Avec "Profession du père", Sorj Chalandon passe à l'âge adulte

CONNAITRE | Dans "Profession du père", Sorj Chalandon donne le premier rôle à son paternel dément et montre à quel point celui-ci a irradié ses six précédents ouvrages. Et, revenant dans la ville de son enfance, Lyon, plonge dans ses racines avec drôlerie et intrépidité. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mercredi 18 novembre 2015

Photo : © Jean-François Paga – Grasset


En mai 2014, au détour d'une conversation qu'il nous avait accordée sur le thème de la traîtrise dans son œuvre, Sorj Chalandon évoquait son père :

Il est mort le mois dernier confiait-il sans détour. Je sais qu'il y aura des choses à faire et je sais que ce sera pour en finir définitivement avec cette figure. J'écris pour en finir avec (NdlR, l'Irlande, la guerre, le père). Il apparaît en filigrane dans tous mes romans».

Ne connaissant pas ce vieil homme, nous étions alors obligés de le croire.

Cet été, avec la parution de son magnifique nouveau roman Profession du père, Chalandon a donné des explications. Né par hasard à Tunis, il a longtemps vécu à Lyon. Et si jamais la ville n'est nommée dans son récit, elle se devine à travers ses rues et ses fleuves. Vaste, la cité est pourtant toute petite pour son avatar Émile Choulans – tiens, tiens, on parierait que le gamin qu'il était a rendu visite au fameux mammouth –, coincé dans son appartement «où la lumière restait dehors, épuisée par les volets». Pas de visite, pas d'amis, pas de famille si ce n'est une mère passive et un père mythomane, mégalomane et violent qui s'attribue mille vies et trouvailles : compagnon de la chanson, prof de judo, initiateur du nouveau franc, conseiller du Général de Gaulle et, surtout, agent secret pour l'OAS.

Il y a dans cette enfance relatée à partir de 1961, les blessures qui mèneront Chalandon à parcourir le monde, si possible sur des terrains perturbants (l'Irlande, le Liban), en tant que grand reporter à Libération. Il y a aussi chez ce père tous les traits de caractère que le Prix Albert Londres attribuera à ses personnages de romans, par ailleurs tous primés. Tyrone Meehan – double littéraire de Denis Donaldson, leader de l'IRA retourné plus tard par les services secrets britanniques – a son âge dans Mon traître et Retour à Killybegs ; Georges du Quatrième mur lui ressemble ; le Petit Bonzi du récit éponyme reçoit des coups de son géniteur ; Beuzaboc s'est aussi inventé une vie – de héros de la Résistance – dans La Légende de nos pères

L'Amérique

Ainsi donc, au-delà de sa qualité purement littéraire, Profession du père éclaire de façon singulière l'œuvre de son auteur et sa vie. Car, si dans chacun de ses ouvrages, Chalandon a choisi de ne pas écrire à la première personne, si jamais il n'attribue le métier de journaliste ou d'écrivain à ses personnages, il livre un travail très proche de l'autobiographie. Ce cheminement atteint son paroxysme dans ce dernier livre, clef de voûte de tous les précédents. Après trois récits consacrés aux guerres, le voilà qui s'attaque à la sienne même si, disait-il l'an dernier :

«Il s'agit de la même personne. Pour moi, le mensonge, la trahison, la vérité restent le socle de ce que je fais.»

Variante : loin de Sabra et Chatila et des morts irlandais, cet épisode-là n'est pas meurtrier. Il est même drôle, tant les délires du père flirtent parfois avec la pure fantaisie. Ils sont toutefois relatés avec un tel sérieux qu'il nous arrive nous-mêmes d'y croire, à l'instar du narrateur, cet enfant de douze ans si fasciné par ce géniteur qu'il aurait pu vivre des années magnifiques, hors normes et trépidantes si cette admiration n'avait eu pour corollaire les brimades et les humiliations.

Mais Émile sait s'appliquer et exécute fièrement les ordres qui lui donnent des frissons : poster des lettres de menace la nuit ou écrire "Satan" à la craie sur les murs de son école. Et puis il y a son parrain américain, Ted, jamais vu, mais entraperçu à la télé lors de l'assassinat de Kennedy ! Cette vie morcelée donne au roman un ton aventureux, au point de brosser toute la France d'après-guerre. Mais même quand Sorj Chalandon en a fini avec les conflits qu'il a couverts, d'autres le rattrapent – ou plutôt cimentent son attrait pour les terrains hostiles – en l'occurrence celui d'Algérie, et avec lui cette décolonisation qui a sévèrement perturbé l'esprit de son paternel.

