Mémoire vive

CONNAITRE | La mémoire a quelque chose du ressac marin, qui vient se rabattre obstinément sur le rivage du présent comme pour le ravaler. Cette "mémoire obstinée" avec laquelle il nous faut composer le présent, hantera à la Villa Gillet une rencontre autour de trois romans de la rentrée littéraires que cette question agite : "L'Oubli" de Frederika Amelia Finkelstein, "Pas Pleurer" de Lydie Salvayre et "Le Dernier Gardien d'Ellis Island" de Gaëlle Josse. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 30 septembre 2014

«C'est une inexplicable nécessité qui me contraint à me pencher sur un passé que j'ai cru pouvoir oublier. En vain». Sous la plume de Gaëlle Josse, c'est Le Dernier Gardien d'Ellis Island qui parle. Nous sommes en 1954 et la porte d'entrée de l'Amérique va fermer, mettant John Mitchell à la retraite. La voilà, la grande affaire avec le passé : on le croit enfermé à double tour dans des malles, enterré, disparu, loin derrière et il suffirait de ne pas se retourner sur lui pour n'être pas changés tels la femme de Loth, en statut de sel. Oublier, c'est ce que souhaiterait Alma, la narratrice de L'Oubli de Frederika Amalia Finkelstein, à propos de la Shoah. Elle ne l'a pourtant pas vécue, a la vingtaine, écoute Daft Punk en boucle, One More Time, se perd dans les jeux vidéos autant que dans ses pensées et pourtant, les fantômes de la Shoah sans cesse l'assaillent.

 

Intimation

C'est cette obsession qui a poussé cette dernière, comme elle nous l'a confié (voir ci-dessous), à écrire L'Oubli, son premier roman, belle tentative de terrasser un paradoxe et d'ordonner la mémoire quand, et parce que, celle-ci l'exigeait. Car vient un moment où la mémoire, ces «souvenirs, bien encombrants», dixit John Mitchell, fussent-ils ceux des autres, deviennent exigeants pour ne pas dire plus. Dans Pas Pleurer, Lydie Salvayre ne dit pas autre chose, qui ravive les souvenirs de sa mère rendue amnésique par le grand âge, sauf en ce qui concerne les événements de 1936 quand, à quinze ans, elle découvrit l'Amour, l'utopie révolutionnaire, et ce que la réalité peut cruellement en faire. Elle écrit : «Je n'avais jamais eu, jusqu'ici, le désir de me rouler (littérairement) dans les ressouvenirs maternels de la guerre civile (…). Mais j'ai le sentiment que l'heure est venue pour moi de tirer de l'ombre ces événements d'Espagne que j'avais relégués dans un coin de ma tête pour mieux me dérober sans doute aux questionnements qu'ils risquaient de lever. (…) Jamais depuis que j'écris, je n'avais ressenti une telle intimation». Comme si au fond la littérature pouvait s'investir d'un pouvoir spirite que John Mitchell/Gaëlle Josse résument ainsi : « Les ombres de mon existence (…) ne seront en paix qu'une fois leur histoire racontée».

 

 

La Mémoire obstinée
Rencontre avec Frederika Amalia Finkelstein, Gaëlle Josse et Lydie Salvayre
A la Villa Gillet, mercredi 8 octobre

 

 


Frederika Amalia Finkelstein, Gaëlle Josse et Lydie Salvayre

"La Mémoire obstinée", animée par Stéphane Duchêne du Petit Bulletin
Villa Gillet Parc de la Cerisaie, 25 rue Chazière Lyon 4e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Frederika Amalia Finkelstein : « Ne pas me poser en moraliste »

CONNAITRE | Avec "L'Oubli", Frederika Amalia Finkelstein, 23 ans, convoque de manière singulière la mémoire et les fantômes de la Shoah au cœur même d'une génération qui n'aspire qu'à oublier. Choc littéraire et choc tout court, ce premier roman pose avec force la question de la " mémoire obstinée", thématique qui sera abordée avec elle lors d'une rencontre à la Villa Gillet, le 8 octobre, en compagnie des auteurs Lydie Salvaire et Gaëlle Josse. Propos recueillis par Stéphane Duchêne.

Stéphane Duchêne | Lundi 29 septembre 2014

Frederika Amalia Finkelstein : « Ne pas me poser en moraliste »

Le thème de la rencontre à laquelle vous allez participer à la Villa Gillet est "La Mémoire obstinée", qui aurait parfaitement pu être le titre de votre livre. Votre personnage, Alma, y étant assaillie par la mémoire de la Shoah comme par des vagues ou des fantômes. Est-ce que dans ce titre L'Oubli, vous situez une part de provocation ? Frederika Amalia Finkelstein : C'est évidemment un paradoxe volontaire de ma part d'appeler mon livre L'Oubli et d'en faire un livre de mémoire. Heidegger disait que c'est à partir de l'oubli que se forme la mémoire. Or c'est exactement cela, j'ai fait revenir les événements à partir de la perte et l'oubli permanent de toute chose.   Qu'est-ce qui a présidé à l'écriture de ce livre ? Je me suis rendu compte qu'il y avait une faille entre un péché qui est à la fois loin de nous parce qu'on ne l'a pas connu – je parle de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah – et en même temps un devoir de mémoire qu'on était forcé de faire par l'éco

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