Insaisissables

ECRANS | Un piteux exercice de manipulation, hypocrite et rutilant, avec un casting de luxe que Louis Leterrier n’arrive jamais à filmer, trop occupé à faire bouger n’importe comment sa caméra. Nullissime. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 5 août 2013

De son apprentissage chez EuropaCorp comme yes man pour les scénarios torchés à l'arrache par Luc Besson, Louis Leterrier a visiblement retenu plusieurs leçons, toutes mauvaises : d'abord, confondre montage et rythme, mouvements incessants de caméra et retranscription de l'action. Il faut voir l'introduction d'Insaisissables, sorte de bouillie filmique d'une laideur visuelle à pleurer de dépit, pour saisir l'étendue du désastre. Aucun élément ne semble attirer le regard de Leterrier : ses plans n'enregistrent rien, s'annulent les uns les autres et chaque présentation d'un des magiciens se fait dans une hystérie de vulgarité putassière là encore bien bessonienne : les filles se foutent à poil — un peu — mais le sexe n'a jamais lieu, et lorsque le mentaliste de la bande hypnotise un couple, c'est avant tout pour fustiger l'infidélité du mari.

Là où Insaisissables devient franchement insupportable, c'est quand ce grand barnum que l'on peine à qualifier de mise en scène finit par atteindre le casting lui-même, pourtant prestigieux. Leterrier ne s'intéresse absolument jamais à ces acteurs, ne leur donnant aucun espace pour jouer, les filmant à moitié dans l'obscurité ou carrément de dos, puis passant l'ensemble au hachoir d'un montage épileptique. Ainsi, lorsqu'il s'autorise un plan-séquence, ce n'est pas pour le plaisir de réunir dans le même cadre Jesse Eisenberg, Morgan Freeman, Woody Harrelson et Mark Ruffalo, mais pour envoyer sa caméra faire des loopings dans un gigantesque théâtre de Las Vegas.

L'illusion d'un discours

Dès lors, ne reste plus que le concept du film, à savoir des manipulations en série se déclinant en trois shows spectaculaires que les «quatre cavaliers» exécutent pour un mystérieux cinquième magicien, sous les yeux de deux agents, l'un officiant pour le FBI, l'autre pour Interpol. Soit l'alliance entre un programme annoncé dès les premières minutes et un scénario à twists, certains largement devinables à l'avance, d'autres sortant tel le lapin du chapeau — mais derrière l'illusion ne se cache qu'un médiocre brainstorming d'auteurs en surchauffe.

Le script tente de faire de cette bande de magiciens braqueurs des robins des bois modernes, qui prennent l'argent des riches pour les redistribuer aux pauvres. Le modèle français contre le libéralisme sauvage américain ? Trop facile… Pas la moindre conscience sociale dans la démarche de Leterrier : ici, l'argent tombe du ciel, fait gonfler les comptes en banque, comme si tout — Katrina, la dérégulation des marchés — pouvait se régler d'un simple trait comptable. Surtout, le film baigne dans sa propre rutilance, exhibant son budget — énorme pour ce qui n'est dans le fond qu'une série B — et sa fascination pour le pognon, tuant dans l'œuf toute portée politique.

Dernier relent de sa période bessonienne, Leterrier semble mixer sans complexe deux opus de Christopher Nolan pour les transformer en divertissement inconséquent : Le Prestige et Inception. Mais là où Nolan s'approchait au plus près de ce qui constitue sans doute sa seule obsession d'auteur — la place de la manipulation dans le processus de fabrication d'un film, et la tristesse qui va avec le dévoilement de cette illusion — Leterrier ne fait que du fun pour le fun. C'est l'inverse qui se produit : l'indifférence l'emporte devant ce produit cynique et opportuniste.


Insaisissables

De Louis Leterrier (Fr-EU, 1h56) avec Jesse Eisenberg, Mark Ruffalo...

De Louis Leterrier (Fr-EU, 1h56) avec Jesse Eisenberg, Mark Ruffalo...

