Conjuring : les dossiers Warren

ECRANS | Même un cran en dessous de ses précédentes réalisations, "Conjuring" confirme James Wan comme le nouveau héros du cinéma de genre, capable de le prendre au sérieux et de lui rendre son essence terrifiante par une mise en scène fondée sur la suggestion et le sens de l’espace. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 août 2013

Photo : © WARNER BROS ENTERTAINMENT


L'accueil dithyrambique réservé aux États-Unis par la presse comme par les spectateurs à Conjuring en dit assez long sur la frustration générale provoquée par le cinéma de terreur ces dernières années. On peut résumer ces réactions à une formule simple : enfin un film qui fait vraiment peur. On ne leur donnera pas tort, car Conjuring possède en effet des moments absolument effrayants, provoqués par des visions à vous faire dresser les cheveux sur la tête et une gestion de l'angoisse à déchirer ses accoudoirs. Le vrai prodige du film, cependant, réside dans le fait que James Wan n'y joue jamais la surenchère et se refuse à verser dans les scories récentes du cinéma d'horreur.

La mode du found footage, ces faux documentaires dont le bidonnage était tellement manifeste qu'il provoquait plus l'embarras que l'effroi, est même raillée dès le prologue, qui raconte une première enquête des époux Warren, chercheurs en phénomènes paranormaux, autour d'une poupée possédée par une force maléfique. Démarrée sur un classique entretien avec les victimes, poursuivie par un flashback reconstituant les événements, la séquence s'achève sur la projection desdites images devant un parterre d'étudiants, comme un vulgaire film amateur. La mise en scène de Wan, qui ne s'appuie que sur une grammaire de fiction classique basée sur la maîtrise du cadre et du montage, vient alors supplanter instantanément le modernisme faisandé de l'horreur pour petits malins filmée n'importe comment pour faire authentique.

Un classique de la peur

Conjuring s'inspire pourtant d'une histoire vraie survenue en 1971 : la famille Perron s'installe dans une grande demeure et ses membres sont progressivement débordés par des événements inexplicables et inquiétants. Les années 70 permettent avant tout à Wan de revenir à une certaine nudité de moyens : pas de vidéo, de portables ou d'ordinateurs pour véhiculer un suspense facile, mais une déconstruction méticuleuse de l'espace dont les règles sont posées dans les deux plans-séquences qui accompagnent l'installation de la famille.

Le premier tient en un zoom depuis l'intérieur de la maison jusqu'à la fenêtre où on aperçoit le couple et ses cinq filles déchargeant leur voiture, suivi d'un panoramique qui s'arrête au seuil de la porte, avec le chien qui refuse obstinément d'entrer. La caméra joue à la fois le rôle de la force menaçante qui observe sa proie et celui d'une frontière invisible pointant le lieu du mal — Wan connaît son Halloween par cœur. Le plan suivant, à l'inverse, accompagne une des enfants à travers la pièce de la maison ; James Wan fait visiter au public les lieux de l'action, lui demandant d'en mémoriser la géographie avant de le laisser errer par la suite dans le dédale d'où, évidemment, le danger peut sortir à n'importe quel instant de n'importe quel recoin.

Rien de révolutionnaire ici, mais c'est justement dans cette foi envers les vertus d'une mise en scène à l'efficacité toujours certifiée que réside le talent de James Wan. Comme dans Insidious, la minceur de son budget n'est pas un handicap, mais une logique esthétique qui conduit à foutre la trouille en en montrant le moins possible à l'écran : un ballon de basket, un placard, une boîte à musique ou un simple applaudissement, autant de données basiques qui, à l'écran, produisent une terreur maximale. La pénombre, les perspectives renversées, les lignes de fuite, la profondeur de champ ou son absence, et surtout le temps de montée de l'angoisse, transforment tout cela en un crescendo terrifiant.

Dieu, le Diable, tout ça…

Pourquoi alors Conjuring provoque une légère déception par rapport aux opus précédents de James Wan ? Sans doute parce qu'après une première partie quasi-parfaite, où le cinéaste conduisait magistralement son récit, s'autorisant même quelques autocitations — la marionnette envoûtée comme dans Dead silence, les pièges photographiques pour traquer l'entité, ancêtres de ceux d'Insidious — il s'engage ensuite dans un sous-genre nettement moins palpitant, celui du film d'exorcisme.

Là encore, ce n'est pas un hasard si Conjuring se déroule en 1971, trois ans après Rosemary's baby de Polanski, et trois ans avant L'Exorciste de William Friedkin, soit à l'intersection entre la terreur en huis clos fondée sur la paranoïa et un certain scepticisme — Dieu est mort, mais qu'en est-il du Diable ? et l'approche frontale, clinique et réaliste d'un cinéaste pour qui seul le mal existe sur terre, quel que soit le nom qu'on lui donne. L'Exorciste invente le genre et le tue en même temps, tant il fait le tour de ses figures en lui adjoignant un regard personnel. Ainsi, le prêtre exorciste incarné par Max Von Sydow ne parle jamais de Dieu dans le film, et se contente de mettre en place le cérémonial en faisant face à ses propres démons intérieurs.

Les époux Warren de Conjuring ont en revanche une fâcheuse tendance à disserter sur leur foi, et si la famille Perron avoue son athéisme, c'est pour mieux se le voir reprocher par la suite. Wan paraît d'un seul coup moins pertinent quand il justifie par le dialogue l'existence de ses esprits frappeurs ; pire, il prend le risque de se rapprocher d'un courant aussi réactionnaire que dans l'air du temps où la religion est la solution à tous les maux.

