Entretien avec Emmanuel Carrère

Nadja Pobel | Dimanche 11 décembre 2011

Pourquoi vous êtes-vous mis à écrire à la première personne avec L'Adversaire (paru en 2000) ?
Emmanuel Carrère : L'Adversaire est un livre que j'ai mis longtemps à écrire ; le fait divers est survenu en 1993 et le livre est sorti en 2000. J'ai essayé de l'écrire de toutes sortes de façons à la troisième personne comme j'avais toujours écrit auparavant, ça ne m'était jamais venu à l'esprit d'écrire à la première personne. Ce n'était même pas quelque chose que j'avais écarté après considération mais vraiment ça ne me venait pas à l'esprit. Et après avoir essayé de toutes sortes de manières différentes, j'ai abandonné ce récit avec un certain soulagement ; je m'éloignais de cette terrible affaire. J'ai alors eu envie d'écrire pour moi, à usage personnel, un mémo de cette histoire, les rencontres faites, le procès... Je le faisais à la première personne et je me suis aperçu que ça devenait le livre que j'avais été incapable d'écrire pendant des années. Pour le moment, j'ai du mal à envisager d'écrire autrement. Il y a une espèce de bascule qui s'est opérée à ce moment-là et je suis toujours dans cet usage qui m'est désormais naturel. Il s'agit de trouver sa place par rapport à ce qu'on raconte.

Jean-Claude Romand vous écrivait dans une lettre qu'il est «cruel de penser que si j'avais eu accès à ce "je" et par conséquent au "tu" et au "nous", j'aurais pu leur dire tout ce que j'avais à leur dire [à sa famille qu'il a abattue] sans que la violence rende la suite du dialogue impossible». Et il me semble que cette phrase vous correspond…
Oui vous avez raison et c'est étonnant ce que vous dites car je ne me rappelais pas que cela avait été formulé de façon si nette par Romand lui-même. J'en ai sans doute pris conscience avec D'autres vies que la mienne. Après Un roman russe, j'écrivais à la fois un livre à la première personne et un livre autobiographique avec tout ce que cela peut comporter de narcissique. J'étais absolument au cœur du livre. Dans D'autres vies que la mienne, ce n'est que très accessoirement de moi qu'il s'agit ou alors parce que ce que je raconte retentit sur mon surmoi et sur ma propre vie. J'ai pris conscience avec le compagnonnage d'Etienne Rigal [NdlR : le juge dont il est question dans D'autres vies que la mienne], qui est peut-être le personnage principal du livre, à quel point en effet l'intérêt de dire "je" est de se placer face à l'autre. Je me souviens avoir noté à l'époque une phrase du philosophe Emmanuel Lévinas, que j'ai peu lu : «Le plus court chemin vers soi passe par l'autre» et je m'étais dit que cette phrase  très juste était tout aussi juste si on la renversait : le plus court chemin vers l'autre passe par soi, par le consentement à occuper sa propre place. C'est pour ça que je ne crois pas beaucoup à l'idée d'écrire un livre en se mettant dans la peau de quelqu'un d'autre, chose que j'ai pris grand soin de ne pas faire avec L'Adversaire. Je ne voulais pas me mettre dans la peau de Romand mais il s'agissait juste d'accepter d'être dans la mienne, à ma place face lui.