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"Les Quatre Cavaliers", de brillants magiciens et illusionnistes, viennent de donner deux spectacles de magie époustouflants : le premier en braquant une banque sur un autre continent, le deuxième en transférant la fortune d’un banquier véreux sur les comptes en banque du public.


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"Dark Waters" : eaux sales et salauds

ECRANS | Quand des lanceurs d’alerte et la loi peuvent faire plier une multinationale coupable d’avoir sciemment empoisonné le monde entier… Todd Haynes raconte une histoire vraie qui, étrangement, revêt une apparence patinée dans l’Amérique de Trump.

Vincent Raymond | Mardi 18 février 2020

Tout juste promu associé dans un cabinet d'affaires spécialisé dans la défense des grosses firmes, un jeune avocat est sollicité par un fermier voisin de sa grand-mère désireux d'attaquer le chimiquier DuPont qu'il accuse de polluer son sol. Combat du pot de fer contre le pot de terre empoisonnée… Paranoïaques, attention ! Si vous ne suivez pas assidument la chronique judiciaire ni les publications scientifiques d’outre-Atlantique, vous ignoriez peut-être qu’un sous-produit de synthèse omniprésent dans notre quotidien (des batteries de cuisine aux vêtements en passant par les moquettes), miraculeux du fait de ses propriétés anti-adhésives, présentait le "léger" inconvénient de ne pas être dégradé par le vivant, tout en provoquant des dommages considérables à la santé. Et que les sociétés l’ayant commercialisé, en toute conscience, avaient préféré arbitré selon l’équation bénéfices/risques (bénéfices en dollars, évidemment). Nouvelles révélations Nul ne pourra accuser Todd Haynes d'opportunisme parce qu'il aborde un sujet environnemental. Dans Safe (1995) déjà, le cinéaste traitait d'un cas extrême d'empoi

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"Avengers : Endgame" : la fin justifie les grands moyens

ECRANS | Les Avengers s’unissent pour défaire l’œuvre destructrice de Thanos. Après un "Infinity War" en mode “demande à la poussière“, ce "Endgame" boucle (quasiment) par un grand spectacle philosophique la 3e phase de l’univers cinématographique Marvel.

Vincent Raymond | Mercredi 24 avril 2019

Après que Thanos a, grâce au gantelet orné des six Pierres d’Infinité, exterminé la moitié des êtres de l’univers, les Avengers survivants tentent de se rassembler. Il faudra attendre cinq ans que Ant-Man sorte accidentellement de l’infiniment petit quantique pour que Tony Stark accepte de joindre ses forces à leur plan fou : remonter dans le temps afin d’empêcher Thanos de s’emparer des Pierres… Où l’ensemble des fils et arcs narratifs laissés en suspens depuis 21 films et 3 phases par les différentes franchises Marvel sont appelés à se boucler. Mais de même qu’« il faut savoir finir une grève » comme disait Thorez, mettre un terme à un cycle ne s’improvise pas. Avengers : Infinity War (2018) avait laissé entrevoir une bienheureuse inflexion dans la série : à la surenchère de combats de colosses numériques entrelardés de punchlines boutonneuses (Captain America Civil War) avait succédé une dimension plus sombre, volontiers introspective grâce à l’intégration de Thanos. Un antagoniste moins manichéen qu’il y semblait, semant une mort arbitraire à des fins sélectives quasi-d

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"Gentlemen cambrioleurs" : casse vermeil

ECRANS | De James Marsh (G.-B.1h46) avec Michael Caine, Tom Courtenay, Jim Broadbent…

