«Je fais mes classiques»

SCENES | Après Hamlet / thème & variations et Richard III, le metteur en scène David Gauchard clôt sa trilogie shakespearienne et urbaine avec Le Songe d’une nuit d’été. Rencontre. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Lundi 23 janvier 2012

Photo : Philippe Laurençon


Avec Le Songe d'une nuit d'été, une pièce très féerique, vous bouclez votre trilogie mixant Shakespeare et nouvelles technologies sur une note très positive…
Oui, c'est voulu. Auparavant, il y a eu Hamlet, un spectacle sur l'héritage et le fait de faire des choix – suis-je ou non le fils du Danemark, c'est ça la vraie question. Après, il y a eu Richard III, avec une réflexion politique sur le pouvoir – l'arrivée au pouvoir, le fait de s'y maintenir en évinçant les contre-pouvoirs… Et j'ai eu envie de terminer la trilogie avec une comédie, en partant d'une phrase du philosophe Gilles Deleuze : « le système nous veut triste et il nous faut arriver à être joyeux pour lui résister ». C'est une interrogation qui m'est venue à l'esprit à un moment : peut-être que le fait de rire ensemble est un moyen de résister, en cette période de montée du populisme ; où il n'y avait même pas six mois, je ne savais pas que l'on avait trois A, alors que maintenant, je suis complètement déprimé parce que l'on a plus que deux A et un +. C'est donc l'idée de terminer la trilogie sur quelque chose de festif : lors de la première, les spectateurs sortaient avec la banane, et la gardaient !

Quel est l'apport des nouvelles technologies dans ce spectacle ?
Comme avec les précédents, il y a toujours l'utilisation de la vidéo ; utilisation que l'on a poussée encore plus loin que ce qui avait déjà été fait sur Richard III, car la pièce nous y incitait. On passe donc par le détournement de flashcodes et autres petites choses technologiques, qui apparaissent malgré tout dans la pièce comme le décor, comme le fond du spectacle. Car évidemment, c'est du théâtre, et non une performance technologique. On est restés au plus près du texte de Shakespeare, d'ailleurs toujours traduit par André Markowicz, et accompagné par Françoise Morvan.

Sur la musique, très présente dans votre théâtre puisque jouée live, elle semble aller dans une direction différente des deux autres pièces…
Robert le Magnifique est toujours à la musique, avec cette fois-ci Laetitia Shériff et Thomas Poli. Sur Hamlet, on était partis sur de l'électro et du rap, parce que la pièce est comme une forme de revendication, avec de grands monologues. La forme d'écriture qu'est le rap collait donc bien avec le texte. Sur Richard III, je me suis vraiment ancré dans quelque chose de rock, avec les guitares d'Olivier Mellano, car la pièce est plus noire, plus implacable. Et sur Le Songe d'une nuit d'été, avec Robert, on est sur quelque chose de plus pop, avec beaucoup de références aux films de mon enfance et aux bandes dessinées que je lisais à cette époque. Je cherchais à instaurer un rapport avec l'enfance de ma génération, avec des rencontres du troisième type [du nom d'un film de science-fiction de Spielberg – NdlR], avec tout ce qui est du domaine des super-héros… Et comme dans Le Songe d'une nuit d'été, il y a plein de personnages magiques – le roi des elfes, la reine des fées, Puck qui peut faire le tour de la terre en quarante minutes… –, je leur ai trouvé des équivalents dans la culture pop.

Votre approche est on ne peut plus contemporaine ; pourtant, vous choisissez de monter des pièces classiques dites du répertoire. Pourquoi ne pas confronter votre univers à celui du théâtre contemporain ?
Ça va venir ! À la base, j'ai fait des études de chimie, je suis arrivé très tard au théâtre et à la littérature. J'ai donc un peu l'impression de faire mes classiques. Mais là, en bouclant cette trilogie, c'est la fin d'un mouvement. Maintenant, je pense me tourner vers des écritures plus contemporaines. Et en même temps, lorsque j'avais fait certains projets contemporains il y a quelques temps, j'avais très peu utilisé les nouvelles technologies. Parce que j'avais peur de la redite : avec Shakespeare, sa langue, il y a quelque chose qui fonctionne, ça fait sens. C'est jubilatoire de mélanger le monde d'aujourd'hui et ces vieux textes. Alors que dans le théâtre contemporain, déjà dans le texte il est dit qu'ils sont dans des meubles Ikea ! Alors… C'était donc ça, ma crainte sur le théâtre contemporain. Mais je vais y venir…



