Alleluia

ECRANS | Fabrice Du Welz passe au tamis du surréalisme belge "Les Tueurs de la lune de miel", film américain de 1970, pour une version qui, malgré ses embardées baroques, son humour très noir et un Laurent Lucas absolument génial, reste un peu trop proche de son modèle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 novembre 2014

Photo : ® Panique s.p.r.l - Radar Films - Savage Film - Kris Dewitte


Météore cinématographique, Les Tueurs de la lune de miel appartient à cette catégorie de films dont le souvenir se grave à vie dans l'esprit de ceux qui le voient. Leonard Kastle, musicien contemporain qui signait là sa seule réalisation pour le cinéma, s'emparait d'un fait divers tragique – un couple d'amants meurtriers recrutait des veuves par petites annonces, avant de les assassiner sauvagement une fois le mariage célébré – pour en faire une œuvre au romantisme paradoxal, entre amour fou et amour virant à la folie.

S'attaquer au remake d'un tel monument tient de la gageure, mais Fabrice Du Welz, qui a démontré dans Calvaire et le mésestimé Vinyan qu'il savait digérer ses influences cinéphiles pour en faire des films hautement personnels, a relevé le défi. Transposant l'histoire aujourd'hui dans les Ardennes, remplaçant les petites annonces par des sites de rencontres en ligne, il injecte surtout à la dramaturgie de Kastle ce qui fait sa patte : un goût pour le surréalisme belge, les apartés baroques et un humour particulièrement macabre.

Sur-réalisme

Il fait ainsi de son dragueur en série un homme à la sexualité fétichiste pratiquant des rituels de magie noire, et de l'infirmière jalouse une névrosée tiraillée entre l'envie de se mettre au service de son homme ou de le garder pour elle seule. Ces tarés, qui trouvent justement leur équilibre dans leur dinguerie respective, Du Welz les met en scène comme des créatures échappées d'un autre monde fait de vieux films en noir et blanc et de bûchers ardents où leur amour est célébré comme une cérémonie païenne. Alleluia tire profit de ce grand écart entre réalisme glauque (le grain énorme de la pellicule, les décors désespérants de quotidienneté triste) et envolées fantaisistes, osant même, le premier meurtre accompli, une parenthèse chantée avant découpe du cadavre !

Héritier avoué d'un André Delvaux, Du Welz manie avec talent la provocation et le malaise, épaulé par un Laurent Lucas retrouvé, aussi séduisant que flippant en vieux beau incapable de dominer ses pulsions. Le film, toutefois, peine à s'écarter de son écrasant modèle sinon par ce jeu de parenthèses et de digressions, plus variation stylisée que véritable réappropriation. Mais il confirme l'univers singulier d'un auteur vraiment passionnant.

Alleluia
De Fabrice Du Welz (Belg-Fr, 1h30) avec Laurent Lucas, Lola Dueñas…


Alleluia

De Fabrice Du Welz (Fr-Belg, 1h30) avec Laurent Lucas, Lola Dueñas...

De Fabrice Du Welz (Fr-Belg, 1h30) avec Laurent Lucas, Lola Dueñas...

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Lorsque Gloria accepte de rencontrer Michel, contacté par petite annonce, rien ne laisse présager la passion destructrice et meurtrière qui naîtra de leur amour fou...


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"Adoration" : Ardennes que pourra

ECRANS | « Mes jeunes années (…)/Courent dans les sentiers/Pleins d'oiseaux et de fleurs », chantait Charles Trenet. À ce tableau pastoral, Fabrice Du Weltz ajoute sa touche d’intranquillité et de dérangement faisant d’une fuite enfantine une course éperdue contre (ou vers) l’âge adulte.

Vincent Raymond | Mardi 21 janvier 2020

Adolescent d’une petite dizaine d’années, Paul vit dans l’enceinte d’un hôpital psychiatrique où sa mère travaille. Lorsque Gloria, jeune patiente de son âge est internée, Paul éprouve pour elle une fascination intense. Un acte irréversible va lier leurs destins et les entraîner dans une cavale folle… Retour aux fondamentaux pour Fabrice Du Welz, que sa parenthèse – ou la tentation ? – hollywoodienne avait sinon dispersé, du moins un peu dérouté de sa ligne originelle. Ultime volet de sa "trilogie ardennaise", Adoration n’en est certes pas le moins sauvage ni le moins exempt de mystères non élucidés, mais il semble convertir en lumière pure la vitalité débordante de ses protagonistes. Et même s’autoriser, suprême audace, une espérance dans une conclusion en forme d’épiphanie. Le cadre lui-même s’avère propice puisque la nature dans laquelle se dissolvent les fugitifs déborde de vie, de bienfaits estivaux et de rencontres favorables ; quant aux poursuivants, ils demeurent à l’état de silhouettes – rien à voir avec La Nuit du chasseur ! Ados adorés En fait, Gloria et Paul transportent avec eux leur

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"Une intime conviction" : diable d'avocat

ECRANS | de Antoine Raimbault (Fr, 1h50) avec Marina Foïs, Olivier Gourmet, Laurent Lucas…

