Gone Girl

ECRANS | Film à double sinon triple fond, "Gone Girl" déborde le thriller attendu pour se transformer en une charge satirique et très noire contre le mariage. Et permet ainsi à David Fincher de compléter une trilogie sur les rapports homme / femme après "The Social Network" et "Millenium". Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 octobre 2014

Photo : © Twentieth Century Fox


Dans le commentaire audio de The Game, David Fincher affirme qu'il avait tourné là son dernier film pensé pour le soir de sa « première ». Tournant majeur qui consiste à ne plus vouloir scotcher le spectateur sur son siège par une succession d'effets de surprise, mais à s'inscrire dans un temps plus long où le film gagnerait en profondeur et en complexité, révélant à chaque vision de nouvelles couches de sens. C'est ce qui a fait, en effet, le prix de Fight club, Zodiac et The Social Network.

Gone Girl, cependant, a les apparences du pur film de « première » : le calvaire de Nick Dunne, accusé de la disparition de sa femme le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, repose sur un certain nombre de retournements de situations importés du roman de Gillian Flynn qu'il convient de ne pas révéler si l'on veut en préserver l'efficacité. La matière est donc celle d'un bon thriller psychologique : un écrivain raté et falot est transformé en coupable idéal par des médias avides de scoop, le tout raconté par une série d'allers-retours entre le présent de la narration et les confessions tirées du journal intime de son épouse Amy.

S'entrechoquent à l'écran les souvenirs idylliques d'une passion née sur les trottoirs de New York et le triste quotidien dans lequel le couple s'est enfoncé lorsqu'il s'est installé dans un Midwest pavillonnaire. Fincher laisse s'insinuer dans les interstices de sa mise en scène une sourde ironie qui suggère au spectateur que ce qu'il regarde n'est peut-être qu'un vaste simulacre. Ou plutôt un entrelacs de simulacres dont la source est plus profonde qu'on le suppose.

Pixels contre pixels

Cette première partie, aussi plaisante et stylisée soit-elle, pourra paraître superficielle. Or, c'est justement parce que Fincher en polit la surface qu'il peut ensuite en explorer les abîmes les plus pervers. À ce jeu, son meilleur allié reste Ben Affleck dans le rôle de Nick : incarnation vivante de l'effet Koulechov, il met au service du film son inexpressivité légendaire pour devenir ce visage lisse sur lequel chacun projette ses affects et ses passions. Ce sont les images qu'on lui accole, celles de la télévision, d'internet ou même d'un anodin selfie qui modifient la perception que l'on a de lui, tour à tour mari idéal ou assassin pervers. Le seul moment où il se hasardera à afficher un sourire forcé, cassant ainsi son image froide et détachée, sera d'ailleurs la première étape de sa descente aux enfers.

À travers les images orientées par les médias ou celles que l'on se fabrique pour répondre à leurs attentes, Gone Girl s'attache à mettre en doute non pas l'innocence de Nick, mais d'un monde où plus rien n'échappe à une mise en scène généralisée. Fincher possède ce talent unique pour intégrer les nouvelles images de façon particulièrement fluide et invisible à son montage, non pas comme des écrans à l'intérieur de l'écran, mais comme des pixels malades fondus aux pixels outrageusement sains du film lui-même. La musique, une fois de plus signée Atticus Ross et Trent Reznor, travaille sur des motifs du même genre : une mélodie sirupeuse mise en pièces par d'agressives stries électroniques, comme si le soap opera était attaqué souterrainement par un film de terreur.

Homme / femme, mode d'empoigne

Mais ce film-là, le film de « première », laisse peu à peu la place à un autre, nettement moins prévisible. Il tient à l'entrée en action d'Amy et de son actrice Rosamund Pike, parfait antagoniste de Nick / Affleck ; à ce corps rigide et apathique, Amy répond par une série de transformations physiques qui lui permettent d'échapper aux fantasmes que l'on projette sur elle. Ses parents, qui ont fait de leur fille la matière à une sorte de Martine américaine ; son mari, qui l'a transformée en femme trophée ; et son prétendant, qui la rêverait en poupée sexuée et docile.

