« Je n'aime pas ressembler aux autres »

MUSIQUES | MUSIQUE / Avec I love you, Mathieu Boogaerts signe un cinquième album déroutant et passionnant, qu’il défendra sur le plateau de Sainte-Marie-d’en-bas uniquement accompagné du bassiste Zaf Zapha. Ça tombe bien, sa drôlerie et son sens de la musicalité font de Boogaerts un artiste littéralement épanoui sur scène. Rencontre. Propos recueillis par Aurélien Martinez

François Cau | Vendredi 14 janvier 2011

Photo : Thibault Montamat


Comment composer après un album aussi abouti que Michel (un collègue lyonnais n'avait pas hésité à carrément le qualifier de chef-d'œuvre) ? Beaucoup de créateurs se sont cassés les dents sur la question, entre surenchère, changement de direction radicale ou simple répétition forcément décevante. Pas Mathieu Boogaerts. Celui qui fut rapidement qualifié de chanteur éthéré et minimaliste a habilement négocié un virage à 180° avec I love you, sa dernière livraison en date (2008) très funky et percussive. Bref, à mille lieux de Michel. « Toutes les chansons que j'ai écrites avant Michel sont parties d'une mélodie. Je joue de la guitare tout le temps, j'ai des musiques qui viennent immédiatement et que je mets de côté sur un dictaphone, je les peaufine… Et arrive un moment où je vais faire un disque : je prends toutes ces mélodies, je choisis celles que je préfère, et j'écris le texte ensuite. À la fin de la tournée de Michel, j'avais un stock de mélodies. J'avais alors essayé d'écrire, mais je n'y arrivais pas car je retombais un peu sur le même propos que Michel : des chansons entre guillemets jolies, profondes. Et tous les mots qui me venaient racontaient à peu près la même chose. Ce n'était pas forcément des chansons moins bien que celles de Michel, mais un peu une suite. Et du coup, un jour sur deux j'y croyais, et un jour sur deux je me disais que ce n'était pas possible, que cette corde-là avait déjà vibré. J'ai donc choisi de changer complètement de méthode. » Il décide alors d'enfourcher sa batterie pour en faire la ligne directrice de son renouveau créatif. « L'outil va générer l'inspiration. Si un dessinateur utilise un rouleau de peinture ou un crayon à papier, le rendu ne sera pas le même. En gros, j'ai commencé à bosser sur des rythmes, pour voir ce que cela pouvait générer. Du coup, je suis arrivé sur des mélodies plus courtes, plus répétitives, avec de l'anglais… Ce qui n'était pas prévu dès le départ : j'ai juste essayé de provoquer l'inspiration avec autre chose. »

En anglais dans le texte

Son I love you vogue ainsi sans complexe du côté du funk, en se reposant donc presque exclusivement sur le tempo d'une batterie, son instrument de prédilection laissé de côté depuis le début de sa carrière. Le rendu est surprenant, du fait du jeu évident sur les répétitions rythmiques, mélodiques et textuelles. En ressort une expérience musicale intéressante qui, au fil des écoutes, devient séduisante, voire passionnante – écoutez les excellents Come to me, Bandit ou Game over pour vous en convaincre. Ces titres courts et efficaces illustrent aussi parfaitement une autre facette de l'album : ce mélange, avec une nonchalance presque agaçante, des langues française et anglaise, porté par un accent frenchy forcé au maximum. Comme un pied de nez à des artistes hexagonaux soit tétanisés par la langue de Shakespeare, soit benoîtement fascinés. Même si Boogaerts se défend d'une quelconque démarche ironique (on n'est pas obligé de le croire) : « On évolue dans un environnement très anglophone – "je t'envoie un mail", "on va sur un parking"… L'anglais qui sort de ma bouche est très naturel, ce n'est pas un effort. Aujourd'hui, tout le monde est un peu bilingue. Après, si je mets l'accent français, c'est parce que l'anglais n'est pas la langue maternelle ! Si je commençais à prendre un accent, je ferais de l'imitation. » Avec lui, l'anglais devient alors un outil malléable, accrocheur et vivant, comme nous l'avait déjà démontré Camille avec Music Hole (par exemple).

« Je suis un peu snob »

Son I love you est un ovni musical original, et tant mieux. « Je ne vais pas faire un truc qui existait déjà. Je suis un peu snob, je n'aime pas ressembler aux autres. Dès que je fais un truc et que j'ai l'impression que ça ressemble à bidule ou à chouette, je me sens mal… J'ai l'impression d'être vulgaire. » Très différent donc d'une certaine chanson française qui, depuis le temps, pourrait avoir tendance à tourner en rond (les mélodies, les thèmes abordés…). Comme il viendra à Grenoble dans le cadre d'un festival 100% cocorico, on ne peut donc s'empêcher, en conclusion, de lui demander quel regard il porte sur cette chanson française dite nouvelle (bien qu'elle commence à prendre de l'âge depuis dix ans), lui qui semble tracer son chemin sans s'en soucier (même si il a collaboré avec pas mal de ses éminents représentants, Delerm et -M- en tête). « Je n'ai pas un regard de spécialiste, il y a mille trucs que je ne connais pas ou peu. Mais globalement, je n'aime pas grand-chose. Je trouve ça très moyen, ça ne m'intéresse pas plus que ça… Rares sont les fois où je trouve un truc intéressant, moderne ou élégant. C'est des fois pas mal, mais ça manque de véritable identité… » Dans l'ensemble, on ne peut que lui donner raison.

MATHIEU BOOGAERTS
Mercredi 26 janvier à 20h30, au Théâtre Sainte-Marie-d'en-bas. Dans le cadre du festival Paroles de chanteurs.

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