Les rêves chantants

SCENES | Il y a les spectacles qui se créent ailleurs et que, du coup, on peut aller voir avant leur venue à Grenoble. Et il y a ceux dont la première a lieu à Grenoble. C’est le cas d’"Isabelle et la Bête", pièce-concert conçue par Véronique Bellegarde, Sanseverino et Grégoire Solotareff, dont on attend beaucoup au vu du CV des trois artistes. Du coup, pour en savoir plus, on est partis à leur rencontre. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Vendredi 23 novembre 2012

Photo : Philippe Delacroix


Sur le papier, le projet d'Isabelle et la Bête intrigue. Soit une « pièce-concert » composée à six mains : deux de Grégoire Solotareff, auteur et illustrateur, deux de Sanseverino, chanteur gouailleur, et deux de Véronique Bellegarde, metteuse en scène qui nous avait bluffés en 2010 avec son spectacle Terre océane, créé aussi à la MC2. « Isabelle et la Bête, c'est un rêve à trois, avec, dès le début, la volonté d'écrire un langage de scène ensemble, qui lie la musique, le texte, les dessins...  » nous explique-t-elle. Pour le texte, c'est Grégoire Solotareff qui l'a écrit, en s'inspirant très librement de La Belle et la Bête – et particulièrement de l'adaptation cinématographique que Jean Cocteau a livrée. « C'est un conte que j'aime beaucoup, depuis toujours. J'avais envie de le transposer, de partir de ce matériau très ancien, très mythologique, pour en faire quelque chose de plus symbolique, avec des questions d'aujourd'hui. » Un texte présenté comme un « anticonte de fée », construit autour de dualités : l'art et la vie, la beauté et la laideur, le rêve et la réalité, la vérité et le mensonge... Il précise : « C'est l'histoire de deux couples : l'un est jeune, un peu désœuvré, inquiet... Ces deux jeunes décident de quitter leur ville pour partir vers une île. Ils prennent un bateau, et sont pris dans une tempête. Puis ils arrivent enfin sur une île inconnue, habitée par un couple plus âgé qui est en quelque sorte le miroir de ce qu'ils pourraient devenir si la vie allait dans un sens particulier... »

« Dans un autre temps »

« C'est une forme de rêve initiatique où deux jeunes gens apprennent quelque chose sur eux-mêmes à travers un songe » résume Véronique Bellegarde. Un songe qui doit donc être transposé sur scène sans perdre sa force. « Je souhaitais, avec cette pièce à images, donner une place au dessin sur le plateau de théâtre, plateau qui est d'habitude envahi de mouvements et de vidéos. Avec le dessin, on est dans un autre temps. On a filmé Grégoire qui dessinait, on voit apparaître certaines choses... Comme de la magie, ou comme un monde animé avec des êtres humains qui se baladent dedans ! » Le travail visuel a donc été important – la scénographie, que l'on a pu découvrir, en témoigne. Grégoire Solotareff : « Les dessins créent des symboles plutôt qu'un décor à proprement parler. Ils n'auraient pas de sens en tant que dessins seuls – quelques fois ce sont des matières de couleur... » Véronique Bellegarde : « On s'est inspirés de l'Islande par rapport au monde invisible qui est très fort là-bas – ce qu'ils appellent le peuple caché. Ici, le peuple caché de l'île, ce sont les musiciens. » On en vient donc à la musique, composée par Sanseverino, qui revient sur le cheminement d'Isabelle et la Bête : « Grégoire m'envoyait des textes, et de mon côté je bossais sur des musiques. Le but était de faire des chansons qui sonnent bien. Il y a ainsi des morceaux plutôt rock, d'autres plutôt blues... C'est un conte de fée world ! » Quand on lui demande si ce que l'on entendra sur scène sera du Sanseverino, il répond oui, « mais pas à 100%, comme je ne vais pas chanter [il ne sera pas sur le plateau parmi les musiciens, pour des raisons d'emploi du temps – ndlr] et que je n'écris pas de paroles. Je voulais au début réécrire les chansons de Grégoire, mais je me suis vite aperçu qu'elles étaient beaucoup plus poétiques que ce je pouvais faire. »

« Inventer une forme »

Isabelle et la Bête est donc un conte théâtralisé, incluant de la musique et des dessins. Une création difficile à qualifier – dans sa brochure, la MC2 l'a rangée dans les Indisciplinés, catégorie large regroupant tous ces spectacles hybrides. Véronique Bellegarde : « On a encore du mal à la définir. On ne veut pas être dans des cases mais inventer une forme qui soit la nôtre. Bien que ça reste un langage de la scène : j'ai avant tout l'impression de faire du théâtre. » Forcément, sur le conte, on leur demande si Isabelle et la Bête s'adresse bien à tous. « Bien sûr, c'est un conte pour adultes et jeunes adultes, avec des thématiques pour adultes » assure la metteuse en scène. « La poésie touche tous les âges. » Grégoire Solotareff embraie : « Autrefois, les contes étaient écrits aussi bien pour les adultes que pour les enfants. » Un projet qui renferme tous les ingrédients possibles pour emmener le public ailleurs, dans un monde imaginaire et fantastique. « Partir au lieu d'aller au bout : aller loin, en voyage, ou bien aller au bout de soi-même en tant qu'artiste, mais également en tant que personne » : Véronique Bellegarde termine sa note d'intention par cette phrase qui pourrait carrément faire office de manifeste. Le voyage commence dans une semaine, et on espère qu'il sera grandiose.

Isabelle et la Bête, du mardi 4 au samedi 8 décembre, à la MC2.
Critique disponible sur www.petit-bulletin.fr au lendemain de la première.