Une guerre personnelle

Dans un style simple et sans esbroufe, souvent dialogué, Chalandon ne joue pas au plus malin. Il regarde la réalité comme il peut, avec ses yeux de gone.

Tous mes livres sont écrits par un enfant nous avouait-il encore l'an dernier. La mort de mon père fait que, peut-être, l'adulte va prendre la plume.»

Au final, il a écrit à 63 ans un roman qu'il portait en lui depuis toujours et dans lequel la mutation opère. Émile grandit, une fois n'est pas coutume, dans la douleur, en se faisant exclure de chez ses parents lors d'un déménagement dont il ne savait rien. Effacé, l'écrivain lui rend peu à peu son histoire, le raccomode au fil des pages, comme une couturière, distordant ou sublimant (au sens de "révéler") la réalité – le frère de Chalandon n'existe pas ici, mais il a été intégré à Émile.

D'ailleurs, tandis qu'Antoine de Mon traître est luthier, Émile est restaurateur de tableaux. En attribuant des métiers à la fois artistiques et manuels à ses protagonistes, Chalandon a conjugué son goût pour la chose intellectuelle – puisque c'est avec des mots qu'il s'exprime dans ses romans ou au Canard enchaîné – et pour la lutte physique – il fut engagé aux côtés des maoïstes et battit le pavé contre Alain Madelin notamment. Dans chaque cas, il a donné à ses personnages des rôles minutieux, consistant à remettre à neuf et rendre leur beauté aux œuvres. Avec ce roman bien nommé, il a certainement refermé certaines plaies mais, comble du paradoxe, de cette "profession du père", il ignore in fine encore tout.

Sorj Chalandon
À la librairie Passages le 27 novembre

Profession du père (Grasset)

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

“Profession du père“ de Jean-Pierre Améris : complots de famille

Drame | Entre introspection et rétrospection, Jean-Pierre Améris s'approprie le roman autobiographique de Sorj Chalandon racontant une enfance face à un père mythomane. Une œuvre grave, complexe et cathartique, dominée par un Benoît Poelvoorde bipolaire tantôt exalté, tantôt féroce.

Vincent Raymond | Jeudi 15 juillet 2021

“Profession du père“ de Jean-Pierre Améris : complots de famille

Lyon, 1961. Émile a un père formidable : parachutiste pendant la guerre, membre d’une armée secrète opposée à de Gaulle, fondateur des Compagnons de la Chanson… Las ! Rien n’est vrai et la mythomanie paranoïaque de cet homme tyrannique contamine dangereusement Émile… Il faut parfois aller au plus près de soi-même pour toucher à l’universel et au cœur des autres. Jean-Pierre Améris en avait fait l’expérience avec son film sans doute le plus intime à ce jour, Les Émotifs anonymes (devenu comédie musicale outre-Manche) qui évoquait avec une délicatesse à la fois désopilante et touchante l’enfer de sur-timidité. Étonnamment, effectuer un détour peut également permettre d’accéder à des zones plus profondes de son âme. C’est le cas ici où la transposition du roman homonyme de Sorj Chalandon dont l’essence autobiographique fait écho à l’enfance du cinéaste. La proximité générationnelle et le cadre lyonnais commun ont sans doute contribué à rapprocher les deux histoires pour aboutir à cet hybride semi-fictif : un film épousant le point de vue d’un fils et tenant au

Continuer à lire

En salles : un été en famille

Cinéma | Bénéfice collatéral de sept mois de disette : il n’y aura pas de pénurie estivale dans les salles. Tout particulièrement pour les films parlant des familles ou à leur destination, et du désir de se libérer de son emprise sur un mode tragique, comique… voire les deux.

Vincent Raymond | Mercredi 30 juin 2021

En salles : un été en famille

Variation multiple et ludique de Freaky Friday, Le Sens de la famille de Jean-Patrick Benes (30 juin) crée ainsi un chamboule-tout géant, où les esprits des parents, grands-parents et enfants naviguent dans les corps des uns et des autres sans fin pour une raison inconnue. S’ensuivent d’inévitables quiproquos glissant doucement vers un registre trash, changeant agréablement de l’injonction à faire de la comédie aseptisée. La fin qui ne résout rien permet (presque) de supporter le jeu de Dubosc — le seul à en faire des tonnes. Plus archaïque est la famille des Croods, une nouvelle ère, second opus signé Joel Crawford (7 juillet), revisitant dans une pseudo-préhistoire d’heroic fantasy aux couleurs criardes la querelle entre anciens et modernes, mâtinée d’un remix du Père de la Mariée et de Mon beau-père et moi. Là encore, le finale délirant offre un relief inattendu à ce qui semblait s’engager

Continuer à lire

Ressusciter le mort

SCENES | Emmanuel Meirieu revient dans le théâtre de ses débuts, la Croix-Rousse, présenter sa dernière création en date, "Mon traître". Un travail court, ciselé et percutant, adapté de deux livres de Sorj Chalandon. Critique et propos – émerveillés - de l’auteur.