D'où vous vient cette envie de "donner" vous romans ? Vous dites à votre mère à la fin d'Un Roman russe «tiens, il est pour toi», vous donnez D'autres vies que la mienne à Diane et ses sœurs, les filles de votre belle-sœur décédée…
Je ne sais pas comment le commenter sinon dire que ce n'est pas vraiment quelque chose de délibéré. En tout cas, chacun de ces quatre livres s'est établi dans un rapport étroit avec une des personnes. C'était le moteur, même pour Limonov. C'est sans doute celui avec lequel c'était le moins difficile. L'Adversaire était très très lourd avec Romand, même un Roman russe avec ma mère et ma compagne de l'époque, Sophie. J''avais l'impression de courir le risque de les faire souffrir, de créer des dégâts. Ce n'était pas de gaieté de cœur, c'était très compliqué de prendre d'assez lourdes responsabilités. Dans le cas de D'autres vies que la mienne, les sujets étaient douloureux mais finalement ça a été un rapport assez paisible avec les personnes concernées. Je n'étais pas tourmenté par «de quel droit est-ce que j'écris ça ?» car c'était presque fait avec leur accord voire à leur demande. Limonov, c'est un peu différent car le rapport est beaucoup plus lointain. Je n'ai aucune relation d'intimité avec lui, je ne souhaitais pas en voir et lui non plus. Et d'autre part il s'agissait de quelqu'un qui s'était lui-même exposé publiquement et qui avait parlé d'autres gens sans ménagement. J'étais donc assez à l'aise en me disant «dans le pire des cas, même si ça lui est désagréable, au fond, c'est pas si grave». Ca peut paraître un peu cynique mais c'est quelqu'un qui a le cuir coriace. Je me sentais les coudées assez franches. Il n'empêche que la question de trouver sa place face à lui s'est posée, je me suis peint, quitte à me caricaturer, en bobo un peu trop prudent. J'avais un peu besoin de me peindre comme ça par contraste, c'est aussi un effet dramatique d'une certaine façon.

Aviez-vous conscience qu'en écrivant Limonov, vous parliez encore beaucoup de vous ?
Je ne parle quand même pas tant que ça de moi, c'est à 90% sur Limonov et 10% sur moi.

Ce n'est pas un reproche mais lorsque vous parlez de la Russie, vous parlez de vous.
Je ne le prends pas comme un reproche car ça me parait tout à fait légitime de dire pourquoi je raconte Limonov. Vous savez il y avait cette phrase post soixante-huitarde typique qui consistait à dire dans les AG et de façon un peu agressive «D'où tu parles toi ?». C'est une question qui m'a toujours parue très légitime. Savoir qui parle, à quel titre. Je n'ai rien idéologiquement contre le fait de ne pas parler à la première personne, énormément de très grandes œuvres ne recourent pas au "je" mais en l'occurrence pour moi, ça me parait juste de le faire. C'est même une question d'honnêteté par rapport au lecteur.

C'est peut-être alors parce que vous n'écrivez pas de roman de fiction que vous dites avoir une grande admiration pour Michel Houellebecq par exemple ?
Oui, je pense que Michel Houellebecq est un vrai romancier, un grand au sens le plus classique du mot, quelqu'un qui n'est pas tant un inventeur de formes que quelqu'un qui rend compte du réel avec des personnages de fiction. Et en même temps, il a une très grande amplitude de regard sur la société. De ce point de vue là c'est un très grand romancier. Et il y en a peu. On a beaucoup observé ces dernières années, à juste raison, que de plus en plus de gens écrivent des choses comme j'en écris moi-même, ces choses un peu hybrides qui relèvent du témoignage, du récit de vie. Je n'ai rien contre car j'émarge moi-même à cette tendance lourde que j'ai du mal à commenter mais que je constate. Houellebecq ce n'est pas son cas, c'est vraiment un romancier.

Comment parvenez à faire de ce qui advient de la littérature ? Vous allez aux obsèques d'Anna Politovskia et vous êtes entraîné aux commémorations du massacre de Beslan où vous retrouvez Limonov, vous allez chercher les traces de votre grand-père et vous rencontrer Ania et son bébé, bientôt assassinés…
J'ai du mal à l'expliquer. J'ai l'impression qu'à partir du moment où l'on se met à être un peu attentif à ce qui nous arrive, ces connexions s'établissent. Mon travail d'écrivain revient à les suivre, voir ce à quoi ça mène. Quant à savoir si ça devient de la littérature… La question de la littérature m'est un peu égale pour vous dire la vérité. Je ne me soucie pas du tout lorsque j'écris de la teneur en littérature. Il y a des choses dont je me dis que ça pourrait relever de la vulgarisation historique, de la biographie, ça ne me gêne pas du tout. Je ne suis pas avant tout soucieux de faire de la littérature. Si ça en devient, je dirais que ce n'est même pas à moi de l'apprécier. À ce moment-là, la littérature devient une catégorie laudative, c'est juste pour dire «c'est bien». Et je prends, j'accepte. Je ne vais pas m'en plaindre. Mais ce n'est pas mon but et j'ai tendance à me méfier du désir de vouloir à tout prix faire de la littérature. Que ce soit dans D'autres vies que la mienne avec les histoires de droit ou l'histoire récente contemporaine dans le dernier livre, il y a un aspect de vulgarisation, d'enquête journalistique, j'espère sérieuse qui pour moi est vraiment un élément très central dans ce que je fais. Et, encore une fois, la question de la littérature, comme le disait Lacan de la guérison en analyse, ça vient par surcroit éventuellement (rires).

