Magic Mike

ECRANS | Au seuil d’une retraite annoncée, Steven Soderbergh met le turbo et enchaîne les films marquant un réel accomplissement artistique, transcendant les genres et les sujets — ici, la chronique d’une poignée de strip-teaseurs en Floride — par une alliance parfaite entre réalisme et stylisation. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Jeudi 16 août 2012

Début juillet, Piégée (Haywire) avait confirmé la santé actuelle de Steven Soderbergh, à la fois prolifique (un film tous les quatre mois en moyenne) et d'une grande liberté face aux matériaux pourtant mineurs qu'on lui refourguait. Dans ce thriller d'espionnage au féminin, il prenait à contre-pied tous les codes et les figures de style canonisés par la franchise Jason Bourne en laissant l'espace et le temps aux scènes d'action pour se déployer dans un réalisme scrupuleux et pourtant totalement cinégénique. Piégée, c'est la rencontre parfaite entre un réalisme documentaire (Gina Carano, l'héroïne, était une authentique championne d'arts martiaux) et une stylisation constante dont Soderbergh assure la maîtrise à tous les niveaux, à la fois chef-opérateur et monteur de ses films.

Cet accomplissement, déjà en germe dans The Informant ou Contagion, et dont le brouillon raté était les deux volets du Che, le cinéaste le réitère avec Magic Mike, commande de l'acteur Channing Tatum qui voulait relater ses débuts comme strip-teaseur dans des clubs en Floride. Avec beaucoup d'honnêteté, Soderbergh n'a pas joué au malin avec ce postulat de départ ; au contraire, Magic Mike est un film sans un gramme d'ironie, ne portant aucun regard surplombant sur le milieu qu'il décrit, ni sur celles qui en assurent le succès. On peut d'ailleurs lui reprocher de ne pas tenir jusqu'au bout son registre de chronique douce-amère, apportant dans le dernier tiers des éléments dramatiques presque hors sujet et n'évitant pas certains clichés et lieux communs. Mais tout le reste est porté par un talent et une audace qui consistent à métamorphoser l'anodin par la grâce de la mise en scène.

Profession : stripeur

Ce n'est souvent pas grand chose : la rencontre entre Mike et Adam sur un chantier permet à Soderbergh un spectaculaire travelling à la grue qui les accompagnent sur le toit de la maison qu'ils doivent couvrir de briques. L'arrivée sur la plage de la petite fratrie que forment les strip-teaseurs donne lieu à un travelling, latéral cette fois, où le cinéaste filme au soleil levant l'avancée de ces corps parfaits vers la rive. Et c'est encore ce plan-séquence génial où le patron du club (Matthew MacConaughey, acteur de l'année, on en reparlera) apprend à Adam les règles du strip, tandis qu'à l'arrière-plan le plus ancien des danseurs, surnommé Tarzan, fait quelques échauffements comiques à force de placidité.

Tout est admirablement réglé dans Magic Mike, que ce soient les chorégraphies (et, plus encore, la manière dont Soderbergh les sublime par les cadre et le découpage) ou la moindre séquence d'intimité, dans les coulisses du show, entre Mike et la sœur d'Adam, ou enfin lors de cet entretien avec une banquière pleine de bonnes intentions mais incapable de saisir le statut particulier de Mike, vivotant de boulots au noir en boulots au noir, rêvant de se poser et de créer une entreprise de meubles design à base de matériaux récupérés.

C'est l'arrière-plan politique du film, qui ne l'encombre pas mais lui donne une certaine épaisseur : le métier de strip-teaseur est avant tout une manière de gagner sa vie vite et bien, mais ne dissimule pas la précarité dans laquelle ceux qui le pratiquent finiront par retomber s'ils ne pensent pas à l'après. Or, dans un système économique en crise, le provisoire peut devenir définitif puisque seule la solvabilité, norme financière ultime, garantit une issue.

Décontraction

Mais c'est avant tout l'incroyable décontraction que Soderbergh donne à chaque séquence qui séduit ici. Les acteurs semblent libre d'improviser, bafouiller et se tromper dans leur texte, les dialogues se chevauchent et le metteur en scène laisse parfois sa caméra s'arrêter longuement sur un visage pour capter une réaction plutôt que d'accompagner l'action dans son déroulement. La complicité entre les danseurs produit des instants de grâce du même acabit, que le cinéaste enregistre d'abord en calquant son point de vue sur celui du novice Adam, candide au milieu des vieux briscards et de leur routine, avant de filmer la griserie que cette communauté lui procure dans des séquences plus sophistiquées.