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"Inuk", douce froideur signée David Gauchard

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Nadja Pobel | Jeudi 31 mars 2016

C’est comment la vie dans les glaciers ? Ça craque. Cette sensation autant que ce bruit irriguent la nouvelle création de David Gauchard (cie L’unijambiste), conçue après un voyage de deux semaines sur la banquise – à Kangiqsujuaq, porte d’entrée du Nunavik, la terre des Inuits du Québec. Oui, ça craque et ça part en lambeaux comme la planète se réchauffe. Il était ainsi impensable et impossible pour le metteur en scène de ne pas évoquer la catastrophe climatique actuelle, non par démagogie (inexistante ici) mais plus sûrement par simple conscience. Sans didactisme, le texte relatif à cette question n’apparaît que dans les cartels des surtitres à destination des adultes, les enfants restant les yeux rivés au plateau sur lequel les pas des Inuits craquent lorsqu’ils bougent sur cette fausse glace en débris, laissant s’échapper un son d’une justesse absolue. Gauchard a, par ailleurs, également su instaurer les sensations de froid et d’hostilité dans lesquelles évoluent ses personnages, personnages semblant lutter de toutes leurs forces contre des vents contraires. Fondre devant l’inconnu Sans suivre de trame narrative précise, les séquences s’enchaî

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Dans Des couteaux dans les poules, ancien spectacle de la compagnie L’unijambiste inédit à Grenoble, Vincent Mourlon interprétait, avec une intensité si redoutable qu'on se demande encore s'il était dans le sur-mesure ou dans la composition, un médiocre laboureur dont la femme s'éveille au langage et au désir au contact d'un meunier lettré. Dans Ekaterina Ivanovna, cette semaine à l'Hexagone, il campe un peintre hâbleur aux mœurs marginales qu'éclabousse l'effondrement du couple d'un ami député accusant avec une violence meurtrière sa femme d'adultère. Et sa prestation fait sourdre un doute similaire... Car tel est le théâtre de David Gauchard, le metteur en scène derrière ces distributions, depuis la fin de sa trilogie shakespearienne qui le vit rajeunir des tragédies du barde d'Avon avec une malice confinant à l'insolence. Mise à nu Une conséquence directe de sa décision de réinterroger son art est de le confronter à des auteurs plu

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Il y a eu Hamlet / Thème et variations pour questionner l’héritage et l’importance des choix. Puis un Richard III sombre (et génialement incarné par le granitique Vincent Mourlon) pour restituer une réflexion politique sur le pouvoir. Déjà deux claques saluées à chaque fois dans nos colonnes. Non content de faire du théâtre, David Gauchard et sa compagnie L'Unijambiste y adjoignaient de la vidéo et de la musique à haute dose. Le trio hip-hop Abstrackt Keal Agram, Robert le Magnifique et Psykick Lyrikah pour Hamlet auxquels se rajoutait Olivier Mellano (guitariste de Dominique A ou Miossec entre autres) sur Richard III. Plus de live avec Le Songe mais une bande son à tomber par terre (et d’ailleurs éditée) avec sur scène le beatboxer Laurent Duprat et toujours Robert le Magnifique, Thomas Poli et Laetitia Shériff aux commandes. La méthode (qui n’a rien d’un g

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Le Songe d’une nuit d’été est l’une des œuvres les plus magiques de Shakespeare. Un récit où interviennent, au sein d’une étrange forêt, deux jeunes couples, un roi des fées, et des comédiens en pleine répétition. La compagnie L’Unijambiste de David Gauchard, déjà croisée par deux fois à l’Hexagone de Meylan avec deux Shakespeare enlevés (Richard III et Hamlet), s’attaquera donc à cette pièce complexe, toujours avec l’envie de « conjuguer Shakespeare et les arts numériques » dans des spectacles urbains, musicaux et hypnotiques.  