La littérature aide-t-elle donc à s'en sortir ?
Limonov, de façon très concrète à un moment de sa vie à New York, était totalement largué avec aucune chance littérale de s'en sortir. Sa seule planche de salut était d'arriver à écrire un livre qui soit publié. Ca ne relève pas d'une religion flaubertienne de la littérature. S'il faisait la liste de la chance et des atouts dans sa vie, la littérature comptait. Moi j'ai eu une vie plutôt plus protégée que celle de Limonov. Il m'est arrivé de connaître des gouffres personnels, intimes, psychiques, je ne veux pas en minimiser l'importance mais, en termes de survie sociale et économique, je n'ai jamais été gravement menacé. Cet aspect de pure survie matérielle, centrale dans la vie de Limonov, est quelque chose que je ne connais pas.

Avez-vous conscience d'emmener certains de vos "personnages" dans les romans suivants ? Étienne Rigal apparait dans Limonov, Romand est dans Un roman russe et D'autres vies que la mienne
C'est vrai mais c'est parce que c'est une expérience très forte et très marquante que cette rencontre avec Romand, ce n'est donc pas étonnant. Je fais attention à ne pas trop faire comme si le lecteur avait déjà lu les autres livres, c'est un peu impoli. Et en même temps, j'ai conscience que certains me lisent avec fidélité et régularité. C'est d'ailleurs quelque chose qui donne une grande confiance, un noyau s'intéresse à ce que vous écrivez. Pour Limonov, j'avais énormément d'informations à faire passer et j'étais constamment conscient d'en savoir trop conscience, d'en savoir plus que le lecteur, je dois faire attention. Lorsque je cite Anna Akhmatova, ça suppose de dire qui elle est. Il faut trouver une manière souple et élégante de le faire pour que ce ne soit pas des notes en bas de page ou un encadré. Il faut que ce soit intégré dans le mouvement du récit. Ça relève un peu de la vulgarisation. J'aime bien essayer d'en faire un enjeu presque littéraire, que ce soit bien intégré au livre.

Un mot sur votre prix Renaudot reçu début novembre pour Limonov alors que vous étiez pour la première fois en lice pour les prix de l'automne.
Non, en 1988, j'étais déjà dans la dernière sélection du Goncourt pour Hors d'atteinte. Jusqu'à présent pour des raisons fortuites, je terminais mes livres vers novembre et ils sortaient assez naturellement au printemps ce qui m'épargnait d'être dans cette course. Là, le livre était terminé au printemps et il est paru à l'automne. Je me suis aperçu avec surprise que malgré tout c'est stressant d'être en lice dans ce prix. On aimerait être plus à distance de ces choses comme Julien Gracq ou Henri Michaux ou Maurice Blanchot.

Vous n'êtes pas trop déçu déçu d'avoir raté le Goncourt ?
Mon boucher m'a dit «félicitation pour votre prix mais quand même on espérait plus gros !»(rires). Mais c'est vachement bien le Renaudot, ça me va très bien.

Un mot sur vos projets ?
Il y a quelque chose qui est en cours mais qui est très très embryonnaire, qui va mettre pas mal de temps à prendre forme. Ce serait très prématuré d'en parler.
 
Avez-vous vu Toutes nos envies, le film de Philippe Lioret, très lointainement inspiré de D'autres vies que la mienne
C'est très bien que le film soit loin du livre. C'est quelques chose sur quoi on s'était mis d'accord avec Philippe Lioret lorsqu'on a cédé les droits. Et quand je dis "on" ce n'est pas seulement moi, mais aussi Etienne Rigal, mon beau-frère, le personnage du livre. On a donné notre accord par estime pour Lioret, pour Welcome et aussi parce qu'il souhaitait faire quelque de chose de très loin du livre. Il ne s'agissait pas des personnages réels mais de personnages de fiction. Et c'était beaucoup plus confortable pour tout le monde car ça aurait été embarrassant que ces personnages réels soient incarnés par des acteurs. Là, c'est beaucoup plus sain.