On retrouve cette parfaite osmose entre documentaire et pure fiction, entre réalisme et maîtrise stylistique, beauté brute et beauté fabriquée, sans jamais que les uns ne prennent le pas sur les autres. Un équilibre délicat qui à plus d'une reprise donne à ce petit film un charme tout à fait irrésistible.

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"Logan Lucky" : un Steven Soderbergh petit bras

ECRANS | de Steven Soderbergh (E.-U., 1h58) avec Channing Tatum, Adam Driver, Seth MacFarlane…

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

Les frères Logan sont des poissards, Clyde (qui a perdu son avant-bras à l’armée) en est persuadé. Bien que récemment viré et divorcé, son aîné Jimmy n’y croit pas et lui propose un casse d’autant plus ardu à accomplir qu’ils doivent compter sur Joe Bang, un braqueur… incarcéré. Heu ? Face à l’affiche, il y a de quoi baver : Steven Soderbergh réunit James Bond, la petite-fille d’Elvis, Kylo Ren et Magic Mike pour exploser le coffre-fort, non pas d’un casino au Nevada, mais d’un circuit de course automobile en Caroline du Nord. Il a beau translater son intrigue dans un État moins proche de l’Idaho, et la saturer de bras cassés (ou amputés), cette énième resucée auto-parodique de Ocean’s Eleven ne casse malheureusement pas trois pattes à un canard. Certes, il y a des crétins à la "frères-Coen", un portrait affligeant de la classe infra-moyenne et de l’Amérique profonde, mais on sent Tonton Steven tourner sur la réserve, sans forcer son talent, tout à la joie d’être avec ses potes. Si ça lui fait plaisir, pourquoi pas, mais quelle frustration pour le public ! Imagine-t-on se rendre dans un restaurant gastronomique pour se faire servir u

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Foxcatcher

ECRANS | Histoire vraie, acteurs visant la performance, mise en scène arty, sous-texte politique lourdement appuyé : Bennett Miller se montre incapable de légèreté pour traiter cette histoire de mentor toxique cherchant à transformer un lutteur en futur médaillé olympique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 janvier 2015

Foxcatcher

Qu’aime-t-on dans le cinéma américain lorsque celui-ci s’aventure hors de ses sentiers les plus commerciaux ? Sa capacité à traiter avec simplicité les sujets les plus ambitieux, à mettre le spectacle et l’efficacité au profit de leur exact contraire, une approche critique et dialectique du monde. Récemment, J. C. Chandor avec son extraordinaire A most violent year en a fait la démonstration éclatante : voilà un cinéaste qui ose raconter des choses complexes sur son pays et son économie sans perdre de vue le plaisir du spectateur. Depuis son premier film (le biopic Truman Capote), Bennett Miller semble, à l’inverse, adopter une posture particulièrement hautaine par rapport à ce cinéma-là, comme s’il devait faire sentir à tous les niveaux sa supériorité d’artiste et le sérieux de sa démarche. Foxcatcher ne fait qu’enfoncer le clou, tant il clame dès ses premières images son envie de ne pas sombrer dans la vulgarité d’un tout-venant qu’au demeurant, il est assez seul à exécrer. Miller bannit ainsi toute forme de légèreté de son f

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Ma vie avec Liberace

ECRANS | Pour ses adieux au cinéma, Steven Soderbergh relate la vie du pianiste excentrique Liberace et de son dernier amant, vampirisé par la star. Magistralement raconté, intelligemment mis en scène et incarné par deux acteurs exceptionnels. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 12 septembre 2013

Ma vie avec Liberace

Tout ce qui brille n’est pas or. Pour Liberace, pianiste virtuose et showman invétéré, c’est surtout le strass qui doit briller, en mettre plein la vue au point d’entraîner une étrange cécité chez ses fans. Lorsque Scott Thorson découvre son spectacle et l’enthousiasme du public straight et âgé qui le regarde, il se demande : « Comment peuvent-ils aimer un truc aussi gay ? » Son compagnon lui répond qu’ils ne veulent pas voir ce qui pourtant saute aux yeux. En cela, Liberace est autant un formidable personnage qu’un pur produit de son époque : du queer criard qui se terminera dans un grand crash larmoyant. La beauté du dernier film de Steven Soderbergh, c’est qu’il fonctionne sur le même type de santé paradoxale : le scénario de Richard LaGravenese est un modèle de storytelling, plein de verve et de répliques cinglantes, mais il explore les facettes les plus sombres de Liberace. Quant à la mise en scène, elle capte le kitsch scintillant qui constitue l’univers domestique du pianiste, avant d’en révéler la dimension cauchemardesque, à l’image de cette moumoute qui, une fois retirée, fait apparaître un visage soudain monstrueux. Triste e