Vincent Raymond | Mardi 26 mars 2019

Peu après la trépas de son épouse, le septuagénaire Brian Reader est tenté de reprendre du service dans le corps de métier où il a excellé en toute discrétion : la cambriole. Tuyauté par un jeunot, Brian réunit sa troupe d’experts vieillissants pour un ultime coup d’éclat… Pas besoin d’être grand clerc pour voir dans cette *comédie policière* un dérivé pour public sénior deu fameux Ocean Eleven, avec une distribution appropriée – elle réunit la crème des veilles barbes anglaises (qui jadis furent, pour certains, les jeunes premiers britanniques). En l’absence de Peter O’Toole, Oliver Reed, Alan Bates et Richard Harris excusés pour cause de décès, Ray Winston, Michael Gambon et Jim Broadbent font le job – c’est-à-dire cabotinent selon les exigences d’un scénario poussif quand il n’est pas entortillé comme un fil de téléphone à cadran. Gags rhumatisants, répliques arthritiques et action asthmatiforme pimentent le casse et l’enquête parallèle menée par la police : tous les ingrédients sont donc réunis pour accompagner une bonne sieste de fin d’après-midi.

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"Galveston" : en v’là du noir, en v’là par Mélanie Laurent

ECRANS | de Mélanie Laurent (ÉU, 1h31) avec Ben Foster, Elle Fanning, Lili Reinhart…

Vincent Raymond | Mardi 9 octobre 2018

Crachant ses poumons, Roy s’imagine condamné par la maladie. En attendant, le caïd de la Nouvelle-Orléans dont il est l’homme de main cherche à le descendre. Alors Roy s’enfuit avec la jeune Rocky, une de ses prostituées et des papiers sensibles. Commence une cavale nerveuse… Au crédit de Mélanie Laurent réalisatrice, il faut tout d’abord placer son choix courageux de ne pas avoir engagé la comédienne Mélanie Laurent – et pourtant, elle aurait pu aisément caler un second rôle à l’accent franchie dans ce décor louisianais. L’ambiance poisseuse d’un motel dépeuplé, l’anti-héros lessivé par son absence de perspective et défiguré par les bourre-pifs, la femme fatale pour laquelle il est prêt à se sacrifier… On peut cocher un à un les items du film noirs, le contrat est globalement respecté et la réalisatrice s’en tirerait honnêtement s’il n’y avait cette aberrante scène où le personnage d’Elle Fanning se croit obligé d’avouer avec force détails ses traumatismes d’enfance (façon Chinatown) que tout un chacun a déduits des silences et des regards échangés lors des séquences précédentes. Ce besoin de passer par la case "grandes eaux" tradui

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"3 Billboards, les panneaux de la vengeance" : bons baisers du Missouri

ECRANS | Marqué par un enthousiasmant trio d’interprètes (Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell) et une narration exemplaire (une femme souhaite que l'enquête sur le meurtre de sa fille avance enfin), ce "revenge movie" décalé réalisé par Martin McDonagh nous fait tomber avec délices dans le panneau. Le Midwest, le vrai…

Vincent Raymond | Dimanche 14 janvier 2018

Excédée par l’inertie de la police dans l’enquête sur le meurtre de sa fille, l’opiniâtre Mildred le fait savoir sur trois pancartes géantes jusqu’alors à l’abandon au bord d’une route peu fréquentée. Les conséquences indirectes de cette initiative dépasseront tout ce qu’elle aurait pu imaginer… La présence en tête de gondole de Frances McDormand biaise sans doute l’appréciation. N’empêche : Joel et Ethan Coen auraient pu signer 3 Billboards… Son scénariste et réalisateur Martin McDonagh, qui s’était déjà illustré en 2008 avec Bons baisers de Bruges (polar sérieusement déviant en dépit de son titre français bien naze), fond en effet avec une maestria comparable chronique sociale et sarcasme décapant dans une matrice de film noir. Certes, la géographie les sépare (McDonagh opte pour le Missouri quand les Coen balancent entre la froidure du Minnesota et le torride du Texas), mais le creuset humain est le même : une population globalement rurale riche en stéréotypes conservateurs ; un vase clos éloigné de l’administration fédérale conspuée à l’envi. Attention : virages sur 1h56 On pourrait croire qu

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"Mon garçon" : surprenant Guillaume Canet, même si...