À travers Amy, Fincher boucle une trilogie que l'on n'avait pas vu venir, où les femmes choisissent de s'affranchir de la violence des hommes et de leur besoin de domination. Dans The Social Network, c'est la petite amie de Zuckerberg qui refuse sa condescendance et, in fine, son "amitié" facebookienne ; dans Millenium, c'est Lisbeth Salander qui se venge de son violeur avant de devenir un fantôme dans la machine du libéralisme patriarcal ; dans Gone Girl, la femme devient un mystère angoissant prête à gagner sa liberté à tout prix, surtout celui qui consiste à emprisonner l'ennemi dans une toile d'araignée travestie en illusion monstrueuse de bonheur conjugal.

C'est là que Gone Girl ouvre sa béance la plus excitante, celle qui aspire le spectateur dans un jeu fascinant à l'issue incertaine. Fincher pratique une charge particulièrement vitriolée contre l'institution du mariage, cercle de l'enfer dont personne ne sort indemne. Ce film-là, pourtant, était niché secrètement dans le premier… À travers son récit à deux voix, Gone Girl donnait déjà sa définition, cruelle et iconoclaste, du couple : deux mensonges unis par un même malentendu, deux images fabriquées qui ne se rejoignent que pour se haïr. On attendait de Fincher qu'il fasse un bon thriller ; on n'espérait pas qu'il retrouverait sa verve caustique et nietzschéenne, celle qui en a fait un des auteurs majeurs du cinéma américain.

Gone Girl
De David Fincher (ÉU, 2h29) avec Ben Affleck, Rosamund Pike…


Gone Girl

De David Fincher (EU, 2h29) avec Ben Affleck, Rosamund Pike...

De David Fincher (EU, 2h29) avec Ben Affleck, Rosamund Pike...

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A l’occasion de son cinquième anniversaire de mariage, Nick Dunne signale la disparition de sa femme, Amy. Sous la pression de la police et l’affolement des médias, l’image du couple modèle commence à s’effriter. Très vite, les mensonges de Nick et son étrange comportement amènent tout le monde à se poser la même question : a-t-il tué sa femme ?


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Marjane Satrapi : « L’art est une recherche de la vérité à travers le prisme de la beauté »

Interview | On ne peut s’empêcher de voir des similitudes entre la figure de Marie Curie et celle de Marjane Satrapi. La cinéaste bouscule l’image d’Épinal en signant un portrait non pas de la seule scientifique, mais également du rayonnement de ses découvertes. Entretien exclusif.

Vincent Raymond | Mardi 10 mars 2020

Marjane Satrapi : « L’art est une recherche de la vérité à travers le prisme de la beauté »

À l’instar de Flaubert parlant de Madame Bovary, pouvez vous dire que cette Madame Curie, c’est un peu vous ? Marjane Satrapi : C’est un génie auquel je ne peux me comparer, mais que je comprends très bien. On est arrivées à Paris au même âge pour pouvoir réaliser ce que l’on ne pouvait pas faire chez nous. Je comprends donc sa difficulté d’être une immigrée parlant français avant de venir en France. Comme elle, aussi je ne cherche pas à plaire à tout le monde — je m’en fous, en fait. J’apprécie tout particulièrement ça chez elle, et le fait qu’elle ne soit pas quelqu’un de parfait. Je n’ai pas voulu en faire une héroïne, c’est-à-dire l’image parfaite de la femme merveilleuse, parce qu’elle n’était pas toujours commode. C’était un être humain avec ses imperfections ! Au-delà de l’album de Lauren Redniss, comment avez-vous déterminé ses contours ? Il y avait évidemment les biographies, les historiens, mais chacun donne son interprétation de l’histoire. Pour moi, on a la perception la plus corre

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"Radioactive" : brillante fusion

ECRANS | Évocation indirecte des lois de l’attraction et du magnétisme, "Radioactive" dépeint simultanément les atomes crochus entre Pierre et Marie Curie, ainsi que les propriétés de ceux qu’ils mirent en évidence. De la science, des frictions et le regard de Marjane Satrapi.