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Loulou, l’incroyable secret

ECRANS | D’Éric Omond et Grégoire Solotareff (Fr, 1h20) animation

Christophe Chabert | Mercredi 11 décembre 2013

Loulou, l’incroyable secret

Après un recueil de courts (Loulou et autres loups), le héros animé inventé par Grégoire Solotareff passe au format long ; du coup, l’intrigue se charpente, montrant Loulou à la recherche de ses ascendances familiales du côté d’une Bavière d’opérette truffée de clins d’œil et de références. Soit un décorum joyeusement burlesque peuplé de carnivores en tout genre, où règne l’intimidant Lou Andrea – qu’on pourrait appeler Loudwig – et où le marchand d’antiquités porte le sobriquet de Simon Edgar Finkel. C’est ce qui fait le sel d’une aventure où Loulou et son ami lapin Tom tentent de résister à l’appel du sang, de la race et de la lignée, préférant des valeurs finalement plus solides comme l’amitié ou, mieux encore, la paresse. Sans atteindre les hauteurs d’Ernest et Célestine, ce dessin animé à l’ancienne made in France est plus que recommandable, même si le sous-texte y est parfois plus passionnant que le texte, qui traîne un peu en longueur dans sa dernière partie. Christophe Chabert

Continuer à lire

"Isabelle et la Bête" : up and down

Théâtre | Ça partait mal : un texte trop explicite, un jeu plus qu’hésitant... Mercredi, soir de la deuxième représentation (le spectacle ayant été créé la veille), (...)

Aurélien Martinez | Jeudi 6 décembre 2012

Ça partait mal : un texte trop explicite, un jeu plus qu’hésitant... Mercredi, soir de la deuxième représentation (le spectacle ayant été créé la veille), le premier tableau d’Isabelle et la Bête, pièce-concert composée à trois (Véronique Bellegarde à la mise en scène, Grégoire Solotareff à l’écriture et aux dessins, et Sanseverino à la musique), sonnait tout simplement faux. On découvrait un jeune couple mal à l’aise dans une ville grisâtre (très belle création graphique de Solotareff, dont différents dessins sont projetés sur scène), qui désirait s’échapper vers une île lointaine. Le deuxième tableau nous rassurait que très légèrement : on tombait, en miroir, sur un couple fantasque habitant une île déserte. Elle, reine féline ; lui, roi « moche » et lubrique, tous deux campés par deux comédiens plus convaincants (dont le très bon Gérard Watkins). Puis, petit à petit, on s’est fait emporter par cet univers étrange, on a laissé de côté ce qui nous dérangeait (le texte s’améliorant sensiblement une fois la rencontre entre

Continuer à lire

Le long voyage de l’animation française

ECRANS | Longtemps désertique, avec quelques rares oasis de créativité, le cinéma d’animation français a connu depuis dix ans une fulgurante accélération au point de devenir à la fois une industrie et un laboratoire. À l’occasion de la sortie d’"Ernest et Célestine", futur classique du genre, retour non exhaustif sur une histoire en devenir.

Christophe Chabert | Mardi 4 décembre 2012

Le long voyage de l’animation française

Jean Image et Paul Grimault : les pionniers Si les frères Lumière ont inventé le cinéma en prise de vues réelles et si, selon l’hilarante leçon donnée pour les vingt ans du Groland par Bertrand Tavernier, ce sont les sœurs Torche qui ont créé le cinéma de la Présipauté, le cinéma d’animation français a pour parrain – ça ne s’invente pas – Jean Image. Il fut le premier à produire un long-métrage animé en couleurs, Jeannot l’intrépide (1950). Librement inspiré du Petit poucet, le film fait le tour du monde et pose les bases de l’animation à la française : jeu sur les perspectives et les motifs géométriques, imaginaire enfantin mais non exempt d’une certaine noirceur, musique cherchant à accompagner le graphisme plutôt qu’à illustrer les péripéties. Image œuvrera toute sa vie pour faire exister le dessin animé en France, en devenant son propre producteur, en se lançant dans des projets ambitieux (des adaptations des Mille et une nuits ou du Baron de Münchausen) et, surtout, en créant le fameux festival du cinéma d’animation d’Annecy. Il s’en est toutefois fallu de peu pour que ce titre de pionnier ne lui soit ravi par Paul Grimault.

Continuer à lire

"Terre océane" : le temps qui reste

SCENES | Spectacle à la beauté plastique indéniable, "Terre océane" surprend en convoquant sur scène nos émotions les plus enfouies sans jamais tomber dans l’étalage malsain ou voyeuriste, grâce notamment au texte évocateur et épuré de Daniel Danis.

Aurélien Martinez | Lundi 18 janvier 2010

Proposition théâtrale forte cette semaine à la MC2. La metteuse en scène Véronique Bellegarde, vue l’année dernière aux commandes de L’instrument à pression de David Lescot, s’est intéressée au texte Terre océane de Daniel Danis, dramaturge québécois dont on avait déjà pu apprécier l’écriture en octobre à l’Espace 600 avec Kiwi (un spectacle jeune public subjuguant, conçu et mis en scène par Danis lui-même). Dans Terre océane, on retrouve les thématiques récurrentes développées par l’auteur, et notamment ce besoin de créer des liens avec une famille de cœur plus que de sang, pour se protéger d’un monde extérieur violent et déshumanisé. Gabriel a dix ans. Atteint d’un cancer incurable, il ne lui reste plus que quelques mois à vivre. Sa mère adoptive, incapable de faire face à cet ultime défi, décide de le renvoyer à son père adoptif, qui se retrouve de facto chargé de l’accompagner vers l’inconnu. A l’abri d’une terre ivre qui poursuit sa course frénétiquement en ignorant la souffrance de ce tout petit bonhomme, le père et le fils partiront se réfugier chez l’oncle Dave, au fond des bois ; loin de tou

Continuer à lire