ECRANS | de Christian Carion (Fr., 1h23) avec Guillaume Canet, Mélanie Laurent, Olivier De Benoist…

Vincent Raymond | Mardi 19 septembre 2017

Brusquement rappelé à ses devoirs lorsqu'il apprend la disparition de son fils, un père divorcé et absent mène en parallèle de la police une enquête aussi désespérée que désordonnée. Malgré son désespoir et ses entorses à la loi, ses efforts le mènent à une piste. Sera-t-elle la bonne ? Familier ces dernières années de lourdes fresques historiques, Christian Carion ose ici un dispositif plus expérimental rappelant démarche de Steven Soderbergh pour Full Frontal : il dirige un comédien (Guillaume Canet) tenu à l’écart du scénario (ainsi que de l’ensemble de l’équipe) histoire de miser sur sa spontanéité d’individu plutôt que sur son "métier" d’interprète – le tournage en six jours dans les hauteurs du Vercors ajoutant à son conditionnement psychologique. La démarche, ambitieuse et louable, donne lieu à de surprenantes envolées de Canet qu’on ne supposait pas être aussi physique (sortir de sa zone de confiance, ça a du bon ) ainsi qu’à des séquences difficiles à soutenir pour qui est en empathie avec son personnage. Dommage que l’intrigue policière, bien linéaire, manque de quelques chausse-trapes et fausses pistes : l

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"La Planète des Singes - Suprématie" : impressionnant western darwinien

ECRANS | de Matt Reeves (É.-U., 2h22) avec Andy Serkis, Woody Harrelson, Judy Greer…

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

Chef incontesté des Singes, César aspire à vivre en paix avec son peuple. Mais un bataillon humain mené par le Colonel vient le défier en semant la mort parmi les siens. Le chimpanzé parlant se résout donc à l’affronter. En route vers son destin, il adopte une étrange fillette muette… La Planète des Singes est l’exemple rare d’une franchise dont l’intérêt ne s’émousse pas au fil des épisodes. Au volume 3 de la série en cours (dont César est le fil conducteur), on assiste même à un point d’orgue épique et tragique : Suprématie n’a rien d’une conclusion sommaire sans enjeu. C’est un total western darwinien. S’il propose sa récurrente lecture écologique en plaçant à nouveau l’humain en situation d’"espèce menacée" (l’inscription se trouve d’ailleurs arborée par un soldat sur son casque) du fait de l’avènement des singes, il suggère un moyen plus raffiné pour oblitérer l’ancien maître de la planète de son humanité – qui ne constituera cependant pas une surprise aux familiers de la saga. Au-delà, Suprématie ressemble à une variation sur les batailles entre tribus amérindiennes et l’armée améri

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"Les Derniers Parisiens" : ode nostalgique au Pigalle de jadis

ECRANS | de Hamé Bourokba & Ekoué Labitey (Fr., 1h45) avec Reda Kateb, Slimane Dazi, Mélanie Laurent…

Vincent Raymond | Lundi 20 février 2017

En probation, Nas est employé par son frère Arezki, tenancier d’un bar à Pigalle. Si Nas déborde d’ambitions pour animer les nuits, son aîné les tempère sèchement, causant leur rupture. Alors, le cadet se tourne vers un investisseur prêt à l’écouter… Représentants du groupe de hip-hop La Rumeur, Hamé & Ekoué signent une ode nostalgique quasi élégiaque au Pigalle de jadis, à ses troquets populaires s’effaçant peu à peu du paysage : Les Derniers Parisiens est scandé de saynètes montrant la faune de la rue dans son quotidien – clochard pittoresque, joueurs de bonneteau embobinant les passants etc. Une manière d’inscrire l’aventure/mésaventure de Nas, caïd en carton, dans une perspective bien actuelle, car ses rêves appartiennent au passé ; à un idéal façonné entre les années 1950 et 1980. Pas étonnant, avec ses codes périmés, qu’il se fasse si facilement enfumer par une nouvelle génération sans feu… ni lieu. Reda Kateb et Slimane Dazi composent une fratrie a priori surprenante, ma