Vincent Raymond | Mardi 10 mars 2020

Paris, aube du XXe siècle. Jeunes scientifiques assoiffés de savoir, Marie Skłodowska et Pierre Curie s’allient au labo comme à la ville pour percer le mystère de la radioactivité. De cette union naîtront deux enfants et d’inestimables découvertes, des Prix Nobel, ainsi qu’une certaine jalousie teintée de haine xénophobe et machiste, Marie étant polonaise… Aux premières images de Radioactive montrant Madame Curie au soir de sa vie s’effondrant et se remémorer son existence par flash-back façon Les Choses de la vie, on s’inquiète un peu. Marjane Satrapi aurait-elle succombé à cette facilité du biopic hagiographique, ces chromos animés surglorifiant des célébrités ? Heureusement, non : la Madame Curie dont elle tire ici le portrait en s’inspirant du roman graphique de Lauren Redniss va se révéler bien différente des images déjà connues : moins fofolle que celle vue par Jean-Noël Fenwick (Les Palmes de M. Schutz), plus nuancée que la Femme honorable de Françoise Giroud ; bref, complexe et vivante, loin de la statufication. Têtue et pa

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Otages à Entebbe : vol suspendu

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Vincent Raymond | Lundi 30 avril 2018

Otages à Entebbe : vol suspendu

1976. Convergence des luttes terroristes : des membres du Front populaire de libération de la Palestine reçoivent le soutien de gauchistes allemands des Cellules révolutionnaires afin de détourner un vol Athènes-Tel Aviv vers l’Ouganda et de protester contre la politique israélienne… À certains égards, le réalisateur brésilien José Padhila signe ici une double reconstitution historique. Il fabrique un "film d’époque" assez convaincant avec ses coupes de vêtements ajustées et ses cheveux gras seventies. Dans le même temps, il renoue avec ces euro-puddings qui faisaient jadis florès sur les écrans : des coproductions internationales causant dans une langue véhiculaire (donc l’anglais), farcies de stars représentant chacun des pays contributeurs. Douce aberration, qui nous donne ici à entendre Yitzhak Rabin et Shimon Peres échanger dans l’idiome de Churchill – l’un des deux interprètes étant britannique. Pas rédhibitoire, mais légèrement contrariant. Cela étant dit, Otages à Entebbe a le mérite d’ouvrir une brèche en abordant un événement peu relaté, et dévoile quelques rouages de la mécanique du Cabinet israélien. Bie

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"Hostiles" : le western bouge encore

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Vincent Raymond | Mardi 13 mars 2018

1892. Peu avant de quitter l’armée, le capitaine Blocker se voit confier une ultime mission : escorter sur ses terres sacrées le chef Yellow Hawk moribond et les siens. Or Blocker, vétéran des guerres indiennes, hait les Cheyennes. Au terme d’un voyage agité, il révisera ses opinions. Le western constitue plus qu’un genre cinématographique : une merveilleuse éponge, s’imprégnant davantage de son contexte de tournage que de l’époque qu’il est censé dépeindre. Ainsi, le 1892 vu par le réalisateur Scott Cooper en dit-il long sur 2018 et l’approche de plus en plus ouvertement nuancée d’Hollywood vis-à-vis de la "conquête de l’Ouest". La représentation manichéenne, historiquement biaisée, du "gentil pèlerin propre sur lui face au vilain sauvage" a ainsi été rectifiée depuis les années 1970 (avec notamment Soldat Bleu et Little Big Man) ; et la terminologie elle-même a changé : les pionniers sont devenus des colons et les Indiens, des Amérindiens. Ceux-ci ne sont plus considérés comme des masses informes, mais en tant qu’individus organisés en peuple, aptes à agir indépendamment. Décrivant un long chemin (au sens propre vers le Mo

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"HHhH" : oh, un nouvel euro-pudding

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Vincent Raymond | Mardi 6 juin 2017

Allemagne, 1931. Radié de la marine pour une affaires de mœurs, Reinhard Heydrich épouse Lina von Osten et avec elle le nazisme. Il créera pour Himmler un service de renseignements, puis les Einsatzgruppen (unités de police politique militarisées du IIIe Reich) et théorisera la Solution finale avant de périr en 1942 dans un attentat. Le roman de Laurent Binet HHhH (pour, en allemand, "Himmlers Hirn heißt Heydrich" ; soit en français "le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich") fait partie de ces ouvrages qu’une adaptation cinématographique condamne immanquablement au nivellement par la médiocrité, au sens propre du terme. Les contraintes budgétaires sont telles qu’il faut accumuler les coproductions (donc les concessions) quitte à édulcorer les audaces narrative et/ou artistique. Avec sa distribution internationale et sa version originale anglophone, HHhH renvoie à ces "euro-puddings" qui faisaient l’ordinaire des années soixante-dix. Cédric Jimenez, qui avait déjà montré son attachement à cette période dans La French, tente d’en limiter la fatale pesanteur grâce à une construction non strictement linéaire, histoire