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Les Revenants

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Lors de sa diffusion en décembre, Les Revenants a provoqué un véritable raz-de-marée critique, suivi d’excellentes audiences sur Canal +. On y entendait sans cesse le même refrain : enfin, la série télé française n’a plus à rougir de la comparaison avec les Américains. Au lieu d’inspirer confiance, cela redoublait au contraire notre scepticisme. Car cela fait bientôt cinq ans qu’on entend cette chanson, notamment sur toutes les «créations originales» de Canal + ; or, d’Engrenages à Mafiosa, de Braquo à Kaboul Kitchen, les séries souffraient toujours des mêmes maux, dénoncés depuis belle lurette par ceux qui n’ont pas comme unique référence la toute puissante HBO, à savoir un manque hallucinant de quotidienneté dans le dialogue, une représentation stéréotypée des «métiers» (au premier rang desquels les flics, mais aussi les médecins, les juges, les hommes politiques, etc) et une audace qui se limite à mettre de la violence et du cul partout, comme si c’était cela qui avait fait l’originalité des Soprano, de Six feet under ou de The Shield (pour ne citer que les séries «historiques»). Revenons aux

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Carrère à cœur ouvert

CONNAITRE | Depuis plus de dix ans et son Adversaire mémorable, Emmanuel Carrère écrit à la première personne. Pas par exhibitionnisme mais par souci de véracité, parce que c’est sa façon d’être écrivain. Questions sur cette introspection qui a ouvert au monde l’un des plus grands auteurs français couronné le mois dernier par le Prix Renaudot pour Limonov. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 2 décembre 2011

Carrère à cœur ouvert

Dans une lettre de Jean-Claude Romand qu’Emmanuel Carrère publie à la fin de L’Adversaire, le meurtrier lui écrit : «Il est cruel de penser que si j’avais eu accès à ce "je" et par conséquent au "tu" et au "nous", j’aurais pu leur dire tout ce que j’avais à leur dire [à sa famille qu’il a abattue] sans que la violence rende la suite du dialogue impossible». Quand on lui remémore cet extrait, Emmanuel Carrère s’étonne que cette phrase ait été énoncée si clairement. Elle est d’une limpidité qui, rétrospectivement, éclaire de manière très forte son œuvre. Entre le fait divers survenu en 1993 et la parution de L’Adversaire s’écoulent sept ans durant lesquels il cherche en vain une façon de dire cet effroyable récit et rédige même son dernier roman de fiction paru à ce jour, La Classe de neige. «J’ai tenté d’écrire L’Adversaire à la troisième personne, dit-il, il ne m’était jamais venu à l’esprit de le faire autrement mais après avoir essayé des manières différentes, j’ai abandonné ce récit avec un certain soulagement ; je m’éloignais de cette terrible affaire. J’ai alors eu envie d’écrire pour moi un mémo de cette histoire, l

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Toutes nos envies

ECRANS | De Philippe Lioret (Fr, 2h) avec Marie Gillain, Vincent Lindon…

Dorotée Aznar | Mercredi 2 novembre 2011

Toutes nos envies

«Librement inspiré du roman d’Emmanuel Carrère», dit le générique. C’est un euphémisme. De D’autres vies que la mienne, Philippe Lioret n’a retenu que le squelette : le dernier combat d’une juge atteinte d’une maladie incurable contre les sociétés de crédit provoquant sciemment le surendettement de leurs clients. Tout le reste n’est qu’un remake de son précédent Welcome. Le plus frappant, c’est l’absence d’urgence dans la narration : plus occupé à mettre en scène les silences que l’action, Lioret en oublie que son sujet repose sur un double contre-la-montre. Seul le mélodrame l’intéresse ; même quand il invente une mère de famille surendettée, c’est pour la dépeindre comme une femme exemplaire (on n’est pas chez les Dardenne) et en faire une future maman de substitution à la juge condamnée. On ne s’intéresserait aux problèmes des autres que quand ils finissent par s’inviter dans notre quotidien… Chez Carrère, la chose était bien plus métaphysique ! Même le trouble amoureux qui devrait naître entre Gillain et Lindon ne donne lieu qu’à de pauvres rebondissements vite évacués par la pudibonderie du récit. Tout ici est aseptisé, plat, surtout le jeu des ac

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Emmanuel Carrère

CONNAITRE | "Limonov" P.O.L.