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"L'Attrape-rêves" : glace et attrapes

ECRANS | de Claudia Llosa (Esp.-Fr.-Can., 1h33) avec Cillian Murphy, Jennifer Connelly, Mélanie Laurent…

Vincent Raymond | Lundi 24 octobre 2016

On était prêt à se montrer bienveillant envers la réalisatrice péruvienne Claudia Llosa. Pas parce que L’Attrape-rêve (quelle substance a donc ingérée le distributeur pour proposer un titre français aussi moisi et déconnecté du film ?) exile Mélanie Laurent au-delà du Cercle polaire, mais en souvenir de Fausta (2009), son œuvre précédente récompensée à l'époque par l'Ours d'or du meilleur film au Festival de Berlin. Alors on tient bon, bravement, devant cette fable new age gentiment sans objet, construite pour faire genre dans l’alternance de deux époques. D’accord, il y a Jennifer Connelly à l’écran, et la voir est toujours un plaisir, même si l’évolution de son personnage laisse dubitatif : d’abord mère d’un enfant malade allant voir un guérisseur mystique sans conviction aucune, elle se transforme – abracadabra – en guérisseuse mystique au look de Patti Smith hallucinée, incapable d’user de son don pour elle. C’est un peu l’histoire des cordonniers mal chaussés, ou de ces devins totalement myopes sur leur

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"Café Society" : Hollywoody boulevard

ECRANS | Le 47e opus de Woody Allen-réalisateur semble avoir été taillé sur mesure pour effectuer l’ouverture de la 69e édition du festival de Cannes : glamour, artifices et nostalgie des vieilles bobines s’y bousculent. On passe un charmant moment, sans être transporté…

| Mercredi 11 mai 2016

Un film situé, au moins partiellement, dans les arcanes du Hollywood de l’âge d’or ne pouvait que finir (ou, à tout le moins, commencer sa carrière) sur la Croisette. Café Society tend une sorte de miroir temporel pareil à une vanité à la foule des producteurs, cinéastes, comédiens, agents qui se pressent aux marches du Palais et dans les réceptions pour participer à la gigantesque sauterie cannoise. Car du cinéma, il ne montre absolument rien si ce n’est un extrait de La Dame en rouge (1935) de Robert Florey. En cela, il se situe aux antipodes de Avé César des frères Coen qui avait effectué l’ouverture de la Berlinale. Ici, les stars demeurent cachées dans leurs résidences exubérantes, ou des noms évoqués par paquets de dix, d’éphémères symboles de puissance dans l’Usine à rêve, totalement privées de substance et d’incarnation. Woody et ses doubles C’est plus la nostalgie jazzeuse, l’élégance du cadre et les vestes cintrées qui intéressent Woody Allen dans ce décor-prétexte. Les plateaux, il leur a déjà réglé leur compte dans Hollywood Ending (2002), comédie décriée et pourtant

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Spotlight

ECRANS | De Tom McCarthy (É.-U., 2h08) avec Michael Keaton, Mark Ruffalo, Rachel McAdams…

Vincent Raymond | Mardi 26 janvier 2016

Spotlight

On devrait toujours se méfier des rumeurs, surtout lorsqu’elles concernent un film portant sur une enquête journalistique. Celles qui précédaient celui-ci étaient flatteuses ; force est de constater qu’il s’agissait d’une magnifique opération d’enfumage, tant la réalisation (“mise en images” serait plus approprié) et l’interprétation semblent rivaliser de classicisme plat. Spotlight s’abrite derrière ce qu’il révèle (une équipe d’investigation du Boston Globe met à jour l’implication de l’Église locale dans plusieurs dizaines d’affaires de prêtres pédophiles) pour justifier son absence hurlante de projet cinématographique original. C’est tenir le 7e art en bien piètre estime que de le considérer comme une vulgaire lentille grossissante, ne méritant pas d’attention particulière ! Et réfléchir à très court terme. Car les œuvres narrant des combats asymétriques au service d’innocents ou dénonçant des abominations humaines sont légions. Seules celles osant se démarquer artistiquement, esthétiquement impriment réellement leur époque, voire l’Histoire, offrant à la cause qu’elles défendent un écho supplémentaire. 12 ho