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Vent de jeunesse sur la rentrée cinéma

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Christophe Chabert | Mardi 2 septembre 2014

Vent de jeunesse sur la rentrée cinéma

Si la place de chouchou de la rentrée cinéma n'avait pas été ravie in extremis par l’extraordinaire Leviathan, nul doute qu’elle aurait échu à Céline Sciamma et son très stimulant Bande de filles (sortie le 22 octobre). Troisième film de la réalisatrice déjà remarquée pour son beau Tomboy, il suit le parcours de Meriem, adolescente black banlieusarde qui refuse la fatalité d’une scolarité plombée et se lie d’amitié avec une « bande de filles » pour faire les quatre cents coups, et en donner quelques-uns au passage afin d’affirmer sa virilité dans un monde où, quel que soit son sexe, la loi du plus fort s’impose à tous. Cette éducation par la rue et le combat n’est pas sans rappeler les deux derniers films de Jacques Audiard ; Un prophète en particulier, puisque Sciamma cherche elle aussi à fi

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À la merveille

ECRANS | L’amour naissant et finissant, la perte et le retour de la foi, la raison d’être au monde face à la beauté de la nature et la montée en puissance de la technique… Terrence Malick, avec son art génial du fragment et de l’évocation poétiques, redescend sur terre et nous bouleverse à nouveau. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 27 février 2013

À la merveille

Les dernières images de Tree of life montraient l’incarnation de la grâce danser sur une plage, autre monde possible pour un fils cherchant à se réconcilier avec lui-même et ses souvenirs. C’était sublime, l’expression d’un artiste génial qui avait longuement mûri un film total, alliant l’intime et la métaphysique dans un même élan vital. Autant dire que Terrence Malick était parti loin, très loin. Comment allait-il revenir au monde, après l’avoir à ce point transcendé ? La première scène d’À la merveille répond de manière fulgurante et inattendue : nous voilà dans un TGV, au plus près d’un couple qui se filme avec un téléphone portable. Malick le magicien devient Malick le malicieux : l’Americana rêvée de Tree of life laisse la place à la France d’aujourd’hui, et les plans somptueux d’Emmanuel Lubezki sont remplacés par les pixels rugueux d’une caméra domestique saisissant l’intimité d’un homme et d’une femme en voyage, direction « la merveille » : Le Mont Saint-Michel. La voix-off est toujours là, mais dans la langu

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Jack Reacher

ECRANS | Très bonne surprise que cette série B qui tente de lancer Tom Cruise en nouveau justicier dans la ville, avec derrière la caméra Christopher MacQuarrie, qui montre qu’il connaît ses classiques et sait même, à l’occasion, en offrir de brillantes relectures. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 janvier 2013

Jack Reacher

Le film de justicier (ou vigilante movie) est un genre cinématographique qui demande au spectateur de laisser son idéologie au vestiaire, si tant est du moins qu’elle penche plus à gauche qu’à droite. En effet, le programme basique du genre consiste à : 1) montrer l’impuissance de la police et des institutions à rendre justice aux victimes ; 2) trouver une solution parallèle en la personne d’un homme solitaire, citoyen lambda ou militaire / policier en délicatesse ou en retraite de sa hiérarchie ; 3) le laisser zigouiller en toute impunité gangsters, flics ou juges corrompus ainsi que tout ce qui se présente comme un obstacle à l’accomplissement de sa mission. Jack Reacher applique méthodiquement les règles, lançant ainsi une franchise très claire où Tom Cruise ferait figure de Charles Bronson du XXIe siècle, en plus séduisant  — il bouge une paupière, toutes les filles tombent sous son charme ; c’est quasiment un running gag du film. Série Bien Première bonne décision de Christopher MacQuarrie, scénariste de Usual suspects dont le précédent Way of the gun avait laissé le souvenir d’un film archi-complaisant

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Argo

ECRANS | Pour son troisième film derrière la caméra, Ben Affleck s’empare d’une histoire vraie où un agent de la CIA a fait évader des otages en Iran en prétextant les repérages d’un film de SF. Efficace, certes, mais très patriotique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 1 novembre 2012