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Effets secondaires

ECRANS | Dans l’étourdissant sprint de sa prétendue fin de carrière, Steven Soderbergh marque le pas avec ce thriller psy qui ne retrouve que partiellement le charme de ses dernières réalisations, un peu écrasé par un script qui ne laisse que peu de place aux expérimentations de la mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 7 avril 2013

Effets secondaires

Pourquoi, depuis Contagion, le cas Soderbergh s’est-il remis à nous intéresser, au point d’en faire un des cinéastes majeurs de ces dernières années ? Pas seulement parce que le bougre, pas à un paradoxe près, tournait à une vitesse folle des films qui affichaient un appétit de cinéma dément, tout en clamant à qui voulait l’entendre qu’il allait mettre fin à sa carrière… Aussi parce que Soderbergh semblait avoir trouvé ce qu’il cherchait depuis longtemps : une remise systématique sur le métier de son rôle de metteur en scène, cherchant à chaque nouvelle œuvre une forme différente pour enrichir des scripts souvent maigres, répondant à des codes dont il prenait soin de s’écarter. Du flux d’images mondialisées de Contagion au grand écart entre la chronique réaliste et le pur film chorégraphique de Magic Mike, en passant par les combats en temps réel et en plans larges de Piégée, c’était toujour

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Paperboy

ECRANS | De Lee Daniels (ÉU, 1h48) avec Nicole Kidman, Zac Efron, Matthew McConaughey…

Christophe Chabert | Jeudi 11 octobre 2012

Paperboy

Le mirage continue autour de Lee Daniels : après les louanges déversées sur ce navet putassier et obscène qu’était Precious, le voilà sélectionné à Cannes pour un film encore pire, Paperboy. Daniels a désormais un style : en tant qu’auteur, il raconte à peu près n’importe comment ses histoires, passant d’un point de vue à un autre, ne choisissant jamais un angle pour traiter les sujets qu’il brasse, en général pleins de bonne conscience (ici : racisme, peine de mort, identité sexuelle). En tant que cinéaste, c’est la fête puisque l’image, déjà enlaidie par l’utilisation de filtres glauques pour faire vintage, est triturée avec d’incompréhensibles surimpressions, ralentis et anamorphoses, avant d’être baignée dans de la musique rétro. En tant qu’homme, Daniels aimerait provoquer (il faut voir Nicole Kidman se livrer à de pathétiques simagrées sexuelles pour mesurer l’étendue des dégâts), émouvoir (on n’a jamais vu mort d’un personnage aussi peu touchante à l’écran) et pousser à l’indignation. Mais le seul souvenir que laisse Paperboy, c’est celle d’un type q

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Big Mac

ECRANS | Avec quatre films à l’affiche entre août et décembre, Matthew McConaughey est incontestablement la star de cette rentrée cinéma. Pourtant, qui aurait parié un kopeck sur cet ex-jeune premier romantique, Texan pure souche perdu à Hollywood où la valeur d’un acteur flambe plus vite que les cours de bourse ? Récit d’une métamorphose… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 29 août 2012

Big Mac

«Tout ce que je connais, c’est le Texas !» C’est ainsi que les frères Coen ouvraient leur premier film, Blood simple. Cette maxime, Matthew McConaughey pourrait la faire sienne. Le Texas, il y est né, et sa première apparition marquante sur les écrans français le montrait en shérif d’un patelin texan dans le Lone star de John Sayles. Quinze ans plus tard, après bien des détours, c’est le Texas qui l’appelle à nouveau et lui permet d’endosser ce qui est sans conteste un de ses plus grands rôles à ce jour : le flic pourri qui arrondit ses fins de mois en jouant les tueurs à gage dans Killer Joe (en salles le 5 septembre), dernier film choc de William Friedkin. Mais que ce soit dans l’excellent Magic Mike de Steven Soderbergh en patron d’un club de strip-tease à Tampa, dans la tambouille érotico-policière The Paperboy (le 19 octobre) de Lee Daniels en journaliste gay revenant dans