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"Demain" : les bonnes intentions ne suffisent pas

ECRANS | En salle alors que se tient la COP21, ce documentaire fait le tour d’initiatives, aujourd’hui couronnées de succès, permettant d’engager le monde dans une voie alternative. Hélas, la forme torpille le fond…

Vincent Raymond | Lundi 30 novembre 2015

Demain est l’un de ces films qui font enrager. Parce qu’il s’empare d’une cause juste en en faisant quasiment un objet à la mode revendiqué par des "icônes" du star-system, des "égéries" du showbiz. En la traitant d’une manière maladroite, superficielle, naïve, sans continuité esthétique, de surcroît. Pourtant, la vulgarisation de concepts comme la propagation d’un message militant via le documentaire ne passent pas forcément par un amenuisement du style, une altération de la forme ni un renoncement artistique – Wagenhofer, Wenders, Welles ou Guzmán, si l’on veut un cinéaste dont l’initiale n’est pas W, l’ont largement prouvé. Le propos ici, c’est la dénonciation des graves changements climatiques (et leur conséquences, actuelles ou à venir) liés au fonctionnement de notre société industrielle, à nos habitudes de surproduction et consommation. Pour éviter une extinction massive du vivant à brève échéance, la solution serait d’agir massivement sur divers axes : alimentation, transports, énergie, politique, éducation... Cyril Dion (ancien responsable du mouvement Colibris) et Mélanie Laurent ont donc collecté des témoignages d’acteurs associatifs ou de

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Foxcatcher

ECRANS | Histoire vraie, acteurs visant la performance, mise en scène arty, sous-texte politique lourdement appuyé : Bennett Miller se montre incapable de légèreté pour traiter cette histoire de mentor toxique cherchant à transformer un lutteur en futur médaillé olympique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 janvier 2015

Foxcatcher

Qu’aime-t-on dans le cinéma américain lorsque celui-ci s’aventure hors de ses sentiers les plus commerciaux ? Sa capacité à traiter avec simplicité les sujets les plus ambitieux, à mettre le spectacle et l’efficacité au profit de leur exact contraire, une approche critique et dialectique du monde. Récemment, J. C. Chandor avec son extraordinaire A most violent year en a fait la démonstration éclatante : voilà un cinéaste qui ose raconter des choses complexes sur son pays et son économie sans perdre de vue le plaisir du spectateur. Depuis son premier film (le biopic Truman Capote), Bennett Miller semble, à l’inverse, adopter une posture particulièrement hautaine par rapport à ce cinéma-là, comme s’il devait faire sentir à tous les niveaux sa supériorité d’artiste et le sérieux de sa démarche. Foxcatcher ne fait qu’enfoncer le clou, tant il clame dès ses premières images son envie de ne pas sombrer dans la vulgarité d’un tout-venant qu’au demeurant, il est assez seul à exécrer. Miller bannit ainsi toute forme de légèreté de son f

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Enemy

ECRANS | Tournée dans la foulée de "Prisoners" avec le même Jake Gyllenhaal, cette adaptation de José Saramago par Denis Villeneuve fascine et intrigue, même si sa mise en scène atmosphérique se confond avec une lenteur appuyée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 20 août 2014