Nadja Pobel | Mardi 14 octobre 2014

Ressusciter le mort

De la vie ordinaire des héros et anti-héros, Emmanuel Meirieu aime depuis longtemps faire des spectacles sans esbroufe, dans lesquels tout converge vers l’émotion. Mais c’est, paradoxalement, cette simplicité, ces plateaux dénudés, qui permettent de draper ses personnages d’une sorte d’éternité pas si banale. Il en avait déjà fait l’expérience avec De beaux lendemains, adapté de Russell Banks en 2011 ; il poursuit son travail dans ce sens avec Mon traître, créé au printemps 2013 à Vidy-Lausanne, non sans y adjoindre une entame de conte sur un mode inquiétant et noir, celui d’un château qui s’écroule au fur et à mesure de la naissance des enfants de ses princiers occupants. Car chez lui, même les histoires les plus enfantines déraillent. Qu’en est-il alors de celles des grands ? Ils se trahissent. En adaptant au cordeau les romans miroirs de Sorj Chalandon (Mon traître et Retour à Killybegs), Emmanuel Meirieu, associé à Loïc Varraut, plonge dans la guerre fratricide irlandaise qui culmina dans les années 80. A l'époque l’auteur, lui-même gr

Continuer à lire

Le fond de l'AIR effraie

CONNAITRE | «La vérité est ailleurs». C'est ce que semble nous dire par sa puissance iconique la soucoupe volante qui survole l'affiche de la huitième édition des Assises (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 20 mai 2014

Le fond de l'AIR effraie

«La vérité est ailleurs». C'est ce que semble nous dire par sa puissance iconique la soucoupe volante qui survole l'affiche de la huitième édition des Assises Internationales du Roman, qui n'est pas sans rappeler le célèbre poster illustrant la maxime de la série culte X-Files. "Ailleurs" c'est ici aux Assises : les invités y sont autant de visiteurs de notre monde qui, depuis les véhicules fictionnels que sont les romans, observent en étrangers ou en protagonistes, ce qui le fait ou l'a fait. La dialectique romanesque est, malgré son infinité de formes, immuable et vieille comme le roman lui même : la sphère intime traverse l'universel, le vaisseau de la fiction transcende le réel. "La trahison", "La rupture amoureuse", "Les vies ordinaires" sont autant de banalités portant le masque de la tragédie, quand désir et deuil peuvent se muer en expérience métaphysique – "Être ou ne pas être" – moteur commun de l'individu et de l'humanité. Comme le dit Boubacar Boris Diop dans l'interview ci-contre : «le génocide est un désastre collectif, mais il est vécu par chacun dans

Continuer à lire

L'art de la tangente selon Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld

CONNAITRE | Grands reporters à Libé (le journal, pas le showroom de Philippe Starck) dans les années 80, un peu avant, un peu après, Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld sont (...)

Nadja Pobel | Mardi 11 février 2014

L'art de la tangente selon Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld

Grands reporters à Libé (le journal, pas le showroom de Philippe Starck) dans les années 80, un peu avant, un peu après, Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld sont allés voir ailleurs s’ils y étaient. En Irlande du Nord pour le premier, dans une Yougoslavie en pleine explosion et au Rwanda pour le second. Ce qu’ils y ont vu s’est retrouvé dans d’excellents récits publiés dans le quotidien, ce qu’ils ont appris d’eux-mêmes se dessine en creux de leurs romans. Chalandon s’est de son côté inventé en luthier pour restituer son amitié brisée avec le leader et fossoyeur de l’IRA Denis Donaldson dans les livres jumeaux Mon traître et Retour à Killybegs, avant de quitter ce terrain pluvieux aux odeurs âcres de malt pour Beyrouth dans Le Quatrième Mur (sur deux amis montant Antigone en pleine guerre civile), récompensé cet automne par un Prix Goncourt des lycéens qui lui a collé les larmes aux yeux. Car si durs et puissants soient leurs textes, ces deux lascars n’en demeurent pas moins rieurs, loin de l’austérité ou du pessimisme qu’auraient pu leur conférer ce monde à désespérer de l'humanité qu’ils ont observé. Avant le pr

Continuer à lire

La maîtrise du traître

SCENES | Il est des auteurs qui arrivent presque par enchantement dans l’univers d’un metteur en scène. C’est le cas de Sorj Chalandon, qui a croisé la route d’Emmanuel Meirieu avec "Mon traître" et "Retour à Killybegs", deux splendides romans devenus un puissant spectacle de théâtre. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 2 janvier 2014

