monter en gamme dans le bizness. S’il dispose des atouts nécessaires (de jeunes femmes), il lui faut trouver la connexion idoine. Au même moment, dans sa villa, l’ex "Cavaliere" se prépare à revenir au pouvoir. La première séquence montre un agneau innocent entrant par mégarde dans la demeure de Berlusconi. Fatale erreur : fasciné par la télévision diffusant un jeu quelconque, il s’écroule raide, traîtreusement pétrifié par la climatisation glaciale, aussi sûrement que par une œillade de Méduse. Malheur à tous ces Icare et Sémélé ayant désiré approcher leur divinité : leur chute sera à la hauteur de leur orgueil. Cette ouverture en forme de parabole résume tellement bien le propos du film qu’on se demande, un peu inquiets, si ce qui suit peut être du même niveau. Même si le cinéaste italien Paolo Sorrentino (La Grande Bellezza,

Continuer à lire

"Nobody's Watching" : paumé dans la Grosse Pomme

ECRANS | de Julia Solomonoff (Arg-Col-Br-ÉU-Fr, 1h41) avec Guillermo Pfening, Elena Roger, Rafael Ferro…

Vincent Raymond | Mardi 24 avril 2018

Comédien dans une série télé, Nico a plaqué l’Argentine du jour au lendemain pour tenter de percer à New York. Et ainsi s’éloigner d’une relation amoureuse toxique avec son producteur. Mais aujourd’hui, créchant à droite et à gauche, il galère en accumulant les petits jobs au noir… Ce portrait doux-amer d’un personnage à la poursuite d’une chimère (réussir à New York) n’est pas exempt de charme ; il en faut pour masquer la vérité d’une situation rongée au fil des saisons par la précarité, les désenchantements et la nécessité d’avaler des concessions. En définitive, Nico exerce davantage ses talents de comédien lorsqu’il doit simuler pour ses proches une situation florissante – ou, à tout le moins, prometteuse. Nobody’s Watching ("personne ne regarde") se révèle autant un constat qu’une mise en garde à son attention : qu’il soit devant la caméra de la supérette où il subtilise de quoi manger ou en concurrence avec d’autres comédiens, Nico semble invisible dans cette grande cité. Tout semble lui contester sa place, voir son identité – tel ce responsable de casting qui lui refuse, parce qu’il est blond, de participer à une audition pour

Continuer à lire

Une lueur dans le noir avec Helena Hauff

Soirée | La DJ et productrice hambourgeoise sera samedi 14 avril à la Belle électrique. Et c'est une excellente nouvelle.

Damien Grimbert | Mardi 3 avril 2018

Une lueur dans le noir avec Helena Hauff

On a beau râler devant le retour de plus en plus systématique au line-up des grosses soirées grenobloises d’artistes déjà programmés auparavant, on va faire une exception pour Helena Hauff, de passage samedi 14 avril à la Belle électrique (aux côtés notamment de la légende locale The Hacker). Déjà parce qu’elle n’est venue qu’une fois, il y a deux ans et demi, devant un public relativement confidentiel comme elle n’avait pas encore atteint la notoriété dont elle bénéficie aujourd’hui. Ensuite parce que son set, mélange à la fois éclectique et incroyablement cohérent de techno âpre et abrasive, d‘électro old school de Détroit, de sonorités acid et de vieilleries industrielles, cold-wave, post-punk et italo-disco, nous avait passablement subjugués. Enfin parce que le nouvel album de la jeune DJ/productrice de Hambourg (Have You Been There, Have You Seen It, sorti en 2017 sur Ninja Tune) est tout aussi réussi que ses précédentes sorties plus underground, tout en marquant une transition vers des horizons musicaux plus alambiqués, intrigants et subtils, qu’on a hâte de redécouvrir sur une sono digne de ce nom.

Continuer à lire

Lettre de Cannes #1

Festival de Cannes 2017 | Où j'ai vu des portiques de sécurité, un film très noir et très fort de Zviaguintsev, et un beau film premier degré de Todd Haynes.