Enemy

Coïncidence des sorties : à quelques jours d’intervalle, deux films s’attaquent au thème du double. Celui de Richard Aoyade transpose Dostoïevski dans un quotidien gris et bureaucratique ; Denis Villeneuve s’est lui inspiré de L’Autre comme moi de José Saramago pour prolonger sa collaboration avec Jake Gyllenhaal, entamée avec le brillant Prisoners. Villeneuve est peut-être encore plus abstrait qu'Aoyade dans son traitement d’une ville déshumanisée, réduite à une salle de fac et à quelques appartements anonymement coincés dans des barres d’immeuble rappelant la Défense filmée par Blier dans Buffet froid. Monde glacial dans lequel Adam répète sans cesse la même routine : il donne un cours, rentre chez lui, reçoit un coup de fil de sa mère (Isabella Rossellini), puis sa copine lui rend visite (Mélanie Laurent), ils font l’amour, elle rentre chez elle et il finit sa nuit seul. Routine brisée après une discussion anodine avec un de ses collègues, qui le conduit à louer dans un vidéoclub une comédie « locale » où un homme lui ressemblant trait

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The Double

ECRANS | De Richard Aoyade (Ang, 1h33) avec Jesse Eisenberg, Mia Wasikowska…

Christophe Chabert | Vendredi 25 juillet 2014

The Double

Cette adaptation du roman de Dostoïevski brille d’abord par la pertinence de ses parti-pris visuels : Richard Aoyade a en effet choisi de ne pas choisir entre la reconstitution et l’actualisation du livre, préférant inventer un monde qui renvoie autant à la bureaucratie soviétique qu’au futur orwellien de 1984. Au milieu de cet univers gris et pré-technologique vit Simon, triste employé de bureau frustré et voyeur, qui voit débarquer un jour son double, James, bien décidé à prendre sa place et à séduire la femme qu’il épie depuis sa fenêtre. On pourrait énumérer les références conscientes ou inconscientes qui défilent dans le film (Brazil, Délicatessen, Le Locataire) mais cela ne ferait que souligner ce qui devient le défaut le plus évident de The Double : il s’enferme rapidement dans un exercice de style où la forme, soumise à un contrôle maniaque (lumières, cadres, mouvements de caméra, sans parler d’une bande-son très spectaculaire dans son accumulation de détails) prend le pas sur le récit. Aoyade vise manifestement le film-cerveau en droite ligne de Kubrick, Polanski ou des Coen, mais il ne produit qu’un objet froid et répétitif.

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Night moves

ECRANS | Kelly Reichardt suit patiemment trois terroristes écolos qui décident de faire sauter un barrage dans un thriller au ralenti où la dilatation du temps, la beauté de la mise en espace et les soubresauts des désirs qui animent le trio confinent à l’hypnose. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2014

Night moves

Au début de Night moves, Josh (Jesse Eisenberg, définitivement l’acteur 2.0, aussi lisse en apparence que trouble dans les profondeurs qui agitent ses personnages) et Dena (Dakota Fanning, à la présence sensuelle et magnétique) se rendent dans un happening d’écolos underground où est présenté un petit film expérimental et arty servant à galvaniser les militants. Kelly Reichardt, comme ses personnages, prend ses distances avec ce folklore-là, cette façon de faire de la politique sans jamais passer à l’action. Pour Josh et Dena, rejoints ensuite par Harmon (Peter Sarsgaard), il va falloir se mouiller dans tous les sens du terme en allant faire sauter un barrage et rendre ainsi ce coin de l’Oregon à l’état de nature, loin de l’intervention industrielle et libérale ; pour la cinéaste, l’objectif est de raconter ce geste terroriste comme un thriller au ralenti, où l’acte terroriste serait, telle la flèche dans le paradoxe de Zénon, découpé en une multitude d’actions plus petites observées avec un soin méticuleux et chargées de leur propre suspense : repérer les lieux, acheter le matériel pour fabriquer l’explosif, charger un zodiac dans une remorque… La vrai

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To Rome with love

ECRANS | Poursuivant son exploration des métropoles européennes après Londres, Barcelone et Paris, Woody Allen se montre bien peu inspiré face à Rome, se contentant d’un poussif récit multiple où tout sent la fatigue et le réchauffé, à commencer par sa propre prestation d’acteur. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Vendredi 6 juillet 2012

