Tabou

ECRANS | Véritable casse-tête critique que ce film bicéphale de Miguel Gomes : une première partie ennuyeuse qui aligne les poncifs du cinéma d’auteur, une deuxième somptueuse en hommage aux grands mélodrames muets. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 29 novembre 2012

Face à Tabou, on assiste à une drôle de mue : celle d'un cinéaste qui découvre la vertu de raconter une histoire et met son dispositif formel au service du récit. C'est la deuxième heure du film, qui compte parmi ce que l'on a vu de plus puissant sur un écran cette année. Pour en arriver là, Miguel Gomes a d'abord endossé sa panoplie de cinéaste moderne dans une première partie où l'on lutte contre l'ennui. Il y avait bien eu ce petit prologue assez envoûtant en forme de conte exotique influencé par les pionniers du muet, Flaherty et Murnau. Ensuite, grand écart : l'image est toujours en noir et blanc, mais nous voilà dans le Lisbonne d'aujourd'hui sur les pas de Pilar, fidèle amie de sa vieille voisine, Aurora, dont on devine qu'elle est au crépuscule de son existence. Gomes empile alors les clichés de l'académisme auteurisant : lenteur et incommunicabilité, froideur de l'urbanité et solitude de ses habitants. Avec la même absence de dramatisation, le film nous apprend la mort d'Aurora, puis fait surgir Ventura, un homme âgé qui va raconter un épisode de sa vie à Pilar. Et soudain, Tabou bascule dans l'émerveillement.

Muet d'émotion

De Lynch à Weerasethakul, le cinéma contemporain nous a habitués à ces films qui se scindent en deux, repartant en leur centre dans de nouvelles directions esthétiques et narratives. Tabou en offre une version inédite : il se transforme en mélodrame muet pour raconter l'amour adultère entre Aurora et Ventura, alors jeune musicien d'une beauté valentinesque dans l'Afrique coloniale des années 50. En voix-off, Ventura reprend le récit de cette passion sensuelle et sans issue avec une femme dont on ne peut que tomber amoureux, tant Gomes la magnifie par la prodigieuse photogénie de sa comédienne, Ana Moreira. Pas question de singer servilement une forme ancienne ; à l'inverse du fétichisme d'Hazanavicius dans The Artist, le cinéaste s'octroie toutes les libertés face aux codes du muet, sonorisant certains éléments, représentant un érotisme interdit par les censures de l'époque, glissant un humour étonnant à travers d'anachroniques scopitones. Mais ce jeu avec le cinéma n'a dans le fond qu'un seul but : produire de l'émotion pure, bouleverser le spectateur avec l'histoire mélancolique d'un amour perdu mais à jamais ancré dans la mémoire de ceux qui l'ont vécu. Gomes ouvre alors le coffre d'un trésor sans âge : celui de la magie du récit. Qu'il ne le referme pas tout de suite…

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"Diamantino" : comme un air de Cristiano Ronaldo

ECRANS | de Gabriel Abrantes & Daniel Schmidt (Por-Fr-Bré, 1h32) avec Carloto Cotta, Cleo Tavares, Anabela Moreira…

Vincent Raymond | Mardi 27 novembre 2018

Star de l’équipe portugaise de football, Diamantino manque sa finale de la Coupe du monde. Désespéré, désorienté, cet esprit simple instrumentalisé par les siens craint d’avoir perdu sa vista. Un parti souverainiste europhobe essaie alors de le cloner mais, ouf, les services secrets veillent… Inutile d’être spécialiste du ballon rond pour deviner à travers le personnage de Diamantino, surdoué se transcendant sur le gazon, incapable de la moindre réflexion construite à l’extérieur du stade, un "hommage" à Cristiano Ronaldo. Postulant que son héros doit son talent (génie ?) à des visions psychédéliques d’espèces de bichons bondissant dans des vapeurs roses, ce film s’inscrit clairement dans un registre décalé ; une sorte de conte bizarroïde où la princesse aurait des crampons, le prince serait un faux-migrant travesti (mais vrai membre des services secrets) et la marâtre deux sœurs jumelles obsédées par la fortune du frangin débile, prêtes à le vendre à la découpe. Émaillé de flashes proto-organico-fantastiques à la

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"Téhéran Tabou" : levons le voile sur l’Iran

ECRANS | Chronique rotoscopique de la vie de trois femmes et d’un musicien tentant de survivre dans une société iranienne aussi anxiogène qu’hypocrite, cette photographie sur fond sombre est émaillée, de par la forme choisie, d’instants de grâce visuelle. Implacable et saisissant.