Christophe Chabert | Vendredi 19 mai 2017

Lettre de Cannes #1

Cher Petit Bulletin, M'y voici de nouveau, au soleil de Cannes, pour y humer l'air du temps cinématographique et y humer l'air tout court d'une Côte d'Azur désormais meurtrie par trop de jardinières géantes décourageant badauds et camions de se rencontrer en une étreinte assassine. Le Festival de Cannes fête son 70e anniversaire en étalant à son générique les noms de ses chers cinéastes disparus et en transformant chaque avant-projection en une vaste zone de sécurité pour aéroport : déposons donc quatre fois par jour nos clés, portefeuilles et téléphones avant de franchir de peu esthétiques portiques magnétiques ; ouvrons nos sacs pour en supprimer tout élément dangereux, à commencer par la crême solaire en tube, nous laissant ainsi plus de chances de mourir d'un mélanome que d'un attentat terroriste — pléonasme assumé. Ainsi, l'honneur est sauf car, comme disait Claudette Colbert dans La Huitième femme de Barbe-Bleue, avec l'accent français s'il vous plait : "Don't blame it on the Riviera". De plus, entre le moment où j'ai récupéré mon accréditation et celui où le festival a été officiellement déclaré ouvert, s'est produit un élément d'amp

Continuer à lire

Grenoble : les bons plans des Mondaines

Auteures invitées | Les oiseaux chantent, le soleil brille de mille feux, et les envies de sortie reprennent de plus belle. C’est enfin le printemps ! Pour profiter un max des plaisirs grenoblois, nous, l’équipe des Mondaines qui dévoilons chaque semaine sur notre blog les spots les plus tendances de notre ville, vous avons concocté un street-parcours validé à 100% afin de rendre votre journée PAR-FAITE ! Mode, déco, food, détente… Vous nous suivez ?

Mary et Noemi, co-fondatrices des Mondaines | Mardi 25 avril 2017

Grenoble : les bons plans des Mondaines

Le Brunch ultime : Point Bar C’est bien connu, pour avoir des forces, un bon petit-déjeuner est de rigueur ! Voici une adresse incontournable, nichée dans le si mignon quartier des Antiquaires : le Point Bar, que notre équipe a testé, re-testé et approuvé à chaque fois ! Petit-déjeuner gourmand la semaine, brunch dévoré le week-end, le tout saupoudré d’une sacrée dose de bonne humeur amenée par Violaine et Laura, deux copines passionnées par la Good Food. Pour ne donner que quelques exemples, vous pourrez y déguster des saveurs d’ici comme les œufs à la coque et leurs mouillettes de beurre salé, le muesli maison et son lait froid ou encore le saumon délicieusement fumé, mais aussi des goûts d’ailleurs comme le filet mignon à la cacahuète et aux épices ou les tartines de houmous. Mais psssst, conseil d’amies : pensez à réserver, surtout le week-end pour le brunch ! Point Bar, 31 rue Servant Helena et Moi, les belles matières pour des vêtements de qualité

Continuer à lire

Helena Hauff, projet chaos au festival Jour & Nuit

MUSIQUES | Zoom sur l'une des têtes d'affiche du festival, qui se produira vendredi 9 septembre au club secret du Palais des sports.

Damien Grimbert | Mardi 6 septembre 2016

Helena Hauff, projet chaos au festival Jour & Nuit

Tête d’affiche de la première nuit du festival Jour & Nuit, Helena Hauff n’oscille pas forcément dans un registre radicalement nouveau. Cette techno sombre, brute et abrasive, teintée de pulsations industrielles, d’électro de Detroit, de mélodies synthétiques, de sonorités acid et d’influences cold-wave et italo-disco, on l’a déjà entendue chez d’autres, mais rarement dispensée avec une telle force de conviction. Originaire de Hambourg et figure récurrente des soirées interlopes du club Golden Pudel, centre névralgique de la scène underground de la ville, la jeune Allemande a vu sa carrière exploser en l’espace de quelques années. Une carrière pourtant construite sur des valeurs diamétralement opposées à celles actuellement en cours dans la scène électronique mondiale : à rebours du fonctionnalisme et de la seule quête d’efficacité, Helena Hauff défend en effet une techno sauvage, crue, pulsionnelle et indisciplinée, où l’intensité et la puissance d’évocation règnent en seuls maîtres à bord. Quitte à déstabiliser l’auditeur et