Argo

Acteur sujet à de nombreuses railleries, Ben Affleck est en train de gagner ses galons en tant que réalisateur. Il faut dire qu’il est du genre élève appliqué, et si ni Gone baby gone, ni The Town ne révolutionnaient le film noir, ils prouvaient une certaine intelligence de mise en scène et un goût prononcé pour les personnages mélancoliques, en équilibre instable sur les frontières morales. En cela, Affleck s’affichait comme un disciple de Michael Mann ; si The Town était un peu son Heat, Argo est de toute évidence son Révélations : un thriller politique où un preux chevalier en voie de décomposition personnelle regagne l’estime de soi en allant défier un pouvoir inflexible. Ici, c’est l’Iran en 1979, juste après la chute du Shah et l’accession au pouvoir de Khomeiny, en pleine crise diplomatique : une attaque de l’ambassade américaine entraîne une vaste prise d’otages, dont seuls six personnes réussissent à réchapper pour se réfugier chez l’ambassadeur canadien. La CIA fait donc appel à son meilleur agent, Tony Mendez (Affleck l

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Pixels, codes et signes

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François Cau | Vendredi 13 janvier 2012

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Livre / Le titre du court essai (93 pages) de Guillaume Orignac en dit déjà long sur sa thèse : David Fincher ou l’heure numérique. Pas «à» l’heure numérique, mais bien «ou» ; pour l’auteur, Fincher a défini les modalités de ce changement de paradigme où le numérique a remplacé l’argentique et l’analogique, et en a fait la matière de ses films sinon leur sujet. Reprenant le cinéma qui l’a marqué, celui des années 70, (Butch Cassidy et le kid, Les Trois jours du Condor, À cause d’un assassinat), il le met à jour grâce aux techniques contemporaines. Pour Fincher, «représenter un monde numérisé, c’est avant tout numériser sa représentation». L’interprétation des signes, grand enjeu du Nouvel Hollywood, devient alors leur simple reproduction (les pages de codes de Zuckerberg, les rébus du Zodiac ou l’appartement Ikea de Fight club). «Fincher ne filme pas les machines, rejetées dans le capharnaüm des technologies passées. Il s’intéresse à la langue qu’elles produisent et au bourdonnement des signes informatiques», écrit Orignac. Fincher utilise ainsi les possibilités offertes par le numérique (notamment en post-production) pour remodeler sans cesse ses images tout en effaçant les tra

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Millénium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes

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François Cau | Vendredi 13 janvier 2012

Millénium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes

Avant de voir Millenium, il faut d’abord oublier le médiocre (télé)film suédois sorti en 2009, première adaptation du best-seller de Stieg Larsson. Ce n’est pas difficile, tant la mise en scène de David Fincher, impressionnante de fluidité et de rapidité, laisse loin derrière les laborieuses velléités illustratives de Niels Arden Oplev. Mais il faut aussi oublier le livre lui-même, et se comporter comme Fincher et son scénariste Steven Zaillan l’ont fait : doubler le plaisir feuilletonesque créé par une intrigue aux ramifications multiples d’un autre récit, purement cinématographique, qui n’aurait été qu’esquissé par l’auteur entre les lignes de son propre roman. De fait, si on a pu s’interroger un temps sur l’intérêt que Fincher portait à Millénium, et se demander s’il n’allait pas, comme à l’époque de Panic room, s’offrir un exercice de style récréatif avec cette nouvelle version, le générique (comme souvent chez lui) dissipe immédiatement les soupçons : sur une musique hardcore de Trent Reznor, Atticus Ross et Karen O., des corps noirs et liquides comme du plastique fondu s’interpénètrent et se mélangent à des câbles et des circuits électroniques. C’est beau, violent, furieux

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La crise, c’est mal. Des gens souffrent. Prenez le personnage de Ben Affleck dans ce film : cadre lourdé par sa boîte, il peine à retrouver un job aussi bien payé, doit passer des stages de motivation, ne peut plus jouer au golf, et doit même renoncer à sa Porsche. Pardonnez l’ironie, mais à côté des vraies victimes de ce scandale financier toujours impuni, on a beaucoup, beaucoup de mal à sympathiser avec les “héros“ de ce film, grande entreprise de déculpabilisation apparemment vouée à montrer que les cols blancs ont une âme et même, parfois, des cas de conscience quand ils sont au pieu avec leur blonde. Taillé à la serpe lorsqu’il s’agit de décrire l’évolution psychologique de ses protagonistes, The company men devient franchement gênant dans la caractérisation de son personnage principal, contraint de la jouer humble en acceptant un boulot sur un chantier, après que son fiston ait vendu sa X-Box (il finira par découvrir que son beauf rustaud est en fait un bon gars). Coupé de la réalité, à côté de la plaque et par moments franchement indécent, le film de John Wells ne peut compter que sur son ahurissant casting pour se garantir un minimum de crédit. Et même face à cet improbabl