Une idée, magnifique, prouve au contraire qu'il n'est jamais aussi bon que lorsqu'il laisse planer le doute sur le degré d'hallucinations de ses personnages principaux : au cours d'un précédent exorcisme, Lorraine Warren a été confrontée à une vision qui l'a traumatisée. Quand son mari lui demande ce qu'elle a vu, elle refuse de le dire. Et lorsque Wan filme le flashback de la scène, il ne montre que deux regards hallucinés qui se croisent. Idée similaire dans le passage, extraordinaire, où Christine Epron voit dans l'ombre d'une porte une créature monstrueuse, mais qui n'apparaîtra jamais à l'écran.

Cette croyance dans la puissance suggestive de la mise en scène est la seule qui vaille au cinéma ; l'autre, avec son Diable et son bon Dieu, mérite de rester sagement agenouillée dans les églises.


Conjuring : Les dossiers Warren

De James Wan (ÉU, 1h50) avec Vera Farmiga, Patrick Wilson...

De James Wan (ÉU, 1h50) avec Vera Farmiga, Patrick Wilson...

voir la fiche du film


Avant Amityville, il y avait Harrisville… Conjuring : Les dossiers Warren, raconte l'histoire horrible, mais vraie, d'Ed et Lorraine Warren, enquêteurs paranormaux réputés dans le monde entier, venus en aide à une famille terrorisée par une présence inquiétante dans leur ferme isolée…


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"The Passenger" : hors du train-train quotidien

ECRANS | de Jaume Collet-Serra (E.-U.-Fr.-G.-B., 1h43) avec Liam Neeson, Vera Farmiga, Patrick Wilson…

Vincent Raymond | Mardi 23 janvier 2018

Ancien flic reconverti dans les assurances, Michael est brutalement viré. Le même jour, ce fringant sexagénaire voit sa routine chamboulée dans son train de banlieue quand une inconnue lui propose un étrange marché. À la clé, beaucoup d’argent. Mais aussi des dangers potentiels… Jaume Collet-Serra serait-il devenu pour Liam Neeson ce que J. Lee Thompson fut pour Charles Bronson – un réalisateur transmutant jusqu’à plus soif un type ordinaire harcelé par des malfaisants en surhomme capable de sauver la planète ? Relativisons : Neeson est moins ouvertement justicier que Bronson, et semble plutôt pousser pour leur quatrième collaboration son personnage du côté des Tom Hanks/Harrison Ford : toute l’ouverture est une tentative en ellipses "pixariennes" pour l'ancrer dans sa monotonie consentie de banlieusard. Ensuite, la victime idéale se transforme bourreur de pifs expert. Si Collet-Serra maîtrise son espace contraint (en un seul mot), il succombe à la tentation de la surenchère, perdant dans les vingt dernières minutes le bénéfice de l’armature sociale et humaine, ainsi que de son suspense à l’ancienne. Plus sec, sans rebondiss

Continuer à lire

Insidious chapitre 2

ECRANS | Après la somme qu’était "Conjuring", James Wan allait-il faire avec ce deuxième "Insidious" le film d’horreur de trop ? Que nenni ! Passée une maladroite introduction, ce chapitre 2 s’avère au contraire son film le plus fou, baroque et expérimental. Un grand cinéaste, cette fois, c’est sûr ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 octobre 2013

Insidious chapitre 2

James Wan n’en a pas fait mystère, Insidious chapitre 2 marque ses adieux au genre qui l’a rendu célèbre : le film d’épouvante. Il peut passer à autre chose l’esprit tranquille : il lui a rendu ses lettres de noblesse et parvient même, dans son ultime effort, à en pousser encore les murs. Deux mois à peine après la sortie de Conjuring et son succès planétaire, il y avait pourtant un petit risque : comment surpasser sa magistrale première heure, aboutissement de la méthode Wan fondée sur la suggestion et le contrôle de l’espace, du temps et des mouvements d’appareil pour créer des climats d’angoisse vintage d’une efficacité redoutable ? Le début d’Insidious chapitre 2 laisse penser qu’en effet, le cinéaste signe peut-être ici son film de trop. Si cette première demi-heure fait peur, c’est plus pour son côté débraillé et sa façon d’embrayer sans conviction sur la conclusion du premier volet que par ses instants de terreur. Peu inspirée, la mise en scène arrive tout juste à faire sursauter avec l’habituel et pour la première foi

Continuer à lire

Insidious

ECRANS | James Wan applique le principe du «less is more» dans ce remarquable film d’épouvante à l’ancienne qui rappelle opportunément l’objectif du genre : faire peur ! Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 8 juin 2011

Insidious

Révélé grâce à un film de vidéoclub opportuniste ayant ensuite connu une exploitation agressivement commerciale (Saw), James Wan aurait pu capitaliser sur ce succès et jouer les mercenaires au sein des studios. Avec une intégrité devenue rare, il a choisi au contraire de rester fidèle à une économie modeste, travaillant avec une ambition tout sauf dérisoire le cinéma de genre comme un territoire où tout n’a pas encore été montré et où le premier degré est indispensable pour susciter des émotions fortes. Après le film fantastique (Dead silence) et le film d’autodéfense (Death sentence), Wan situe Insidious à cheval entre le film de possession et le récit de maison hantée ; il y dépeint une gentille famille américaine qui s’installe dans sa nouvelle demeure. Après quelques alertes — un grenier inquiétant, des apparitions flippantes — Dalton, l’aîné des trois enfants, tombe dans le coma, et la mère est persuadée qu’une force maléfique cherche à s’emparer de son corps — le père est plus sceptique. Le reste de l’intrigue est riche en retournements de situations et climax terrifiants que Wan orchestre avec un indéniable savoir-faire. La petite boutique des

Continuer à lire