Continuer à lire

Le Souffle

ECRANS | D’Alexander Kott (Russie, 1h37) avec Elena An, Karim Pakachakov…

Christophe Chabert | Mardi 9 juin 2015

Le Souffle

Face au Souffle, on pense spontanément à un autre film venu de l’Est : La Terre éphémère, sorti en fin d’année dernière et hélas trop peu vu. Alexander Kott, comme George Ovashvili, situe son film dans un bout de terre abandonnée (une maison branlante, un arbre, un lit qui sert de banc et le désert partout autour) où vivent un père et sa fille, très belle et saisie à l’âge de ses premiers émois. Deux garçons lui tournent autour, un Kazakh et un Russe, et de mystérieux militaires font irruption dans ce no man’s land sans qu’on sache précisément pourquoi. La comparaison ne s’arrête pas à l’intrigue : elle est aussi dans le dispositif formel, où l’absence totale de dialogues et le choix d’une sidération visuelle permanente s’équilibrent constamment. De chaque plan émane une spectaculaire beauté, la lumière, les compositions et les positions des acteurs créant une harmonie absolue. Il y a bien sûr un risque, que La Terre éphémère contournait par un sens solide de la dramaturgie : celui de tomber dans l’exercice de style contemplatif, de compiler

Continuer à lire

Leviathan

ECRANS | De la farce noire à la tragédie en passant par le polar mafieux, Andreï Zviaguintsev déploie un étourdissant arsenal romanesque pour faire le portrait d’une Russie gangrenée par la corruption, où sa mise en scène atteint un point de perfection vertigineux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 septembre 2014

Leviathan

Quelque part, dans un bout de Russie oubliée de tout, se joue un drame minuscule aux échos majuscules. Kolia vit avec sa seconde femme et son fils au bord de la mer de Barents, dans une vieille maison que convoite le maire de la ville. Condamné à être expulsé, il fait appel à un avocat moscovite pour tenter d’infléchir la décision de la justice. Comme dans un western, cet étranger débarque en territoire inconnu et sa présence va bouleverser une micro-société déjà divisée, précipitant la tragédie tout en révélant les mœurs du pouvoir local. Sujet ô combien politique qu’Andreï Zviaguintsev va aborder par d’imprévisibles ruptures de ton. Lui, le cinéaste austère et grave du Retour et d’Elena, choisit de traiter toute la première partie comme une farce noire où les personnages, régulièrement imbibés de vodka, sont comme les reflets tordus et hilarants de la Russie éternelle, celle de Tchekhov ou de Mikhalkov, dont Leviathan

Continuer à lire

L’âme russe amère de Zviaguintsev

ECRANS | Événement de cette rentrée cinéma, "Leviathan" place Andreï Zviaguintsev en orbite dans la galaxie des grands cinéastes mondiaux. Son œuvre, encore brève – quatre films – a évolué avec son pays d’origine, la Russie, dont il est aujourd’hui le critique le plus cinglant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 septembre 2014