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Accusé d’avoir tué sa femme, Jacques Viguier se terre dans un mutisme coupable. Nora le croit si viscéralement innocent qu’elle convainc Maître Dupond-Moretti de le défendre, se dévouant sans relâche pour trouver des preuves le disculpant, au risque de polluer la procédure par son action… Il est peu fréquent sous nos latitudes de voir une affaire judiciaire aussi promptement adaptée sur les écrans français, et ce en conservant les noms des protagonistes. Le fait que le réalisateur Antoine Raimbault ait été proche du dossier n’y est pas étranger, mais ne doit rien enlever aux mérites de ce qui constitue son premier long-métrage. Un film de procédure et de prétoire répond en effet à un strict protocole : il se doit de reproduire la théâtralité de la liturgie judiciaire tout en intégrant son jargon et ses pesanteurs – qui en amenuisent sérieusement la dramaturgie. Raimbault use d’un "truc" pour dynamiser son film : l’invention de Nora, investigatrice parallèle, agissant comme les auxiliaires de la défense dans le monde anglo-saxon. Son action sur la narration (et globalement positive sur le verdict) repose la question d’une refonte du système ju

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"Message from the King" : la vengeance dans la peau

ECRANS | de Fabrice Du Welz (G.-B.-Fr.-Bel., int. -12 ans avec avert., 1h42) avec Chadwick Boseman, Luke Evans, Teresa Palmer…

Vincent Raymond | Mardi 9 mai 2017

Parti du Cap, Jacob King atterrit en urgence à Los Angeles. Il a sept jours et 600 $ pour retrouver sa sœur Bianca, mystérieusement disparue. Très vite, il découvre son corps à la morgue mais aussi qu’un réseau de dealers, un producteur pédophile et un dentiste vénal sont liés à sa mort… Il a dû se faire plaisir Fabrice Du Welz, en tournant ce film aux faux-airs de blaxploitation, où les bas-fonds crasseux du New York des années 1970 sont troqués contre un L.A. contemporain, alliant visage sinistre et indécente opulence. En bon disciple du cinéma de genre, il respecte le cahier des charges, en réunissant une cohorte d’affreux aussi patibulaires que pervers, une donzelle en danger, dont le sauvetage assurera la rédemption du héros – qui a forcément un carnaval de choses à se reprocher, de l’abandon de sa sœur aux avoinées qu’il distribue. Jacob King a, en outre, des accents eastwoodiens, marquant physiquement les coups qui lui sont prodigués. On pourrait croire à un pur film d’action et d’ambiance, misant davantage sur l’efficacité que sur l’inventivité de son script. Mais un ultime et (très) léger twist lui donne un supplément de relief, en j

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Cannes 2014, jours 9 et 10 : La fin - enfin !

ECRANS | "Jimmy’s hall" de Ken Loach (sortie le 2 juillet). "Alleluia" de Fabrice Du Welz (date de sortie non communiquée). "Whiplash" de Damien Chazelle (sortie le 24 décembre). "Sils Maria" d’Olivier Assayas (sortie le 20 août). "Leviathan" d’Andrei Zviaguintsev (sortie le 24 septembre).

Christophe Chabert | Dimanche 25 mai 2014

Cannes 2014, jours 9 et 10 : La fin - enfin !

Il faut savoir arrêter une guerre, dit-on. Un festival de cinéma aussi, avec comme bilan chiffré 32 films vus (plus trois vus avant d’y aller), et quelques blessés légers — après une telle foire, on se dit chaque année qu’on ne nous y reprendra plus. Et, quand on relit ce qu’on a écrit à chaud, on se lamente de notre propre médiocrité en se répétant obstinément que ce métier est aussi vain que stupide — peut-être la conséquence de cette arrogance insupportable qui règne à Cannes, où personne ne salue les gens qui travaillent à faire vivre le festival, mais où tout le monde saute au cou du premier imbécile friqué venu. Film de combat Il faut savoir arrêter une guerre. Oui, mais après, comment fait-on pour réconcilier les combattants ? C’est la question posée par Ken Loach dans son dernier film, Jimmy’s Hall — son dernier, disait-il avant de le présenter, mais ça avait l’air moins clair lors de la conférence de presse. Ce n’est pas une suite au Vent se lève, mais un prolongement, ce moment où, la guerre terminée, la nation irlandaise, divisée par des crimes fratricides, doit réapprendre à vivre ensemble et reformer une communaut

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La Pièce manquante

ECRANS | De Nicolas Birkenstock (Fr, 1h25) avec Philippe Torreton, Lola Dueñas…

Christophe Chabert | Mardi 18 mars 2014

La Pièce manquante

André découvre un matin que sa femme Paula est partie, le laissant seul avec ses deux enfants. Ils décident ensemble de cacher la chose au reste de la famille mais aussi à la petite communauté rurale dans laquelle ils vivent. Raconté comme ça, l’argument de La Pièce manquante ressemble à un prototype de téléfilm France Télévisions. À l’écran, c’est exactement ce que l’on voit : une enfilade de scènes attendues dialoguées comme du Plus belle la vie et filmées sans la moindre audace. La platitude généralisée du résultat, où tout le monde semble s’appliquer consciencieusement à ne jamais sortir de ce psychodrame étriqué farci de silences et de mines déconfites, où l’on ne nous épargne aucun cliché du genre (le premier flirt de l’adolescente, qui fait du trampoline comme sa mère avant elle) et où la moindre tentative de romanesque retombe comme un soufflé (l’enquête du détective, pas crédible pour un rond) tient du mystère absolu. Mystérieuse aussi, la carrière de Philippe Torreton : comment peut-il être aussi ambitieux dans ses choix théâtraux, et aussi mal avisé lorsqu’il tourne pour le cinéma ? Christophe Chabert

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