Le Paradis

ECRANS | En 70 minutes, avec sa seule petite caméra, quelques objets et quelques visages, Alain Cavalier raconte les grandes fictions qui ont marqué son enfance : les Évangiles et "L’Odyssée" d’Homère. Un film sublime, à la fois simple et cosmique, sur la vie, la mort, la mémoire, la grâce et l’origine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 octobre 2014

Voici le corps inerte d'un petit paon, que deux mains manipulent pour constater son absence de vie. On le déposera au pied d'un arbre et des charognards viendront l'emporter. Mais pour garder la trace de son passage sur terre, on construira un mausolée de fortune ; d'abord une pierre, puis quelques clous courbés en croix pour la maintenir. Les saisons passeront, l'arbre sera coupé, la neige l'ensevelira, mais le mausolée résistera et la mémoire du petit paon avec lui. À intervalles réguliers, comme un fil rouge de ce Paradis, Alain Cavalier reviendra filmer ce monument dérisoire mais qui, par la force de son regard, devient essentiel. Non pour célébrer une mystique panthéiste, mais pour montrer que l'acte de se souvenir peut inverser le cycle de la vie et de la mort.

Un homme et des Dieux

Alors Cavalier se souvient… Il se souvient de ses années au pensionnat catholique où on lui a appris des histoires fantastiques qui n'ont depuis jamais cessé de l'habiter, comme des fictions fécondes ayant forgé son imaginaire. Il en retient deux : les Évangiles et L'Odyssée d'Homère. D'un côté, l'histoire d'un homme qui se prétend fils de Dieu, effectue des miracles, réunit des gens autour de lui et leur demande de célébrer sa mémoire en « buvant un coup » et en mangeant un bout de pain ; de l'autre, celle d'un guerrier qui essaie de rentrer chez lui pour retrouver son épouse, dont il ne sait si elle se souvient encore de lui après toutes ces années passées sur les mers. Ces histoires, pleines de Dieux en colère, de Déesses envoûtantes et de scènes fantastiques, Cavalier va leur rendre vie devant sa petite caméra avec la simplicité de moyens qui caractérise son travail depuis La Rencontre : des jouets (un robot rouge et rouillé, une oie mécanique), des objets (une sphère en cristal, qui évoque le monolithe noir de 2001 par une même représentation symbolique de la transcendance), des visages… Et surtout sa voix à lui, qui raconte ces grands mythes en leur rendant leur dimension la plus concrète et quotidienne – proche, en cela, du travail d'Emmanuel Carrère dans son tout récent Le Royaume.

Si une grande partie de ce que l'on a pris l'habitude d'appeler « l'œuvre autobiographique » d'Alain Cavalier, ses films faits en solitaire et en toute liberté, consistait à saisir dans le quotidien du cinéaste les signes évoquant sa vie passée ou sa félicité présente, la tentation d'un retour à la fiction ne l'a jamais quitté. Le comédien au régime de René ou le jeu de rôles entre le Président et son Premier ministre dans Pater étaient autant de stratégies pour faire surgir d'un dispositif minimal un récit et des personnages, sans jamais tricher avec le spectateur. Avec Le Paradis, la vie de Cavalier et son envie de la déborder par la fiction pour toucher à quelque chose de plus vaste se fondent en un geste sublime, aussi trivial que cosmique.

Tout est résumé par ce qu'il nomme ses deux « dépressions de bonheur » : d'abord, lorsqu'il effectue sa première communion en portant à sa bouche une simple hostie. Épiphanie religieuse ? Révélation mystique ? Cavalier tord vite le coup à l'hypothèse : il pense que c'est lorsqu'il fera l'amour à une femme pour la première fois qu'il retrouvera cette sensation de plénitude ; mais c'est un échec, le "miracle" ne se reproduit pas. Des années après, affamé et fatigué, il achète avec ce qui lui reste d'argent un rollmops dans un supermarché, et à nouveau ce bonheur irréel le submerge. L'élévation spirituelle se commue en expérience purement physique et Cavalier jouit avec son humour habituel de ce bon tour joué au spectateur : s'il est venu chercher Dieu, il peut passer son chemin ; ici, il n'y a que des hommes – mais est-ce vraiment si différent, après tout ?