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Après la claque Hamlet, thème & variations (présenté il y a trois ans à l’Hexagone), on attendait non sans impatience la relecture par la compagnie L’unijambiste d’un autre monument shakespearien qu’est Richard III. Quelle ne fut pas notre surprise : alors qu’on subodorait logiquement que David Gauchard allait réutiliser les recettes qui lui avaient si bien réussi la fois précédente (à savoir mixer habilement la verve et la narration shakespeariennes aux sons très contemporains de l’électro et du hip hop), on se retrouve face à une version on ne peut plus fidèle à l’œuvre originelle – là où dans Hamlet il se permettait de tout passer au shaker. Bien sûr, le metteur en scène conserve son univers artistique, mais il le met pleinement au service du texte retravaillé pour le plateau par le traducteur André Markowicz. Son Richard III devient alors un spectacle froid et tendu, qui hypnotise ceux qui acceptent de se laisser guider dans ce monde de folie. Et je dis wii Si David Gauchard conserve son équipe d’Hamlet (le rappeur Arm, plume

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SCENES | Interview / Pour l’avoir déjà vu, on peut vous assurer sans rougir que non seulement le “Hamlet” qui ouvrira glorieusement la saison de l’Hexagone est une véritable tuerie, mais qu’il nous permettra en plus de voir sur scène le meilleur rappeur français du monde, Arm de Psykick Lyrikah. En attendant, rencontre avec David Gauchard, metteur en scène. Propos recueillis par François Cau

| Mercredi 20 septembre 2006

Thèmes et variations

Qu’est-ce qui a motivé la mise en place du projet, la rencontre avec le texte ou avec les musiciens ?David Gauchard : Désolé, mais c’est une troisième réponse, la rencontre avec le traducteur. J’ai commencé par travailler sur Ekaterina Ivanovna de Leonid Andreïev, dans une traduction d’André Markowicz. À l’issue du projet, André m’a demandé si j’avais lu Hamlet, tel qu’il l’avait retraduit. Tout est parti de là : il a traduit tout Dostoïevski et d’autres ouvrages de langue russe. Dans cette littérature, il y a un grand emploi du vers décasyllabe, là où en France on privilégierait l’alexandrin. C’est une forme qu’on retrouve dans le théâtre Élisabéthain ; il a donc adapté Shakespeare en décasyllabe, c’est le seul à l’avoir fait pour l’instant. Comment l’aspect abstract hip hop s’est-il greffé au projet ?J’ai rencontré Robert le Magnifique (compositeur, DJ et interprète du rôle d’Horatio dans la pièce) sur Ekaterina Ivanovna. Je cherchais à bosser sur la Troisième Symphonie de Górecki, et je devais adapter ma mise en scène par rapport à la seule version CD que j’avais à disposition, ce qui éta

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To mix or not to mix

Hamlet version abstract hip hop ? Après tout pourquoi pas : du Roméo queer refoulé de Baz Luhrmann au Richard III crypto-fasciste de Richard Loncraine, le 7e art a tellement dévoyé le pauvre Shakespeare à la sauce post-moderne qu'on n’en est plus vraiment à ça près. En même temps, l'intitulé est clair : Thème & Variations, un jeu annoncé sur le texte et surtout la substance sonore, l’un des axes majeurs de la création. En homme avisé, David Gauchard s'est entouré d'un casting de rêve. Prenant pour base la nouvelle traduction du texte, signée André Markowicz, le metteur en scène s'est adjoint les services d'un trio létal pour sa bande-son : Tepr, My Dog is Gay (le duo d'Abstrackt Keal Agram) et le non moins grandiose Robert Le Magnifique (voir ci-dessous). De superbes compositions, à même de survivre à la création de façon autonome, vaillamment soutenues par les flows des comédiens (parmi lesquels on retrouve Arm, MC de Psykick Lyrikah, et par ailleurs auteur des excellents “interludes“ condensant la narration). Ajoutez à cela une contribution plastique de la marionnettiste Émilie Valantin (Philémon et Baucis, Les Castelets en Jardin), et vous obtenez un projet presqu

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