L’âme russe amère de Zviaguintsev

En 2003, son entrée en cinéma fut fracassante : Le Retour, premier film, Lion d’or à Venise, révélation d’un immense metteur en scène doté d’une puissance visuelle perceptible dans le moindre de ses cadres, capable d’apporter une dimension mythologique à un récit simple – deux enfants voient leur père revenir au foyer et s’embarquent avec ce géniteur inconnu et ténébreux en direction d’une île symbolique. Il était aisé à l’époque de comparer le travail d’Andreï Zviaguintsev à celui de Tarkovski, figure tutélaire d’un cinéma soviétique dont il fut le martyr exilé. Comparaison piégée puisque cette captation d’héritage pouvait passer pour une tentative de maniérisme pure et simple, que seule la force émotionnelle du Retour venait contredire. Zviaguintsev commence sa carrière de cinéaste en 2001, dans le premier âge de la Russie poutinienne, en quête d’un passé mythique tout en laissant la corruption gangrenée ses élites. Les datchas aux cheminées fumantes, les paysages hors du temps et les figures bibliques de son premier film semblaient synchrones avec ce désir de célébrer l’âme russe éternelle. Soupçon intensifié en 2007 avec son deuxième long, Le Ba

Continuer à lire

Cannes 2014, jours 9 et 10 : La fin - enfin !

ECRANS | "Jimmy’s hall" de Ken Loach (sortie le 2 juillet). "Alleluia" de Fabrice Du Welz (date de sortie non communiquée). "Whiplash" de Damien Chazelle (sortie le 24 décembre). "Sils Maria" d’Olivier Assayas (sortie le 20 août). "Leviathan" d’Andrei Zviaguintsev (sortie le 24 septembre).

Christophe Chabert | Dimanche 25 mai 2014

Cannes 2014, jours 9 et 10 : La fin - enfin !

Il faut savoir arrêter une guerre, dit-on. Un festival de cinéma aussi, avec comme bilan chiffré 32 films vus (plus trois vus avant d’y aller), et quelques blessés légers — après une telle foire, on se dit chaque année qu’on ne nous y reprendra plus. Et, quand on relit ce qu’on a écrit à chaud, on se lamente de notre propre médiocrité en se répétant obstinément que ce métier est aussi vain que stupide — peut-être la conséquence de cette arrogance insupportable qui règne à Cannes, où personne ne salue les gens qui travaillent à faire vivre le festival, mais où tout le monde saute au cou du premier imbécile friqué venu. Film de combat Il faut savoir arrêter une guerre. Oui, mais après, comment fait-on pour réconcilier les combattants ? C’est la question posée par Ken Loach dans son dernier film, Jimmy’s Hall — son dernier, disait-il avant de le présenter, mais ça avait l’air moins clair lors de la conférence de presse. Ce n’est pas une suite au Vent se lève, mais un prolongement, ce moment où, la guerre terminée, la nation irlandaise, divisée par des crimes fratricides, doit réapprendre à vivre ensemble et reformer une communaut

Continuer à lire

Lone Ranger

ECRANS | Curieux cocktail du duo Verbinski / Depp, entre hommage sincère et pastiche façon Pirates des caraïbes, qui tente de retrouver l’esprit des westerns de série en le mâtinant de réflexion politique sur l’origine de l’Amérique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 7 août 2013

Lone Ranger

Un gamin américain joufflu déguisé en cowboy fausse compagnie au cours d’une fête foraine à ses parents et va s’aventurer sous une tente qui célèbre l’histoire de l’Ouest américain. Dans cette attraction désuète à base de statues de cire façon musée Grévin, le gosse s’arrête devant la reproduction folklorique d’un campement avec un vieil Indien figé et fripé trônant en son centre. Soudain, ses yeux se mettent à bouger ; la statue était en fait un véritable indien, mais ce petit tour de passe-passe pose aussi le vrai propos politique de Lone Ranger. Ce n’est pas seulement ce qui reste d’une culture qui se retrouve dans cette scénographie tristement folklorique, mais aussi ses derniers descendants, contraints de rejouer muets et immobiles le rôle que les pionniers ont fini par leur donner, des sauvages pittoresques rétifs aux avancées de la civilisation capitaliste. De la part de Gore Verbinski et de Johnny Depp (qui, sous la couche de maquillage, incarne l’Indien Tonto), une telle ambition peut surprendre. C’est même un sacré pied de nez aux Pirates des Caraïbes, franchise née d’une attraction populaire des parcs Disney. Verbinski et Depp avaient déjà tâ