L'Origine du monde

Quand il raconte l'origine du monde, Cavalier parvient, en filmant un arbre dont la racine figure un pénis en érection, à faire se rejoindre Courbet et Adam et Eve ; quand il parle des retrouvailles entre Pénélope et Ulysse, il les figure en une série de poses suggestives entre son robot et son oie sur fond de Lester Young ; et s'il doit représenter la grâce, c'est, tel Malick avec Jessica Chastaing dans Tree of life, à travers le visage d'une jeune femme aux traits parfaits et au sourire irrésistible d'innocence. Comme s'il cherchait à remonter à la source même de la vie et de ce bonheur d'être au monde, avant de le quitter, dans la joie et sans regret…

Impossible alors de ne pas faire le lien entre Le Paradis et Adieu au langage ; au devenir chien de Godard correspond le devenir petit paon de Cavalier ; au spectacle de la 3D magnifiant le monde chez l'ermite suisse répond la poésie candide des images du solitaire français capturant l'essence du réel en autant de fragments. Mais là où Godard termine sur un dernier éclat sonore, Cavalier conclut par un plan apaisé : l'homme, la femme, Dieu, la nature et lui-même enfin rassemblés et, en écho au « tout est achevé » christique, un « tout est bien » parachevant ce Paradis terrestre dans lequel il s'épanouit aujourd'hui.

Le Paradis
D'Alain Cavalier (Fr, 1h10)


Le Paradis

D'Alain Cavalier (Fr, 1h10)

D'Alain Cavalier (Fr, 1h10)

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Depuis l’enfance, j’ai eu la chance de traverser deux mini dépressions de bonheur et j’attends, tout à fait serein, la troisième. Ça me suffit pour croire en une certaine beauté de la vie et avoir le plaisir de tenter de la filmer sous toutes ses formes : arbres, animaux, dieux, humains… et cela à l’heure où l’amour est vif. L’innocence, le cinéaste en a perdu une partie. C’est si délicat à repérer autour de soi, si difficile à ne pas perdre au tournage. Ma reconnaissance va à ceux que vous regarderez à l’écran. Pour tenir tête au temps, j’ai une parade qui est de fouiller dans mon stock d’émotions et d’images anciennes. Non pour retrouver ce qui ne reviendra pas mais pour deviner dans l’hiver les signes du printemps. Cela permet de recommencer encore une journée d’un pas aisé.


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Comment jugez-vous le retour de la fiction dans votre œuvre entre Pater et Le Paradis ? Est-ce une suite logique ou est-ce plus accidenté ?Alain Cavalier : Je n’ai jamais fait de différence entre fiction et documentaire. Quand je faisais de la fiction, je copiais la vie ; je regardais comment parlaient les gens, comment ils vivaient et quand j’écrivais un scénario, j’essayais de reconstituer ce qui m’avait intéressé dans la vie. Après, pour changer un petit peu, je suis allé filmer les gens directement dans leur vie, comment ils travaillaient… Ce qui m’intéresse, c’est regarder la vie et la copier le mieux possible avec ma caméra pour la proposer au spectateur. Au moment de René, vous assumiez le fait d’avoir essayé de réinjecter la fiction dans votre nouvelle manière de tourner…Avant cela, j’a

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Sublime. C’est le mot qui convient face au Paradis (sortie le 8 octobre), le nouveau film d’Alain Cavalier. Avec trois fois rien – des jouets, des paysages, des animaux – il revient sur les récits mythiques qui l’accompagnent depuis l’enfance, que ce soient les Évangiles ou l’Odyssée d’Homère. Avec son humour habituel et, plus étonnant, un lyrisme discret, il réalise son Tree of life, qu’il viendra présenter le 17 octobre au Méliès.