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«J’ai cessé de modifier la réalité»

ECRANS | Rencontre avec Steven Soderbergh. Propos recueillis par CC

François Cau | Vendredi 4 novembre 2011

«J’ai cessé de modifier la réalité»

Vous avez voulu faire de "Contagion" un film réaliste et sombre. Comment y êtes-vous parvenu ?Steven Soderbergh : La première règle, c’était de ne pas aller dans des endroits où nos personnages n’avaient pas été. On ne pouvait pas raccorder sur Mexico ou Johannesburg, et montrer une bande de figurants mourir alors qu’on ne les a jamais vus auparavant à l’écran. C’est le genre de choses que l’on voit dans les films catastrophe. Cela force à trouver des solutions où les personnages vivent des situations qui suggèrent une échelle plus grande. L’autre règle, c’était de ne pas donner aux effets physiques de la maladie des formes trop improbables, comme du sang qui coule des yeux. Il fallait que ça corresponde à ce que nous imaginions du virus : une rapide et massive dégradation du cerveau. Le film montre comment un virus moderne voyage, mais aussi comment l’information et les images voyagent parfois plus vite que ce virus…Oui, beaucoup plus vite ! C’est effrayant et c’est ce que nous avons découvert avec l’épidémie d’H1N1, qui s’est produite pendant qu’on travaillait sur le premier jet du scénario. Nous en discuti

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Contagion

ECRANS | Un virus mortel se répand sur la surface de la planète, provoquant paranoïa, actes de bravoure et moments de lâcheté. Dans une mise en scène à l’objectivité scrupuleuse, Steven Soderbergh signe un thriller inquiétant et implacable. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 4 novembre 2011

Contagion

Contagion commence au «jour 2» de la maladie, par une scène anodine. Une executive woman de retour d’Asie prend un verre dans un aéroport avant de retrouver le foyer familial. Elle est le patient zéro d’un nouveau virus, fulgurant et mortel, et elle l’a déjà répandu à Hong-Kong, en Chine, à Chicago… Steven Soderbergh ne cache rien du désastre à venir : en quelques inserts sur des poignées de portes, des cacahuètes, un verre, il isole déjà tous les vecteurs de la contagion. Et rajoute un détail troublant : la jeune femme est aussi adultère. On craint un temps la concomitance des deux événements : le virus comme une expiation de cette «faute». Fausse piste : dans Contagion, tous les dogmes sont mis à mal par la panique qui s’empare des populations. Pour faire ressentir cette panique, il fallait un vrai coup de force narratif : le patient zéro, pourtant interprété par une actrice célèbre, décède dans les dix premières minutes. Le spectateur sait alors que rien ne viendra le rassurer et sûrement pas les grands principes hollywoodiens. Tous les personnages, à tout moment, peuvent y passer. Un film de peur(s) Fort de cette angoisse-là, Soderbergh peut alors promener

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The Informant !

ECRANS | Drôle de film à défaut d’être un film drôle, le nouveau Soderbergh raconte l’escroquerie (moyenne) d’un Américain (moyen) au cœur d’un monde si rigide qu’il est incapable de gérer l’ingérable. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 1 octobre 2009

The Informant !

Pour saisir en quoi The Informant ! est un film curieux, le plus intéressant signé par son auteur depuis Bubble, il convient de faire une petite comparaison avec le Burn after reading de Joel et Ethan Coen. Alors que les frangins propulsaient dans les hautes strates du pouvoir américain une bande d’idiots aveuglés par leurs ambitions dérisoires, et mettaient en scène cette screwball comedy avec des accents de tragédie, Soderbergh fait ici rigoureusement l’inverse. Le générique du film est un hommage au très sérieux Klute de Pakula, et la tonalité de l’image, aux lumières baveuses et aux cadres lâches, rappelle le cinéma de Sidney Lumet. Globalement, l’aventure incroyable mais vraie de Mark Whitacre, chimiste travaillant au fin fond de l’Illinois sur la production industrielle de maïs, pourrait à l’écran ressembler à un pur drame de la mythomanie. Whitacre décide de donner un coup de pouce à l’ascenseur social en montant un gigantesque bobard dont on a du mal à définir où il commence et surtout, où il était censé finir. Américain moyen (Matt Damon avec sa bedaine et sa moustache en fait une sorte d’Homer Simpson !) à l’environnement mou — il aime les romans de Michael Crichton, i

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