Continuer à lire

Spring breakers

ECRANS | On le croyait égaré dans les paradis artificiels, mais Harmony Korine était en train de les filmer : avec "Spring Breakers", il envoie quatre bimbos vivre le « rêve américain » en Floride, pour un aller sans retour où expérimentations furieuses, visions élégiaques et distance ironique composent une sorte de "Magicien d’Oz" à l’ère du dubstep et de l’ecstasy. Une claque ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 28 février 2013

Spring breakers

« Spring break, bitches ! » : c’est le slogan lancé sur une plage à l’attention de centaines d’étudiants américains ivres de bière et avides de sexe, en maillots de bain ou topless, saisis sur fond de dubstep dans un ralenti qui vient souligner les défauts de leurs corps pas si parfaits. Ici, de la cellulite sur les fesses et les cuisses ; là, une trop visible marque de bronzage une fois le bikini tombé. « Spring break, bitches ! » : c’est aussi un mot de passe qui ouvre sur une autre planète, soudain libérée de cette gravité qui pèse sur l’adolescence. Les parents, les cours, la morale, les interdits, tout cela disparaît quand ce nouveau magicien d’Oz qu’est le rappeur-gangsta James Franco, qui se fait appeler Alien, prononce la formule magique. Le magicien des doses L’apesanteur, Harmony Korine en fait le motif principal de sa mise en scène. Spring breakers se maintient une heure trente durant dans un flottement permanent, le cinéaste prélevant de brefs instants à l’intérieur des scènes pour construire une temporalité irréelle où le passé, le présent et le futur se télescopent sans cesse. L’expérience, hautement narcotique, provoque

Continuer à lire

Dark shadows

ECRANS | Tim Burton met un frein à la crise créative qu’il traversait depuis trois films avec cette comédie où il cherche à renouer avec la fantaisie noire de ses débuts, sans y parvenir totalement. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Jeudi 10 mai 2012

Dark shadows

Dark shadows permet à Tim Burton de faire le point sur l’évolution de son cinéma ces dernières années. Il est frappant, à la vision du film, de voir qu’y cohabitent parfois au sein d’une même séquence, souvent d’un champ à son contrechamp, le cinéaste enclin au bricolage et à l’artisanat mais aussi son pendant récent, le réalisateur converti au numérique se contentant de griffer ses plans en illustrateur prodige. Plus encore, cette dualité se retrouve dans les deux thèmes abordés par le scénario : la figure du freak confronté au monde de la norme, et sa déclinaison contestable qui en fait le défenseur d’une petite entreprise familiale qui irait vendre au monde entier sa bizarrerie. On se souvient de l’épilogue craignos d’Alice au pays des merveilles, où Alice reprenait le flambeau paternel pour aller envahir le marché chinois… C’est à peu près là que commence Dark shadows : Barnabas Collins (Johnny Depp, qui cabotine plus intelligemment que d’habitude) est, au XVIIIe siècle, le jeune héritier d’une fortune construite par ses parents, prolos de Liverpool devenus richissimes entrepreneurs dans un port de pêche du Maine, dont ils ont littéralement

Continuer à lire

"La Piel que habito" : la mue de Pedro Almodóvar

ECRANS | Pedro Almodóvar revient aux récits baroques et teintés de fantastique de sa jeunesse, la maturité filmique en plus, pour un labyrinthe des passions bien noir dans lequel on s’égare avec un incroyable plaisir.