Vincent Raymond | Lundi 2 octobre 2017

Vertus publiques et vices privés dans l’Iran d’aujourd’hui, où l’on suit quatre personnages d’un même quartier : un musicien voulant "réparer" la virginité d’une jeune femme avec qui il a couché en boîte, l’épouse d’un drogué contrainte à la prostitution et une femme au foyer aisée… À moins d’être aussi hypocrite que le soi-disant gardien de la morale apparaissant dans le film (un religieux usant de son pouvoir pour obtenir des faveurs sexuelles d’une femme en attente d’un divorce, d’un logement et d’une école pour son fils), personne ne s’étonnera de voir à quel point certains Iraniens peuvent se montrer accommodants vis-à-vis de la religion, tant qu’elle sert leurs privilèges ; peu importe si c'est au détriment des Iraniennes. Si l’État promeut la rectitude, l’élévation spirituelle, dans les faits, il encourage le dévoiement des règles, la corruption et récompense les bas instincts. Accents aigus Brutal, le reflet que Ali Soozandeh tend à la société iranienne n’a rien d’aimable ; il pourra même paraître déformé, du fait de son recours à la technique de la rotosc

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Rentrée cinéma 2017 : les quatorze films qui feront notre automne

ECRANS | Bien sûr, on en oublie. Mais il y fort à parier que ces quatorze films constituent des pierres de touche de la fin 2017. Alors sortez votre agenda et cochez les jours de sortie avec nous.

Vincent Raymond | Lundi 28 août 2017

Rentrée cinéma 2017 : les quatorze films qui feront notre automne

Le Redoutable de Michel Hazanavicius 13 septembre Portrait chinois du cinéaste culte Jean-Luc Godard, au moment où il se défait de ce qui lui reste de fantaisie et commence par se prendre sérieusement au sérieux, Le Redoutable est adapté du récit autobiographique Un an après d’Anne Wiazemsky, qui fut en couple avec Godard. En savant théoricien-praticien de l’art du détournement, Michel Hazanavicius (l'homme derrière The Artist et les OSS 117) en a extrait une substance cinématographique purement godardienne, faite de références intellectuelles, de calembours à tiroirs et de ruptures narratives et stylistiques qui dépeint sans déférence ni cruauté le JLG égaré de 1967 (à son époque Mao-moi), à la fois fragile et tyrannique, jouée sans afféterie (mais avec chevrotement et cheveu sur la langue obligatoires) par Louis Garrel.

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Les Mille et une nuits volume 1 : l’inquiet

ECRANS | De Miguel Gomes (Port-Fr-All-Suisse, 2h05) avec Crista Alfaiate, Adriano Luz…

Christophe Chabert | Mardi 23 juin 2015

Les Mille et une nuits volume 1 : l’inquiet

Faisons ici une petite autocritique : il nous arrive, par paresse, d’employer à tort et à travers le mot "geste" pour qualifier un film qui affirme une vision radicale du cinéma où une aventure portée par un auteur prenant le risque de ne croire qu’en la mise en scène pour véhiculer son discours et ses idées. Mais quand Miguel Gomes, réalisateur célébré de Tabou, tourne ces Mille et une nuits de plus de six heures découpées en trois parties, il semble lui-même écrire à tous les plans : « Ceci est un geste de cinéma. » Est-ce pour autant un film abouti ? Non, plutôt une accumulation d’idées et de bouts de récits tenus ensemble par un concept assez hasardeux : témoigner des méfaits de la Troïka sur la population portugaise tout en injectant des réminiscences lointaines de l’histoire de Shéhérazade. Le conte oriental + le documentaire politique : pourquoi pas. D’autant plus que la nécessité d’un tel projet saute aux yeux, même du plus libéral des cinéphiles… Mais il s’avère en définitive totalement contre-productif, tant Gomes, faute de producteur et de monteur d

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Une Biennale en quête de réinvention

ECRANS | La cinquième édition de la Biennale Cinéduc s’est choisi pour thème « Réinventer, au cinéma » ; vaste sujet qui implique utopies et expérimentations, désir de (...)

Christophe Chabert | Mardi 18 février 2014

Une Biennale en quête de réinvention

La cinquième édition de la Biennale Cinéduc s’est choisi pour thème « Réinventer, au cinéma » ; vaste sujet qui implique utopies et expérimentations, désir de nouvelles frontières et de nouveaux récits. Chaque section de son programme va donc décliner cette idée, tantôt géographiquement, tantôt génériquement. Niveau géo, l’Amérique et le Portugal seront mis à l’honneur avec, pour les États-Unis, un programme de films qui portent un regard sur « une autre Amériqu e». Richard Linklater (via ce qui reste l’œuvre la plus étonnante de son insaisissable filmographie, A scanner darkly), Quentin Tarantino (avec Pulp fiction et le génial Boulevard de la mort, qu’on aura l’honneur de présenter et de commenter ce dimanche à 18h), et George Romero (pour Diary of the dead, qui explore à la fois les failles de l’Amérique et la manière dont les nouvelles imag

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