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François Cau | Vendredi 8 octobre 2010

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Dans Fight club, Edward Norton se retrouvait piégé dans un environnement aseptisé, reflet d’une société de consommation standardisée, made in Ikea, qu’il pulvérisera en s’inventant un double anarchiste et punk ; dans The Social network, Mark Zuckerberg crée un site à travers lequel chacun peut se créer une identité virtuelle, dans laquelle on raconte sa vie, réelle ou fantasmée. Comme une parenthèse ouverte à l’aune des années 2000 et close quelques mois après leur fin, David Fincher a tourné deux films, l’un visionnaire, l’autre récapitulatif, sur le bouleversement majeur de la décennie : l’irruption du virtuel et du numérique comme un événement fondamental. Des rides et des pixels Cinématographiquement pourtant, tout a changé. La furia visuelle de Fight club, avec ses images subliminales, ses plans impossibles qui traversent les corps et les murs, ses décors qui s’animent comme un catalogue vivant, a laissé la place à un cinéma de la parole et des visages, où la direction artistique est toujours aussi remarquable mais nettement moins ostentatoire. Par ailleurs, les effets numériques de Fight club se greffaient sur un film qui non seulement ét

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Christophe Chabert | Vendredi 8 octobre 2010

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The Social network n’est pas que le dernier exemple en date des noces fécondes entre Hollywood et les créateurs de l’âge d’or des séries télé. Si Aaron Sorkin s’est fait connaître du grand public en signant À la maison blanche pour NBC, il a fait ses armes en tant qu’auteur dramatique sur les planches de Broadway. Il n’a que 28 ans au moment de la création de sa première pièce, Des hommes d’honneurs, saluée unanimement par la critique et dont il signera l’adaptation cinématographique réalisée par Rob Reiner. Comme tous les grands auteurs anglo-saxons, Aaron Sorkin s’intéresse avant tout aux histoires qu’il raconte et aux enjeux que celles-ci véhiculent, autant qu’à la parole, pourtant vertigineuse, des personnages. À la maison blanche, sa deuxième série après l’inédite Sports night, lui donne toute latitude pour exercer son don de dialoguiste et son goût : en créant une fiction où un Président américain et son administration doivent traverser, grosso modo, les événements qui arrivent réellement à George W. Bush, ses conseillers et ses secrétaires d’état, Sorkin invente une uchronie au long cours, mettant en perspective l’His

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Le monde selon Facebook

ECRANS | Cinéma / David Fincher et Aaron Sorkin retracent l’ascension de Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, de ses années à Harvard jusqu’aux deux procès intentés contre lui, dans un film passionnant et d’une folle ambition sur la naissance d’une nouvelle forme de capitaliste. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 7 octobre 2010

Le monde selon Facebook

Première séquence de The Social network : Mark Zuckerberg et sa petite amie Erica discutent autour d’une bière. Il lui explique avec arrogance l’intérêt d’entrer dans les clubs selects de Harvard, et qu’elle n’y parviendra pas sans lui ; en retour, elle le plaque sèchement, ce qui trouble à peine sa détermination. Prologue brillant où s’épanouit la verve inimitable d’Aaron Sorkin ; le créateur d’À la maison blanche retrouve ici son terrain de prédilection : les coulisses de l’Histoire racontées comme des marivaudages quotidiens, au plus près de la parole et des problèmes personnels de ses protagonistes. Restait à savoir comment le texte de ce virtuose allait être interprété par un cinéaste qu’on qualifie, par paresse, de «visuel» : David Fincher. Plus que jamais proche de l’intelligence cinématographique d’un Kubrick, Fincher a choisi d’adapter sa mise en scène à ce matériau scénaristique, ne cherchant ni à l’aérer, ni à l’agiter gratuitement, sans pour autant refuser d’y apposer une vision personnelle. C’est la première et immense qualité de The Social network : la rencontre de deux grands artistes pour un dialogue tantôt complémentaire, tantôt contra

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