Christophe Chabert | Mercredi 6 juillet 2011

La Piel que habito se déroule à Tolède l’année prochaine, mais il se passe aussi bien avant ce présent qui n’est pas le nôtre. De ce laps temporel qui enjambe gentiment notre actualité pour aller fouiller dans le passé et anticiper un futur proche où la science sans contrôle ne servira plus que les désirs de ceux qui la maîtrisent, Pedro Almodóvar fait plus qu’une pirouette narrative ; c’est un vrai geste de cinéaste, retournant aux sources de son œuvre pour lui donner un nouveau souffle, là où ses derniers films avaient tendance à s’enfoncer dans un auto-académisme à base de scénarios virtuoses et réflexifs et de mélodrames au féminin mis en scène avec une élégance glacée. Il faut remonter à Matador ou La Loi du désir pour trouver chez lui une histoire aussi tordue, qui n’hésite pas à emprunter les voies du cinéma de genre (le fantastique en tête, avec des références très assumées aux Yeux sans visage de Georges Franju et au Frankenstein de James Whale) pour distraire à tous les sens du terme le spectateur de son horreur fondamentale. Que l’on ne dévoilera pas, histoire d’être fidèle aux souhaits de l’auteu

Continuer à lire

Le Discours d’un Roi

ECRANS | De Tom Hooper (Ang-Austr-ÉU, 1h58) avec Colin Firth, Geoffrey Rush, Helena Bonham Carter…

François Cau | Mercredi 26 janvier 2011

Le Discours d’un Roi

La razzia effectuée par Le Discours d’un Roi sur les nominations aux Oscars n’a rien d’étonnant ; le film semble calibré pour séduire l’Académie, répondant au cahier des charges du cinéma historico-culturel. Il y a un sujet, véridique — l’accession, contrainte et forcée, au trône de Grande-Bretagne du Roi Georges VI et ses déboires oratoires liés à un bégayement intempestif ; des numéros d’acteurs au cabotinage gênant — on a vu Colin Firth meilleur qu’ici, même s’il en fait moins que Bonham Carter en précieuse ridicule. Et il y a une forme, emphatique et arty, un surfilmage constant fait de décadrages voyants et de courtes focales sur des décors sans profondeur, qui donne parfois l’impression de regarder autant les tapisseries que les acteurs. Le film hurle si fort sa subtilité qu’il en devient lourd, notamment dans des dialogues qui ne ratent jamais l’occasion de récapituler avec des grandes sentences théâtrales le propos et les états d’âme des personnages. Les séquences de rééducation sont censées fournir un contrepoint comique à cette grandiloquence ; mais voir le futur Roi éructer tel un malade de la Tourette des «fuck» et des «shit» est amusant une fois, pas dix. On regrett

Continuer à lire

Alice au pays des merveilles

ECRANS | De Tim Burton (ÉU, 1h49) avec Johnny Depp, Helena Bonham-Carter…

François Cau | Vendredi 19 mars 2010

Alice au pays des merveilles

Cette adaptation d’Alice au pays des merveilles n’en est pas vraiment une. Le récit de Lewis Carroll est réduit à un flashback de trois minutes en cours de film, et Tim Burton lui préfère l’Alice presque adulte de De l’autre côté du miroir. Mais c’est surtout le court poème Jabberwocky qui sert de matière principale à l’intrigue. Curieux tripatouillage scénaristique que le cinéaste confesse à haute voix à travers le personnage du chapelier incarné par Johnny Depp, qui s’obstine à faire d’Alice un garçon, comme s’il jouait dans un autre film. Avec un certain cynisme, Burton désigne ainsi ce qui l’intéresse ou pas dans cette lourde commande : la chenille opiomane plutôt que le lapin à gilet, l’univers de la reine rouge plutôt que celui de la reine blanche, les mésaventures de la bande déglinguée autour du chapelier plutôt que les aventures d’Alice… On a surtout l’impression que le cinéaste se contente de greffer son packaging habituel (sa signature graphique, ses acteurs, Danny Elfman…) sur un blockbuster boulimique et en trop bonne santé, un Narnia baroque, synthétique et en 3D — autant de partis pris qui corsètent la mise en scène plus qu’ils ne la libèrent. Assez laid et franch

Continuer à lire