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Le Paradis des bêtes

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Le Paradis des bêtes

Infidèle, glandeur, irresponsable, violent, Dominique voit sa femme quitter le foyer conjugal. Il la retrouve, la laisse pour morte et embarque ses deux enfants dans une fuite en avant de l’autre côté de la frontière suisse. Sujet fort, qu’Estelle Larrivaz, comédienne qui fait ici ses débuts derrière la caméra, traite avec une part d’imaginaire noir plutôt bienvenu, du moins dans la première partie. Le Paradis des bêtes souffre ensuite d’un cruel manque d’audace scénaristique : plutôt que de s’en tenir aux relations ambivalentes entre le père, sa sœur (une Muriel Robin à contre-emploi) et les enfants, le film fait revenir la mère dans la partie, recentrant le récit sur son «combat». Curieusement, alors que Larrivaz aimerait emballer quelques séquences sur un rythme de thriller, c’est l’inverse qui se produit : elle filme Géraldine Pailhas comme un mélange de guerrière et de fantôme, jamais vraiment vulnérable, tuant tout suspense sur l’issue du film — au demeurant décevante. CC

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Pater

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François Cau | Mardi 14 juin 2011

Pater

Il était une fois un cinéaste qui avait un acteur pour ami, et qui voulait faire un film avec lui. Précision importante : ce cinéaste, qui s’appelle Alain Cavalier, se méfie depuis vingt ans des acteurs professionnels et de la machinerie qu’implique un tournage de fiction, préférant filmer seul avec sa petite caméra des instants de réalité qu’il transforme par son regard singulier en spectacle cinématographique. Autre précision : l’acteur-ami, c’est Vincent Lindon, sans doute le comédien le plus passionnant du cinéma français, celui qui n’est jamais là où on l’attend, traversant tous les territoires avec un mélange de curiosité et d’intégrité. La rencontre entre ces deux figures rétives à la classification paraît tomber sous le sens, mais de quel film pouvait-elle accoucher ? Pater est d’abord l’histoire de ce tâtonnement : Cavalier retrouve Lindon dans un hôtel, ils discutent sans but précis, notamment de l’emploi du temps de Lindon (il tourne simultanément La Permission de minuit). Et puis, par un coup de force que Cavalier rend immédiatement naturel, les voilà de chaque côté d’une table : Alain Cavalier est Président de la République, et il nomme Vincent Lin

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Cannes, jour 8 : Pater noster

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Arrivé dans la dernière ligne droite du festival et de sa compétition, on attend toujours le film qui mettra tout le monde d’accord, celui qui trouvera le juste milieu entre film pour festival et œuvre suffisamment audacieuse pour séduire la frange la plus dure de la cinéphilie. On pensait que Melancholia, le dernier Lars Von Trier, allait jouer ce rôle. Présenté ce matin au Grand Palais, le film s’avère en définitive une des déceptions majeures de Cannes 2011. Pourtant, Melancholia démarre par dix minutes de pure sidération visuelle, où Von Trier mélange des ralentis étranges où les personnages semblent flotter au milieu des décors, et des visions spatiales d’une planète en fusion, se terminant par une spectaculaire collision avec la Terre, le tout sur fond de Wagner. C’est magnifique, impressionnant, même si on se souvient que l’ouverture d’Antichrist produisait sensiblement la même sensation. Quand le film retrouve une forme traditionnelle (et même ultra-traditionnelle pour du Lars Von Trier : scope et caméra portée, zooms et raccords dans l’axe), les choses s’enlisent dans un pénible remake de Festen. Un mariage, des invités qui règlent leurs comptes (Rampl

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«Un film appartient à celui qui le regarde»

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Petit Bulletin : Comment situez-vous Irène dans votre veine autobiographique ?Alain Cavalier : En réalité, dans Irène, il y a trois films : celui que je devais faire avec Irène et que je n’ai pas fait, qui est donc une sorte de trou noir ; après, il y a Ce répondeur ne prend pas de messages, un film un peu compliqué sur une période de ma vie après la mort d’Irène, où elle intervient épisodiquement ; et puis, des années et des années plus tard, ce film Irène parce que la permanence de cette personne dans ma vie depuis deux ou trois ans était plus forte. Elle frappait à ma porte, alors je suis rentré dans un passé pour revivre cette expérience sentimentale et amoureuse à la fois magnifique et extrêmement compliquée. J’ai essayé au début de rôder autour d’Irène en me disant qu’à un moment, je serai bien obligé d’attaquer le corps d’Irène. Mais comme elle n’est plus de ce monde, le corps de quelqu’un d’autre la remplacerait. J’ai envisagé plusieurs hypothèses, l’idée d’une comédienne connue notamment, mais je me suis rendu compte qu’elle était tellement présente à mes yeux qu’il était impossible de l’incarner par une autre. Alors j’ai continué

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