Nadja Pobel | Mardi 13 septembre 2011

Emmanuel Carrère

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Vie des hommes infâmes

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En dix ans, Emmanuel Carrère est devenu un des plus grands écrivains français. C’est d’autant plus étonnant que durant cette période, ses ouvrages se sont éloignés de l’obsession littéraire pour fureter entre le journalisme, le récit de soi et la partie écrite d’un grand récit multi-supports. D’autres vies que la mienne, fulgurant nouveau livre, poursuit ce feuilleton dont Carrère est le héros torturé, commencé avec L’Adversaire, puis poursuivi au cinéma avec Retour à Kotelnitch et enfin à travers ce sublime et terrible texte qu’était Un roman russe. Carrère y romance encore sa vie, œuvrant en scénariste traçant des perspectives dans son existence, ou en monteur quand il choisit de coller dans le même récit un tsunami au Sri-Lanka et la mort de sa belle-sœur. Cette manière d’intercaler des événements publics (le tournage puis la sortie de son premier long-métrage de fiction, La Moustache) avec leur décorum privé, de superposer vie artistique et vie intime, relève chez l’auteur d’un voyeurisme trompeur. À la manière d’un Chabrol, il nous force à regarder un événement pour mieux nous intéresser ensuite à celui qui, en apparence anecdotique, est en fait le véritable enjeu du récit.

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De la nécessité des paillettes

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La filmographie de Philippe Lioret, c’est une série disparate de souvenirs inoubliables de cinéma, à vous donner des envies de romantisme échevelé avec n’importe qui se trouvant à votre immédiate proximité. C’est la tendresse lunaire de Jean Rochefort dans Tombés du Ciel, son premier long-métrage qui évoquait déjà le destin incertain des clandestins en transit (la légende dit que Spielberg se serait inspiré du même fait divers dont fut tiré le film pour son Terminal – imprimons donc la légende). C’est le sourire radieux de Sandrine Bonnaire et le charme déconcertant de Jacques Gamblin dans Mademoiselle, l’air béat qu’on arbore en sortant du film. C’est l’émotion à fleur de peau de Mélanie Laurent et Kad Mérad dans Je vais bien, ne t’en fais pas, la tension émotionnelle renversante qui nous anime lors du climax final, pourtant filmé de la façon la plus anti-spectaculaire qui soit. Philippe Lioret, auteur total ayant à cœur de scénariser et cadrer ses réalisations, a acquis au fil du temps une maîtrise troublante de ses effets, à ce point qu’on pourrait presque le soupçonner de manipulation. Ce serait oublier que notre homme a compris ce qui faisait l’essentiel de la réussite d’un bo

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Welcome

ECRANS | Une nouvelle fois, Philippe Lioret nous touche en plein cœur, à la grâce d’une foi cinématographique totale en son sujet. François Cau

Christophe Chabert | Jeudi 5 mars 2009

Welcome

Mea maxima culpa : on était un tantinet défiant en entrant dans la salle. Bon, déjà, le synopsis nous semblait hautement improbable (un prof de natation calaisien, en un geste désespéré pour reconquérir son ex-épouse, prend sous son aile un jeune clandestin kurde désirant traverser la Manche à la nage). Ensuite, la collaboration scénaristique d’Olivier Adam nous échaudait un peu : dans son roman À l’abri de rien, ce dernier nous dépeignait déjà les rapports des habitants de Calais avec les sans-papiers, sous le joug d’une vigueur émotionnelle pas toujours canalisée. Enfin, après le drame poignant Je vais bien, ne t’en fais pas, on imaginait mal Philippe Lioret revenir sans encombre aux problématiques sociales de ses débuts, qui plus est sur un sujet d’actualité aussi brûlant, sans tomber dans le misérabilisme ou la dénonciation à la truelle. Heureusement, dès les premières scènes, le metteur en scène nous fait rougir de honte de cumuler autant d’a priori. Sa glaçante description des conditions de voyage des clandestins nous immerge derechef dans le récit, le glissement narratif vers le personnage principal (Vincent Lindon, tout simplement extraordinaire) s’opère sans trouble, mais

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