La maîtrise du traître

«Quand j’ai refermé Mon traître, j’ai tout de suite demandé les droits de traduction !» plaisante encore Emmanuel Meirieu. Il faut dire que jusqu'ici, le metteur en scène lyonnais n’avait adapté que des auteurs anglophones (Joe Connelly, Russell Banks, Jez Butterworth), non par anti-patriotisme primaire, plutôt parce que ces écrivains ont inventé des personnages simples et tendres comme il les affectionne. C’est Loïc Varraut, son complice, co-directeur de sa compagnie Bloc opératoire qui lui a mis les textes de Sorj Chalandon entre les mains. Chalandon, qui vient d’obtenir le Goncourt des lycéens avec un bonheur contagieux pour Le Quatrième mur, a publié en 2008 et 2011 deux romans remuants qui fonctionnent en diptyque : Mon traître, qui relate la vie d’un petit luthier parisien qui se prend d’amour pour l’Irlande du Nord, le combat des catholiques de l’IRA et de leur icône Tyron Meehan, et Retour à Killybegs, miroir du premier ouvrage dans lequel Tyrone Meehan prend la parole pour dire son histoire familiale, celle de son pays, pourquoi on combat, comment on trahit. Le tout est un grand décalque de la réalité : le luthier est

Continuer à lire

Prix Chalandon

CONNAITRE | Et si on tenait là le Goncourt 2013 ? Encore faudrait-il pour cela que Sorj Chalandon figure toujours dans la deuxième liste de ce précieux prix, qu’on ne (...)

Nadja Pobel | Vendredi 27 septembre 2013

Prix Chalandon

Et si on tenait là le Goncourt 2013 ? Encore faudrait-il pour cela que Sorj Chalandon figure toujours dans la deuxième liste de ce précieux prix, qu’on ne connaitra que la veille de la publication de ce journal, le 1er octobre. Goncourt ou pas, l’écrivain a déjà décroché le Graal du journalisme lorsqu’il officiait à Libération, le prix Albert Londres. Car Chalandon n’a pas attendu d’être écrivain pour être passionnant. Ses vies se mélangent : son parcours d’activiste s’est écrit en même temps que celui de grand reporter. Flashback. Nous sommes dans les années 80, il est envoyé en Irlande du Nord par la rédaction de Libé, qu’il a intégrée dès la première heure, en 1973. Sur place, les émeutes virent à la révolution. Tandis que les militants de l’IRA cherchent à renverser le gouvernement d’Irlande du Nord et la République d’Irlande, lui garde sa partialité pour rendre compte du conflit. Mais une fois le boulot terminé, convaincu que «les gauchistes ne font pas que discuter dans des amphithéâtres, [mais qu']ils sont sur le terrain», il enfile ses habits de soldat maoïste

Continuer à lire

Le lyonnais Sorj Chalandon en lice pour le Prix Goncourt

CONNAITRE | Sorj Chalandon (élève au lycée Jean Moulin à Lyon dans sa jeunesse) figure parmi sur la liste des 15 écrivains goncourables cette année pour son roman Le (...)

Nadja Pobel | Vendredi 6 septembre 2013

Le lyonnais Sorj Chalandon en lice pour le Prix Goncourt

Sorj Chalandon (élève au lycée Jean Moulin à Lyon dans sa jeunesse) figure parmi sur la liste des 15 écrivains goncourables cette année pour son roman Le Quatrième mur paru récemment chez Grasset. Cet écrivain sera à l'honneur à Caluire, au Radiant-Bellevue en janvier, à l'occasion du spectacle d'Emmanuel Meirieu Mon traître adapté de deux de ses ouvrages, Mon traître et Retour à Killybegs. Sorj Chalandon a été journaliste à Libération de la création du journal en 1973 à 2007. Grand reporter de 1980 à 2007, il est lauréat du prix Albert-Londres en 1988 pour ses reportages sur l'Irlande du Nord et sa couverture du procès Klaus Barbie. Il travaille au Canard enchaîné depuis 2009. Son premier roman, Le Petit Bonzi est paru en 2005, et le suivant, Une promesse, a obtenu le prix Medicis 2006. Pour le troisième, Mon traître, il a décroché le prix Joseph-Kessel et pour le cinquième, Retour à Killybegs, le Grand Prix du roman de l'Académie française. Succédera-t-il au lyonnais Alexis Jenni au prestigieux palmarès du Goncourt ? Réponse le 4 novembre.

Continuer à lire