To Rome with love

La familiarité avec le cinéma de Woody Allen, autorisée par la livraison annuelle d’un nouvel opus, permet à l’amoureux de ses films de vite reconnaître quand le maître (osons le mot, il n’est pas volé) est en pleine santé ou quand, au contraire, il est en petite forme. Il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir que To Rome with love appartient à la deuxième catégorie, tant il transpire le manque d’inspiration, le programme mécanique et l’agrégat poussif d’idées plus ou moins bonnes. Ainsi, si les cartes postales qui ouvraient Minuit à Paris (un vrai grand Allen, celui-là) n’étaient qu’un trompe-l’œil, le film s’acharnant ensuite à en montrer le caractère illusoire, celles que le cinéaste compile sur Rome ne seront jamais vraiment déchirées par le récit. Pire, elles conduisent à une accumulation de petites intrigues véhiculant leur lot de clichés, là où Allen n’avait besoin que d’un solide concept pour dérouler celle du film précédent. Ce n’est d’ailleurs par la première fois que, dans ses mauvaises années, Allen se repose sur les récits multiples comme sur une canne, espérant que dans l’ensemble, quelques-uns surnagent de la mollesse ambiante. Ce n’est hélas !

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Beginners

ECRANS | De Mike Mills (ÉU, 1h44) avec Ewan MacGregor, Christopher Plummer, Mélanie Laurent…

François Cau | Vendredi 10 juin 2011

Beginners

Pour son premier film, Mike Mills tente de contourner la relative banalité de son argument (les hésitations d’Oliver, presque quadragénaire endeuillé et amoureux) par deux moyens. Le premier est peu concluant : il s’agit de multiplier les gimmicks (les photos racontant les années, le chien qui parle en sous-titres, les dessins sur «l’histoire de la tristesse») et de déconstruire temporellement l’histoire. Mills s’enfonce alors dans le cliché que les Américains se font du cinéma européen (le casting franco-anglais en est une autre preuve) : un mélange sophistiqué entre légèreté de ton et gravité des sujets abordés. En revanche, le film est assez beau quand il laisse ses acteurs prendre le contrôle. Une spontanéité très «nouvelle vague» irrigue les scènes entre Oliver et son père, et plus encore celles avec Anna, partiellement improvisées. MacGregor, Plummer et même Mélanie Laurent (si !) sont tous trois excellents, et contribuent grandement au petit charme de Beginners. Christophe Chabert

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Et soudain tout le monde me manque…

ECRANS | De Jennifer Devoldere (Fr, 1h38) avec Mélanie Laurent, Michel Blanc…

François Cau | Mercredi 13 avril 2011

Et soudain tout le monde me manque…

Le matérialisme dans lequel évoluent les personnages du deuxième film de Jennifer Devoldere vaut métaphore de sa production. Une fois de plus, voilà une comédie air du temps, mais qu’on pourrait qualifier sans injure de banale (doit-on faire semblant de n’avoir jamais vu un film sur les angoisses d’une trentenaire parisienne et célibataire ?), qui s’est laissée grignoter par son mode de financement. Une star dans le premier rôle ? Mélanie Laurent tient plutôt de la starlette, refusant sans raison crédible de montrer ses seins dans une scène d’amour… Mais elle est bankable ! Des marques à presque tous les plans, et même dans les dialogues ? Ce n’est pas de la pub, voyons, c’est du réalisme urbain chic ! Des chansons branchées pour illustrer toutes les dix minutes les clips censés résumer les récits parallèles ? Ça ne dissipe pas le déjà vu. Reste Michel Blanc ; après Une petite zone de turbulences, on sent bien qu’il cherche à parler de son angoisse face au temps qui passe et à la mort qui rôde. Dommage qu’il le fasse dans des comédies sans envergure, car il le fait franchement bien. CC

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