Alabama Monroe

ECRANS | Felix Van Groeningen renouvelle le mélodrame avec ce film poignant baigné de bluegrass, d’amour et de désespoir, qui ose une critique bien sentie des paradoxes de l’Amérique et de la fascination qu’elle suscite. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 11 juillet 2013

Quelque chose se passe dans le cinéma flamand : après Bullhead qui dynamitait les figures imposées du film de gangsters, Felix Van Groeningen, auteur du remarqué La Merditude des choses, prend le mélodrame à bras le corps pour lui donner une nouvelle jeunesse. Le pitch d'Alabama Monroe est à peu près celui de La Guerre est déclarée : Elise et Didier s'aiment et chantent ensemble dans un groupe de bluegrass, jusqu'à ce qu'ils apprennent que leur petite fille Maybelle est atteinte d'un cancer. Là où Donzelli se cachait derrière son petit doigt pop et montrait le couple plier sans rompre comme un roseau dans la tempête, Van Groeningen, nettement plus rock, n'hésite pas une seconde à ouvrir les vannes de l'émotion et à montrer les conséquences dévastatrices de l'événement sur ses deux héros.

La première partie met en parallèle leur rencontre, la passion qui en découle, et les diverses phases de soins prodigués à Maybelle. Côté passé, le film est irradié par la présence de ses deux personnages : elle, tatouée de pied en cap, et lui, sorte de Texan égaré dans la Belgique profonde. Autant dire deux corps farouchement marginaux, qui vont, au présent du récit, devenir des parents modèles, dignes face à l'épreuve, même si on sent déjà les lézardes apparaître au sein du couple.

Splendeur en bluegrass

L'élégance de la mise en scène, avec son scope parfaitement maîtrisé et ses mouvements de caméra caressants qui viennent magnifier à la fois les passages musicaux et les instants d'intimité, renvoie aux grandes heures du mélodrame hollywoodien, mais dans un contexte totalement différent. Cette influence américaine n'est pas qu'une question de forme ; elle devient aussi un des sujets du film.

Didier, qui a dédié sa vie à exporter l'esprit américain de la country music, se rend soudain compte que le pays qu'il admire est aussi celui qui a enfanté le fanatisme chrétien d'un George W. Bush, opposé à la recherche sur les cellules souches qui pourrait sauver Maybelle. À l'inverse, Elise, que l'on pensait d'abord plus rationnelle, sombre dans le mysticisme et les croyances. Van Groeningen, sans pour autant perdre de vue la dimension purement émotionnelle – et déchirante – de son histoire, la redouble d'une pertinente réflexion sur le paradoxe américain, nation haïe et admirée, où la mythologie et l'obscurantisme sont intrinsèquement liés. Même les yeux embués de larmes, l'intelligence de cet Alabama Monroe n'échappera à personne…

Alabama Monroe
De Felix Van Groeningen (Belg, 1h52) avec Veerle Baetens, Johan Heldenbergh…
Sortie le 28 août


Alabama Monroe

De Felix Van Groeningen (Bel, 1h52) avec Veerle Baetens, Johan Heldenbergh...

De Felix Van Groeningen (Bel, 1h52) avec Veerle Baetens, Johan Heldenbergh...

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Didier et Élise vivent une histoire d'amour passionnée et rythmée par la musique. Lui, joue du banjo dans un groupe de Bluegrass Country et vénère l'Amérique. Elle, tient un salon de tatouage et chante dans le groupe de Didier. De leur union fusionnelle naît une fille, Maybelle...


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"Au nom de la terre" : terre plate

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Belgica

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Vous adaptez un best-seller du flamand Dimitri Verhulst. Il décrit un univers familial très dur, avec des personnages hauts en couleur. Comment ne pas tomber dans la caricature en transposant ce monde à l’écran ?Félix Van Groeningen : Je savais depuis le début que le risque était là, ce qui en faisait un challenge. Le livre est très drôle, mais de voir ça "en vrai" risquait d’être trop anecdotique. On devait croire aux personnages, commencer à les aimer : en écrivant le scénario, j’ai véritablement essayé de les développer. J’ai fait le casting un an en amont, car j’aime utiliser les acteurs le plus possible pour que les personnages de papier deviennent de véritables personnages à l’écran. Et puis le montage est très important pour tenir l’équilibre : lors du tournage, il faut aller le plus loin possible, et ensuite doser à tête reposée. Comme dans la scène de baston entre le père et son fils…Elle a été très difficile à tourner. C’est un adulte qui agresse un jeune ; tout le monde sait bien que c’est joué, mais ça semblait tellement vrai qu’on a dû arrêter en plein tournage. Les acteurs et toute l’équipe étai

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